À quand le prochain jeûne ?

 In Chroniques

 

À quand le prochain jeûne ? Si je n’avais pas pensé initialement au lien possible, voire imaginable, entre jeûne et gourmandise lors de mon premier jeûne, ce lien est devenu aujourd’hui une évidence et un objectif en soi. Cet objectif se manifeste par la recherche du plaisir lié à la redécouverte des sens, et notamment le goût et l’odorat, sans oublier pour autant la vue, l’ouïe et à un degré moindre le toucher : l’expérience du jeûne aura ainsi révélé des expériences tout à fait étonnantes impliquant les cinq sens.

Outre le décapage en profondeur qu’il produit sur l’esprit et les pensées, le calme mental qu’il offre par ce fait, la redécouverte de la lenteur qu’il induit et la découverte d’une « sobriété heureuse », ce fut pour moi l’occasion de grandes retrouvailles avec des goûts perdus, des plus essentiels aux plus basiques, à commencer par celui de l’eau.

L’eau, à sa première gorgée, surprend par sa richesse. Qui a dit que l’eau n’avait pas de goût ? Je ne parle pas de celui de la javel ou de chlore, je parle de l’eau de source, de différentes eaux de source qui révèlent leurs différences de caractéristiques, de manière plus évidente notamment, me semble-t-il, à une sensibilité accrue aux types de sels minéraux. Étonnants reliefs que j’ai l’impression de découvrir pour la première fois.

Il ne s’agit ici nullement de vouloir faire la promotion du jeûne, exercice vain. Je craindrais de passer pour sectaire et mon laïcisme me l’interdit. Il s’agit plutôt de partager une expérience personnelle, une expérience des sens, assez récente et vécue comme révolutionnaire à plusieurs titres. En effet, cette aventure intérieure m’aura permis de découvrir de nouveaux horizons, sinon un nouveau paradigme, qui vient supplanter et contredire des années de croyances voire de certitudes sur les nécessités d’une alimentation régulière et fournie, les sacro-saints 3 repas par jour, riche en protéines, sur l’impossibilité de s’abstenir de boire (même de l’eau), ou encore sur la place de l’alimentation (quelle alimentation ?) dans la santé.

Enfin, c’est la redécouverte de la gourmandise, pour celui qui se pensait gourmand et même gourmet, toujours curieux de nouveauté, mais exposé aux excès, aux pulsions alimentaires, à la boulimie parfois ou à la compensation par le remplissage ; et finalement confronté à l’oubli du véritable goût des choses et détaché d’un plaisir vrai et simple, tout en pensant le contraire.

En cela, l’expérience du jeûne fut une (mini) révolution sur moi-même. J’imagine sans mauvaises pensées ni mauvaise intention, à l’effet sur la filière industrielle agroalimentaire de l’effet massif du jeûne dans la population : une déflagration ; le jeûne comme élément de la décroissance ! Et son effet positif sur la santé ? Une catastrophe pour l’industrie du médicament ! En cela, le jeûne est révolutionnaire ou anarchiste.

Je n’ignore pas les débats éternels et les points de vue manifestement inconciliables entre les défenseurs du jeûne et ses détracteurs, souvent jusqu’à l’excès, dans un sens, comme dans l’autre. Au sein des promoteurs du jeûne, des incompréhensions existent même entre partisans du jeûne sec et ceux qui y voient folie et excès. Mon médecin a trouvé ça bien ? J’en fus même surpris.

Oui, car, et la médecine dans tout ça ? Promouvoir le jeûne ou simplement en parler favorablement exposerait-il son auteur à la menace d’un exercice illégal de la médecine ? Le sujet est-il chasse gardée des professionnels de la santé ? Y’aurait-il des contre-indications pour certains ? Sommes-nous tous égaux face à l’exercice ? Probablement que non. Et puis il y a jeûne et jeûne : longs, courts, secs, alternés, périodiques et répétés… s’il fallait choisir, lequel retenir ?

Faut-il encore envisager le jeûne dans un cadre médical et strictement contrôlé ? N’y aurait-il pas un business florissant un peu New Age autour du jeûne, ou les curistes-stagiaires-patients se retrouvent dans la nature pour des sessions de jeûnes et d’exercices… et payant chèrement l’absence de nourriture et les tisanes aux recettes secrètes. Courageusement, je ne me prononcerai pas sur tous ces points de doctrine ou de tendance. Encore une fois, il semble qu’il y ait autant d’avis que de pratiquants et de spécialistes de la médecine ou de la nutrition sur la ou les formes de jeûne. Je me suis forgé le mien par l’expérimentation. Peut-être en changerais-je.

