Les compositrices mises à l’honneur à la BnF

 In Scénopathie

Nocturne: Blue and Gold – Southampton Water, James Mac Neill Whistler, 1872 (The Art Institute of Chicago, Charles Stickney Fund)

Du Romantisme au XXIe siècle, un parcours musical féminin multiple

Dix femmes étaient à l’honneur à la BnF lors du concert qui prolongeait la table ronde sur les compositrices, organisée le vendredi 8 mars 2019 à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Fanny Hensel-Mendelssohn (1805-1847), sœur disparue trop tôt de Felix Mendelssohn fut et est encore malheureusement trop souvent éclipsée par son frère [1], peut-être parce qu’elle ne possédait pas, à l’instar de Clara Schumann, l’aura d’interprète. Pauline Viardot (1821-1910), grande figure de la vie intellectuelle romantique française, cantatrice, pianiste, protectrice de jeunes musiciens est aussi célèbre pour avoir fait don du manuscrit autographe du Don Giovanni de Mozart à la BnF. Cécile Chaminade (1857-1944), pianiste, élève de Saint-Saëns, Chabrier et Bizet, est aussi la première femme à avoir reçu le grade de chevalier de la Légion d’honneur. Nadia Boulanger (1887-1979) a été une pédagogue particulièrement importante au XXe siècle, activité pour laquelle elle abandonna la composition après la mort prématurée de sa sœur, notamment au Conservatoire américain de Fontainebleau. Sa sœur Lili (1893-1918) est la première femme à avoir obtenu le premier grand prix de Rome en 1913. Betsy Jolas (née en 1926), figure à part du paysage compositionnel de l’après-guerre – elle ne cédera pas à l’appel du sérialisme –, a combiné composition et enseignement durant l’essentiel de sa carrière, de même que Michèle Reverdy (née en 1943), comme elle élève d’Olivier Messiaen puis professeur au CNSMDP et auteure d’un catalogue multiple et divers. Édith Canat de Chizy (née en 1950), qui est aussi musicologue, privilégie, dans un catalogue d’importance, œuvres vocales et orchestrales, incluant parfois l’électronique. Compositrice multiple, profondément marquée par sa rencontre avec György Ligeti, Unsuk Chin (née en 1961) aime à mêler à la musique références mathématiques, humour et jeux divers, sans se départir d’une certaine idée du rêve. Enfin la démarche, très personnelle, de benjamine de la soirée, Clara Iannotta (née en 1983) se place résolument sous le signe de l’expérimentation sous toutes ses formes.

Ces dix femmes livraient autant d’approches différentes de la composition, comme de l’objet musical. Duos, trios, quatuors se succédaient, alternant avec bonheur époques, formations et genres, proposant aux spectateurs un voyage poétique et musical aux multiples facettes.

Lili et Nadia Boulanger, Agence Meurisse, BnF

Les Trois pièces pour violoncelle et piano de Nadia Boulanger, composées en 1915 donnaient à entendre un contrepoint riche et des atmosphères contrastées : un andante expressif en forme de mélodie (au violoncelle) accompagnée (au piano), dont les rôles s’échangeaient parfois, notamment dans la partie centrale plus animée où le piano venait doubler son comparse, un canon enchevêtrant les instruments et un « vif » en sections contrastées alternant motifs brefs et rythmés aux accents marqués et lignes sinueuses d’accords enchaînés legatissimo.

Autre duo instrumental, En bleu et or d’Édith Canat de Chizy pour alto et piano (2005), a été conçu d’après la toile de Whistler Nocturne en bleu et or : la baie de Southampton (Nocturne: Blue and Gold – Southampton Water), l’une des préférées de Claude Debussy. Poursuivant le travail de la compositrice sur les rapports entre peinture et musique [2], la pièce se présente comme une progression en arche, du statisme au mouvement, puis du mouvement au statisme. Dans ce double cheminement, les instruments se complètent, se répondent dans les modes de jeux, les textures sonores, les nuances et les motifs, en un relais parfois presque imperceptible vers la partie centrale, plus agitée et violente, avant de ramener au calme initial.

Les autres duos mettaient en œuvre la voix, dialoguant avec le piano ou l’alto. Plusieurs exemples de mélodies étaient proposés, balayant le temps et les univers musicaux, du lied romantique à la comptine contemporaine en passant par la romance de salon. Les deux lieder de Fanny Hensel, extraits de son op. 1 publié en 1842, sur des poèmes d’Eichendorff évoquaient le renouveau du printemps, dont le frémissement était évoqué, dans les deux cas, par un accompagnement en battues d’accords répétés. La ligne vocale, très disjointe, de Mayenlied, jouait sur de grands intervalles et était souvent imitée par le piano en un contrepoint discret ; Morgenständchen proposait une mélodie plus conjointe en mouvements en arche. À cette appréhension de la nature caractéristiquement romantique s’opposait la veine plus intérieure et symboliste des mélodies de Lili Boulanger, Reflets (1911) et Attente (1910), sur des poèmes de Maurice Maeterlinck extraits des Serres chaudes. Les sections musicales y déroulaient une lecture émouvante des textes poétiques, en vagues successives répondant parfaitement à un contenu parfois énigmatique, mais dont les jeux de sonorités sont déjà musique.

