Crésus : richesse de la démesure à l’Athénée

 In Scénopathie

La programmation musicale du théâtre de l’Athénée est une de ces choses qui me réjouissent. Pas parce que j’y aime tout, non. Mais parce qu’elle est particulièrement variée et souvent inattendue, iconoclaste même parfois ; qu’elle convoque des œuvres du XVIIe jusqu’au XXIsiècles ; qu’elle prend des paris parfois risqués ; bref, qu’elle ose sortir des sentiers battus et rebattus d’un déroulement d’œuvres sages et qui ont « fait leurs preuves » pour s’aventurer sur le terrain de la création.

Et avec Crésus (Croesus en VO), c’est bien de création qu’il s’agit, malgré la date de l’œuvre. Cet opéra de Reinhard Keiser dont on connaît deux versions – très peu –, l’une de 1711 et l’autre de 1730, voit ici en effet sa première création française en version scénique.

Une œuvre multiple

Keiser propose, dans son opéra, une musique qui cherche l’alliance des esthétiques italienne et allemande. La première offre une virtuosité vocale parfois époustouflante en même temps qu’elle emprunte à l’esthétique concertante et joue avec la diversité des groupes instrumentaux. La seconde donne à entendre une instrumentation haute en couleurs dont certaines, surtout chez les vents, rappellent encore la Renaissance : hautbois, chalumeaux, basson, trompettes, traverso et flûtes à bec se joignent aux cordes, aux timbales et au continuo, réalisé le soir de la première par un virtuose Philippe Grisvard. L’écriture vocale suit la même double inspiration, entre opera buffa et opera seria : la scène dans laquelle Elcius avoue que son principal objectif est de vendre du maquillage et du tabac, le premier pour rajeunir les vieilles, le second pour être à la mode, est un superbe exemple de burlesque ; l’air magnifiquement poignant d’Atys « Elmir, wo bleibst du? » illustre à merveille le côté « sérieux » de l’œuvre.

Dans cet opéra, à partir duquel on pourrait probablement créer plusieurs œuvres tant il propose de variété, il est question d’argent – celui du roi de Lydie Crésus, fort convoité, notamment par le roi de Perse son voisin – et de guerre – celle déclarée par Cyrus, roi de Perse, à Crésus. Il y est aussi question d’amour et de perfidie. L’amour est celui des acteurs d’un enchevêtrement digne des futurs vaudevilles : Eliates aime Clerida qui aime Orsanes qui aime Elmira qui aime Atys. Ajoutons un berger, un prince muet (mais amoureux) qui retrouve la parole en pleine bataille, un serviteur qui joue les fous du roi et un sage qui joue les oracles et le deus ex machina. Et précisons que certains rôles différents sont joués par les mêmes chanteurs, ce qui contribue à l’enchevêtrement et à la complexité de la trame narrative.

Contrastes et démesure

L’ouverture, qui puise largement au style du concerto italien, tant par la ritournelle initiale qui ponctue ensuite les interventions de solistes ou de petits groupes instrumentaux que par sa coloration chatoyante, promet les contrastes. La démesure, quant à elle, était déjà présente dès avant le lever de rideau : les chanteurs s’y appropriaient petit à petit l’espace, avec force rires et bouteilles de champagne. Le contraste annoncé se poursuit dans le livret même : le politique succède à l’amoureux en un va-et-vient constant… et la musique souligne parfaitement la succession des événements parfois disparates qui constituent le livret de Lukas von Bostel. Airs à ritournelles, strophiques, à reprises : tout l’éventail des possibles baroques est là, souligné par des choix instrumentaux eux aussi très variés.

C’est parfois long, avouons-le, mais le parti pris scénographique réussit à faire oublier certaines dilatations et légères faiblesses musicales d’une œuvre qui reste très attachante. Les artistes ont résolument tiré l’œuvre vers l’outrance qu’elle possède. Peut-être un peu trop parfois : d’une œuvre qui jouait de l’alliance des genres, on ne retiendra finalement que le côté grotesque frisant parfois le graveleux. L’exacerbation des sentiments, la multiplicité des contrastes dans les couleurs instrumentales et vocales, la virtuosité foisonnante jouent parfaitement leur rôle et parviennent à emporter le spectateur, qui en redemande. Le coup de théâtre final (je ne dirai rien) fait même sourire à la fois par son urgence et par sa brusque démesure – encore –, alors même que le spectateur commence à s’interroger sur la façon dont le librettiste va se sortir de son histoire à rebondissements.