Enfin, je me garderai bien d’intégrer dans tout cela la dimension religieuse, de la place du jeûne dans les rites religieux, de son rapport avec l’idée de purification, parfois, notion qui continue de me faire frémir. Sujet intéressant toutefois que celui du jeûne dans les religions.

Pour commencer, chacun est par conséquent libre de définir, ou pas, des objectifs plus ou moins formalisés ou conscients à son jeûne. Du moins, faut-il lui donner un sens. Si le jeûne n’a pas vocation à la perte de poids — en effet le jeûne n’est pas le stade extrême (ou extrémiste) du régime dans sa version la plus radicale —, il permet néanmoins une remise à plat, il réalise un « reset » de l’organisme, il le met au repos plus volontaire que forcé. Ballonné, irrité et irritable, un peu déprimé, l’haleine chargée, la langue pâteuse et blanche, le sommeil léger et perturbé. Et si le jeûne pouvait apporter quelques éléments de réponse, voire des solutions, au moins en partie, à ces manifestations déplaisantes de la vie courante et qu’il serait injuste d’attribuer au seul cumul des ans ? L’expérience personnelle tend à montrer que certaines de ces manifestations auxquelles l’on s’est habitué au fil des temps ne sont ni des fatalités ni inscrites dans les gènes. Pour autant, je ne crois pas aux vertus magiques ou miraculeuses du jeûne, mais aux processus vertueux qu’il induit.

[Alors oui, vivement mon prochain jeûne. Le problème c’est qu’il faut trouver du temps. Les plus habitués arrivent à poursuivre une vie presque normale, à travailler notamment ; ils continuent l’activité sportive, parfois de façon soutenue. Je n’y parviens que partiellement en travaillant au cours des deux premiers jours. Après j’ai besoin du plus grand repos pendant au moins deux journées, bien au chaud, au calme ; serais-je capable à partir du 5e jour de reprendre une vie « normale », de me confronter aux tentations de la vue de nourriture appétissante ? Ce sera des découvertes à venir. Je suis confiant sur la possibilité de résister à ce que l’on croit impossible si l’on sait pourquoi ce choix du jeûne.

Mais quel sentiment surprenant, celui qui consiste à déguster, tout en prenant son temps un grain de raisin sec, en lui trouvant un contact avec la langue plus intense, plus subtil, mais encore de la rugosité et un peu d’âpreté. Une pointe de sel, avant de révéler d’abord une acidité complexe, avant la croque qui offre un dégradé de goûts fruités qui ne correspond pas d’emblée à la mémoire du goût du raisin ou du raisin sec, pourtant emmagasiné de longue date dans notre base de données des goûts. Un léger piquant devance à nouveau l’acidité du fruit qui s’épanouit en bouche au moment où il passe sous les molaires pour être broyé avec délicatesse et lenteur. Il reste encore suffisamment de chair pour en apprécier la forme aplatie et souple, perceptible entre la langue et le palais. Comme un grand vin, le goût n’est plus le même au bout de plusieurs minutes. Pourquoi ce léger goût d’abricot et de mandarine, certes lointain, mais suffisamment présent pour que le cerveau le retienne ? L’expérience du grain de raisin sec impressionne et m’interroge, notamment sur la place du temps, de la durée dans l’acte de manger et dans le fait de ressentir de façon intense la richesse des aliments testés. J’ai le sentiment de découvrir le sens profond du verbe déguster.

Une autre étape significative est l’expérience de l’œuf à la coque, au jaune parfaitement liquide, tout juste tiède, le blanc à peine saisi, mais se tenant suffisamment et ayant dépassé le stade du spongieux et du gélatineux ?

Était-ce une couvée exceptionnelle ou la mouillette était-elle parfaite ? Tout juste imbibée de trois gouttes d’huile à la truffe en provenance de Gênes, de celle que je n’ouvre que pour les très grandes occasions, le ressenti est saisissant, puissant, intense. L’œuf devient subitement mon mets préféré. Je suis sensible comme je ne crois pas l’avoir été, jamais, au jaune de l’œuf, lumineux et généreux, puissant qui remplit déjà de sa couleur chaude les papilles en même temps qu’il régale mon odorat. Ce dernier n’est pas encore confronté au goût de truffe et de pain, légèrement durci à son deuxième jour de vie ; un petit levain au goût plus piquant qu’à l’ordinaire. Ce ralentissement du temps est précieux. Chaque dixième de seconde compte. Je ne savais pas que l’on pouvait prendre dix minutes pour déguster un œuf à la coque. Aussi, j’imagine déjà le plaisir qu’il peut y avoir à déguster une prochaine fois le même, dur, mollet, brouillé, au plat. De nouvelles perspectives gustatives s’ouvrent à moi. Sans même avoir quitté mon appartement ; c’est un voyage bien peu coûteux en quelque sorte.