Mignonne de Cécile Chaminade sur l’ode bien connue de Ronsard proposait un exemple type de la romance de salon, simple mais pas simpliste, à laquelle la soprano Donatienne Michel-Dansac ajoutait un brin d’humour tout à fait bienvenu. On retrouvait ce même humour dans Le chêne et le roseau, mis en musique par Pauline Viardot d’une manière particulièrement suggestive opposant au chêne hiératique – avec octaves, accords et trémolos – un roseau fluide aux lignes contrapuntiques et aux motifs legato. Toujours dans la veine humoristique, la comptine Twinkle, Twinkle, Little Star, version initiale d’un des airs de l’opéra Alice in Wonderland (2007) figurant originellement dans les snagS&Snarls composés en 2003-2004, témoignait d’une recherche sur les modes de jeux et d’émission comme sur le traitement du texte. La compositrice coréenne Unsuk Chin y travaillait le poème traditionnel anglais, le déconstruisant à l’extrême, le réduisant à des syllabes voire à des consonnes. La composition s’ancrait ainsi résolument dans le présent, jusqu’à l’adjonction de quelques percussions jouées par la soprano (triangle, wind chimes [3]) afin de ponctuer son discours.

Plus inattendue, et particulièrement convaincante, la combinaison instrumentale choisie par Betsy Jolas dans D’un journal d’amour, pièce écrite sur des fragments de poèmes de Pierre Reverdy (2009) illustre la diversité des possibles des deux voix, celle de la soprano et celle de l’alto qui précède la voix, la rejoint, s’en éloigne ou s’en rapproche au détour des mots. Chant, parole affirmée ou chuchotée chez l’un comme l’autre des musiciens, hésitations, affirmations, tout vient ici en écho à l’idée du « journal » issu de la fragmentation d’un texte.

Deux trios de Michèle Reverdy, particulièrement à l’honneur lors de cette journée [4], figuraient au programme : les Dix Musiques-Minutes et le Trio Nomade. Le premier, commande de l’Opéra de Munich pour les solistes de son orchestre et créé en 1995, propose un travail sur le timbre des cordes (violon, alto, violoncelle) en dix pièces, chacune durant environ une minute. Les cinq premières sont très précisément caractérisées et font se succéder une musique violente aux lignes sinueuses, jouant sur les contrastes, un thème « chuchoté », assourdi, un adagio élégiaque donnant la part belle successivement au trois instruments (violon, puis violoncelle et enfin alto), un scherzando en pizzicati et en crescendo et un trémolo progressant du grave vers l’aigu. Les cinq autres combinent les techniques et les idées énoncées dans les premières, jusqu’à l’ultime résumé de la dernière, qui les englobe toutes. Le titre du second trio, pour alto, violoncelle et piano, contient une double allusion au nomadisme de la compositrice et aux circonstances de composition de l’œuvre, écrite lors de ses diverses itinérances en 2003. Dès après le tutti initial, les chemins des trois instruments se croisent et se décroisent en une variation incessante et comme auto-engendrée. La succession de gestes instrumentaux rapides est ponctuée d’appels ascendants ou descendants, les passages plus calmes et horizontaux, souvent contrapuntiques suivent les sections en trémolos fébriles. Quelques cadences se font entendre où les musiciens, seuls où à deux, se relayent si étroitement que l’on ne sait plus très bien qui précède qui : seule la matière sonore est là et le reste n’importe plus.

Clara Iannotta, © Manu Theobald

Quatuor réunissant trio à cordes et clarinette basse, Al di là del bianco de Clara Iannotta, (2009), pour dater de la période où la compositrice étudiait encore à Milan, témoigne déjà de l’essentiel des préoccupations de la musicienne, qui cherche sans relâche « au-delà ». Ainsi les pizzicatti joués derrière le chevalet, les glissandi quasi silencieux, les extrêmes aigus sul ponticello le souffle et la parole du clarinettiste, les « tss »-« chh » des membres du trio à cordes conduisent-ils au-delà du son, des modes de jeu et d’émission, de la musique même.

À la diversité de ces musiques répondait la multiplicité sonore des musiciens, tous parfaits de justesse sobre mais toujours sensible, parfaitement à l’écoute les uns des autres, heureux caméléons navigant avec une aisance remarquable entre sérieux, humour, rêve et virtuosité. La « surprise » finale proposée par la soprano Donatienne Michel-Dansac invitait une dernière compositrice, Cathy Berberian, avec une Stripsody (1966) pleine de vie et d’humour pour clore joyeusement cette journée résolument – et pour notre plus grand bonheur – féminine.

Les compositrices mises à l’honneur à la BnF le 8 mars 2019 – Concert au Grand auditorium de la BnF (diffusé en direct sur France Musique) avec Donatienne Michel-Dansac (soprano), Géraldine Dutroncy (piano), Alexandra Greffin-Klein (violon), Laurent Camatte (alto), Julien Decoin (violoncelle), Alain Billard (clarinette).


[1] Quelques-unes de ses mélodies furent même publiées sous le nom de son frère dans ses op. 8 et 9.
[2] Ce travail, commencé avec Nicolas de Staël pour le concerto pour alto Les Rayons du jour (2005), s’est poursuivi avec Van Gogh (Omen en 2006, d’après la toile Champ de blé avec corbeaux) et Turner (Vague se brisant contre le vent en 2006, Pluie, vapeur, vitesse en 2008).
[3] Le wind chime, aussi appelé « carillon à vent », est un instrument de percussion suspendu composé de tubes, de lamelles ou d’objets divers, le plus souvent en métal mais parfois aussi en bois ou en verre.
[4] La compositrice, ainsi que le rappelait lors du bref « après-concert » Mathias Auclair, conservateur du département de la musique de la BnF, a fait don de ses archives et de l’ensemble de ses manuscrits à l’institution, en 2017.

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