Henri Barda à Gaveau

 In Scénopathie

Il commence alors que les derniers applaudissements se sont à peine tus et, dans une respiration urgente surgit, dans un seul élan, la première phrase de l’Impromptu n°1 en la bémol majeur. Puis les suivantes s’enchaînent au gré des respirations, sans détour, sans hésitations, en véritables gestes musicaux qui jouent parfois des résonances de l’instrument. C’est cela, le piano d’Henri Barda : une succession de respirations qui sont autant de gestes musicaux. La pensée suit la partition et le terme d’« impromptu » prend ainsi décidément tout son sens. Nous sommes ici en présence de la quintessence de la « pièce de genre » romantique et cette pensée si justement phrasée en séquences successives nous plonge littéralement dans l’une des données essentielles de cette musique : sa part improvisée. La progression d’un moment à l’autre devient, sous les doigts du pianiste dont on perçoit le fin travail d’analyse, évidente et l’auditeur se prend à se suspendre à ces gestes musicaux qui ne lui laissent aucun répit. Le ton est donné, puissant, droit et, je le répète, urgent. La rapidité, la fluidité des lignes – on pense surtout aux premier et troisième impromptus mais aussi à la superposition entre ternaire et binaire dans la Fantaisie-Impromptu – va parfois jusqu’à estomper la tonalité. On approche alors d’une musique visionnaire aux bornes brouillées par les chromatismes – jamais par la pédale, toujours d’une extrême et heureuse discrétion – dont se détache parfois une mélodie cachée au sein d’arabesques volubiles.

Aux quatre impromptus succédait la Barcarolle, riche de contrechants qu’on n’entend (malheureusement) pas toujours aussi affirmés – assumés, devrait-on d’ailleurs peut-être dire. La formidable pédale de fa dièse qui sous-tend la fin de la pièce rappelle, s’il en était besoin, qu’on est ici dans une pensée polyphonique et rehausse par sa puissance l’immuable balancement ternaire de la danse.

La première partie du concert s’achevait avec les quatre mouvements de la sonate en si bémol majeur. À la question initiale du bref Grave répondait le Doppio movimento dans lequel on percevait avec bonheur la multiplicité des voix superposées, jouant sur les différences registrales. Le parcours tonal particulièrement intéressant – et parfois inattendu – du scherzo était déroulé sans redondance aucune : tout est dans la musique, déjà, et l’humilité de l’interprète se faisait ici parfaitement sentir, qui sait s’effacer derrière le compositeur. D’une simplicité tout aussi juste, la partie centrale en bémol majeur opposait sa mélodie presque suspendue au rythme obstiné de la marche funèbre dont le crescendo à la progression insensible frisait, quant à lui, la perfection. Le finale s’enchaînait dans l’ultime résonance de la marche, quatre pages en octaves hallucinées, dans un tempo parfait jamais fluctuant, strict mais sans aucune rigidité, seulement interrompues par l’accord final.

Les deux ballades choisies pour commencer la seconde partie du récital – la première et la dernière des quatre – faisaient jouer les contrastes : dans la première, un motif générateur, développement quasi obsessionnel d’un simple ornement, régit la structure ; dans la dernière, des sections à caractère improvisé et virtuose alternent avec des moments d’une intense complexité polyphonique. Ici encore, Henri Barda donnait à entendre les entrecroisements mélodiques sans maniérisme, sans décalage voulu, sans redondance… et on entendait dans la somptueuse quatrième ballade un piano riche, intense, aux basses marquées, qui ne craignait pas d’oser sa propre violence.

Les quatre mazurkas qui suivaient (op. 59 n°3 en fa dièse mineur, op. 63 n°2 en fa mineur, op. 63 n°3 en ut dièse mineur, op. 56 n°3 en ut mineur) n’étaient pas plus que les impromptus de la « musique de salon » : franches, puissantes, parfois presque brutales, elles puisaient à l’essence de la danse pour en extraire une rythmique résolue, des contrastes de tonalités et de nuances parfois abrupts, racines-mères du compositeur.

La dernière œuvre inscrite au programme était la sonate en si. Un dernier mouvement lourd à souhait terminait de façon magistrale cette œuvre visionnaire dans laquelle le chromatisme vient souvent brouiller une tonalité rarement affirmée d’entrée, où les modulations résultent souvent d’enharmonies audacieuses – notamment dans les parties centrales du scherzo et du finale – et où le jeu polyphonique tend vers l’extrême – la partie centrale du largo ne développe pas moins de trois contrechants complémentaires dans sa seule ligne mélodique de main droite.

Sous le choc de ce moment musical d’exception, on se prend à réfléchir à la musique elle-même, au processus compositionnel qui, sous nos yeux, vient de reprendre vie, foisonnant, brutal parfois, poétique toujours, mais d’une poésie vivante qui tourne résolument le dos à la mièvrerie. On s’interroge sur les tempi, souvent très rapides. Et puis, trop tard, on ne s’interroge plus, on est conquis par le discours si convaincant qu’il en devient l’évidence même. Alors bien sûr, il y a parfois quelques – très rares – accidents. L’absolu manque de concessions au tempo, à la phrase – encore une fois – et à la structure, à la pensée même, est ainsi qu’il ne pardonne rien. Mais pourquoi pardonner la justesse ? Je me refuse à le faire pour ma part et préfère la richesse et l’entièreté d’une pensée habitée à la précaution et aux atermoiements. On est ici à l’opposé de ce que l’on pourrait imaginer être de la musique de salon. Résolument dépoussiéré, Chopin y est livré nu, puissant, droit, multiple, visionnaire. Animal aussi, charnel… incarné ! Et incarné avec une élégance absolue. Henri Barda va chercher ses auditeurs très loin, plus loin peut-être qu’eux-mêmes ne l’auraient cru possible. Il n’est pas l’homme des demi-mesures et ne les suscite d’ailleurs pas : on adore ou on déteste mais on ne peut être indifférent à son discours. En ce qui me concerne, j’ai adoré. Et si j’en juge par l’ovation qui a salué la fin de ce récital – et qui nous a valu, très heureusement d’entendre en bis le troisième nocturne de l’op. 9 puis la huitième valse (op. 64 n°3) – je n’ai pas été la seule.


Photographie : Jean-Baptiste Millot

Concert Henri Barda, Salle Gaveau, le 20 novembre 2018

Comments
  • Florence Albrecht
    Répondre

    Très beau ! L’ignorante que je suis s’est sentie comme en calèche, à l’écoute de ressentis subtils (bruits des roues sur les pavés et musiques urbaines mêlées), les paysages défilant (parcs bondés et maisons inhabitées, gamins joueurs et passants mélancoliques). Je veux dire qu’en l’absence d’une connaissance aiguisée des morceaux, on est saisi par l’évidence que le son lui-même fut interrogé ce soir-là.

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