Cette (re)découverte, je l’ai faite avec certains légumes, à la croque, séparément tout bêtement. Plus sensible à l’amertume, je perçois plus de dégradés et de nuances, je ressens comme un léger goût de terre légèrement tourbé, comme pour de grands whiskies, avec la carotte ou la betterave, et étonnamment je constate une sensibilité décuplée au goût sucré et salé des fruits comme des légumes. Il s’agit probablement d’une des sensations les plus flagrantes de l’expérience de l’après-jeûne.

En particulier l’avocat, que j’apprécie habituellement, mais que je trouve souvent un peu fade, et que je sale généreusement en même temps que je lui associe une bonne dose de paprika, quand je ne le mélange pas à une mixture d’ail avec persil ou coriandre, m’apparaît un mets subtil et fin qui se suffit à lui-même et qui se révèle et sucré et salé par nature. Peut-être aurait-il gagné à être relevé d’une légère pointe de poivre de Madagascar. Chaque chose en son temps. Une expérience après l’autre.

Qu’est-ce que cela donnera avec un mets plus complexe ou recherché ? Il faudra attendre plusieurs jours avant de s’y attaquer. Ce sera une viande persillée, une pièce dans l’araignée, juste retournée sur les deux côtés sur un papier cuisson pour éviter l’utilisation de matière grasse, poêle très chaude pour saisir la jolie tranche. Encore une fois, l’absence de sel rajouté ne nuit pas au goût, bien au contraire. La viande est naturellement salée, sans avoir été nourrie dans les prés-salés de Normandie. Mais comment se fait-il qu’au bout de trois bouchées, je me sente rassasié ? Moi qui ne me satisfais habituellement pas d’un morceau de bonne viande s’il ne fait pas au moins ses deux cents grammes, en période de faible appétit, comment expliquer ce manque d’envie ? Encore une surprise. Trois bouchées délicieuses et pourtant, je goutte moins à la satisfaction de cette excellente viande qui me faisait me pâmer de bonheur quelques semaines plus tôt.

Je n’ai pas apprécié le verre de vin du troisième jour après la rupture du jeûne. Je ressens l’alcool sans apprécier les subtilités des parfums et des goûts qui se décomposent et que je perçois quand je prends le temps et mobilise mon attention sur le breuvage. J’avais perdu l’appétit du « bon vin ». Je l’ai retrouvé depuis.

Le plaisir ressenti ne serait donc pas le même suivant les aliments ingurgités. Cela sera-t-il toujours le cas ? Était-ce propre à ce jeûne-ci ?

Enfin, après quelques jours, j’ai perdu, semble-t-il, cette acuité d’après jeûne. Je suis revenu à un rapport plus conforme, comme avant. Que s’est-il passé ?

Outre quelques excès sans conscience, mais manifestement pas sans conséquence, quelques « mauvais » produits issus de l’industrie agroalimentaire absorbés, tellement pauvres en nutriments, mais saturés de sels et de sucres, je crois que l’élément significatif est celui du rapport au temps. Je suis à nouveau repris par le speed de l’existence du travailleur, qui utilise ses méninges et peu son corps ; à nouveau sédentaire et stressé. Alors qu’immédiatement après le jeûne j’étais détendu, mon organisme décrassé, mes papilles nettoyées en profondeur ; s’est-il déjà saturé au bout de quelques semaines au point de ne plus ressentir les mêmes goûts, les mêmes sensations ? Est-ce si important ou grave ? Qu’importe. L’expérience fut belle et le gourmand que je suis a changé… en partie.

Aussi, ai-je hâte de renouveler l’expérience, de retrouver ces sensations de la première gorgée, du ressenti des réactions du corps à la confrontation avec le goût d’un aliment simple et familier et qui pourtant révèle plus qu’il ne l’a jamais fait par le passé. C’est comme si le repos du corps, des papilles et de l’odorat, décrassés, avait fourni une nouvelle grille de lecture : j’ai redécouvert avec surprise le goût simple des légumes et des fruits. J’ai pu ressentir la richesse des produits simples, des dégradés et des nuances des goûts comme je le faisais auparavant avec certains vins. J’ai été dérangé par l’excès de sucre ou l’excès de sel à la sortie de mon premier jeûne. La prochaine sera peut-être différente encore. Je veillerai à soigner davantage la reprise alimentaire. Par bonheur, l’aventure est au creux de l’assiette.


Illustration :  Fables enfantines d’après Ésope et La Fontaine, illustrées par Percy James Billinghurst, Tours, Maison Alfred Mame et Fils, 1908, p. 22.

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