Virtuosités tous azimuts

Baroque, certes Crœsus l’est, mais un baroque tiré du côté – italien toujours – de la virtuosité absolue. Les tessitures sont longues, très longues parfois, chez Kaiser, qui n’hésite pas même à demander des vocalises particulièrement difficiles à ses chanteurs. Les deux princesses amies dialoguent sur l’amour et sur elles-mêmes : Elmira (Yun Jung Choi) se montre très à l’aise tant dans un grave « charnel » – parfois un peu trop vibré – que dans des aigus parfois violents qui conservent toujours leur souplesse – elle est pourtant gagnée par la fatigue en fin de course. Clerida (Marion Grange) joue moins sur le vibrato, mais tout autant sur une virtuosité parfaitement maîtrisée. Leurs soupirants, les princes Orsanes (formidable Wolfgang Resch, remarquable de diversité, entre amour délicat et moquerie acerbe ; mention particulière à la séquence striptease sur l’air « Mein Elmir, Meine Sonne », très émouvant et toujours parfaitement soutenu malgré les acrobaties du chanteur) et Eliates (Jorge Navarro Colorado, qui accorde parfaitement sa voix aux vicissitudes de son rôle, « roi par intérim » pas toujours très heureux de l’être) se répondent au moins autant qu’ils dialoguent avec elles. Les deux rois campent deux figures très différentes de pouvoir : le gentil Crésus (Ramiro Maturana) offre un magnifique legato tandis que le méchant Cyrus (Andriy Gnatiuk) met une voix particulièrement sombre au service de multiples vocalises – parfois un peu en délicatesse sur la longueur des traits, terrifiants de virtuosité il est vrai. Le sage Solon (Benoît Rameau) offre un beau timbre, et un discours un peu distancié qui sied bien à son rôle. Atys, fils de Crésus et amoureux – heureux, lui – d’Elmira est muet durant la première partie. Ce rôle travesti (c’est une mezzo-soprano qui le chante, ici Inès Berlet, superbe dans toute l’étendue requise, à la fois posée dans le medium grave et agile dans l’aigu) préfigure le Chérubin et l’Annio de Mozart. Non moins traditionnel que le rôle travesti, le personnage buffa, ici le serviteur Elcius, distille sérieux ou rire selon les situations. Il est remarquablement incarné dans tous les sens du terme par Charlie Guillemin, à la présence vocale et physique somptueuse, qui se joue du texte et des situations et se les approprie remarquablement.

L’ensemble instrumental – l’Ensemble Diderot, dirigé par Johannes Pramsohler –, est efficace, très coloré et enthousiaste même si l’on perçoit parfois quelques décalages entre les cordes – qui manquent parfois un peu de rondeur, surtout dans la première partie – et les chanteurs ; légèrement hétérogène au début du spectacle – tension de soir de première ? effet de distanciation provoqué par le port des masques ? –, la pâte sonore s’unifie très heureusement de plus en plus à mesure de la soirée. Les interventions de solistes sont brillantes – mention particulière, outre le clavecin mentionné plus haut, au traverso, ébouriffant de virtuosité.

Contrastant avec ce foisonnement sonore, la mise en scène de Benoît Bénichou est volontairement réduite : quelques chaises, un divan, un cube d’or – richesse oblige – qui sert tour à tour de décor (haute tour) ou de lieu clos (prison, chambre d’amour) laissent la place à l’imaginaire. Les costumes de Bruno Fatalot sont kitschissimes et jouent le lamé, les paillettes, les imprimés panthère, les couleurs criardes et les hauts talons ; quelques vidéos contribuent à ancrer cette fable indémodable du pouvoir, de l’amour et de l’argent dans le temps d’aujourd’hui (scène du selfie, du téléphone, poissons, graminées dans le vent). On est, résolument, dans le « trop », mais c’est tout à fait, et très virtuosement, assumé.

Le plaisir est là, bien vivant, celui d’une belle expérience à la fois musicale et visuelle. Comme on les aime.

Crésus de Reinhard Keiser | texte Lukas von Bostel | direction musicale Johannes Pramsholer | mise en scène Benoît Bénichou avec l’Ensemble Diderot | au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet | du 30 septembre au 10 octobre 2020
En tournée, les 15-16 octobre 2020 à au Grand théâtre du Centre des Bords de Marne, Le Perreux-sur-Marne | les 15-16 avril 2021 au Théâtre Roger Barat à Herblay-sur-Seine.


Photo | Benoît Bénichou

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