De la nostalgie du nouveau : radioscopie d’un indicatif

 In Chroniques

En 1972, Radioscopie adopte un nouvel indicatif : une composition spéciale de George Delerue (1925-1992) remplace Almeria, fantaisie pour un piano et deux guitares d’André Hossein. L’émission offre entre 1968 et 1982, puis entre 1988 et 1990, deux mille huit cent soixante-dix-huit « conversations » avec de « grands personnages de l’époque » ou de « glorieux inconnus », selon les termes de Jacques Chancel. Cinq jours par semaine, entre 17 et 18 heures, elle s’ouvre et se ferme sur la musique du grand Delerue que s’arrachent tant de réalisateurs[1].

Cela s’appelle un « indicatif », en 1973 tu l’ignores et t’en fiches. Pourtant ces notes t’ont comme indiqué le chemin, conduite à la table du goûter. Et voilà qu’elles ouvrent un monde juste pour toi, de l’étoffe de ton intime durée et de son complexe d’odeurs, de teintes, de saveurs et de sons.

Tu es née quelques mois avant la toute première émission, cela aussi tu l’ignores et t’en fiches. Tu ne te rappelles rien de la musique complexe, savante, délicate qui ouvrit l’émission lors des premières années. Seule t’attache, comme tous ceux de ta génération, l’air faussement banal, fragile, ciselant du jovial Delerue ; le temps d’après l’école est celui de l’indicatif nouveau, définitif. Tu as entre cinq et huit, puis entre douze et quatorze ans : ton goûter-Radioscopie, tu le prends entre 1973 et 1976, puis entre 1980 et 1982. Dans l’intervalle obscur, tu rates l’émission car interminablement, jusqu’à 18 heures environ, chez une dame qui vous « garde », toi et ton petit frère attendez le retour de la mère.

L’école se termine à 16 heures 30, tu mets un peu moins d’une demi-heure pour revenir à pieds par les allées sarcelloises. Tu arrives juste avant 17 heures au quatrième et dernier étage du porche 12 de l’allée Francis-
Jammes ; tu te précipites dans la cuisine, sur ta chaise près de la fenêtre. On y est, tu y es, comme au même moment des dizaines de milliers d’écoliers français. On jurerait que l’horaire de cette émission d’adultes fut conçu pour la fabrique enfantine des souvenirs. Bizarrement, tu revois ta mère préparant le repas. L’heure est trop précoce, sans doute n’avait-elle pas encore commencé. Mais la mémoire déformante énonce une vérité, celle d’un affairement (évidemment le sien, inavoué le tien ?) et tout à la fois d’une rêverie (évidemment la tienne, inavouée la sienne ?).

Aujourd’hui, tu crains la mise à nu de cette musique. Tu pressens l’impudeur névrotique d’une écoute, en boucle qui plus est. Impudique, désirant l’être possiblement, timide, tu décides que cela ne t’arrêtera pas. Cette résolution se chauffe à la pensée que cette intimité n’est pas (seulement) tienne et qu’à ce titre, elle mérite que tu chausses tes bottes et l’explores.

François Truffaut, avec lequel souvent coopéra Delerue[2], parle de la musique comme d’une question de grammaire : « Je mets de la musique dans mes films quand nous passons du présent à l’imparfait ». C’est cela, très exactement : par cet indicatif, la femme d’un demi-siècle bascule à l’imparfait, tu baignes dans le gris nuancé des petits carreaux du sol et le marron jaunâtre de l’armoire d’une cuisine d’HLM dans une cité dite nouvelle. Tu mords dans un choco BN arraché au chapelet, brun lui aussi, à moins que tu ne puises au paquet vertical (la fillette oblongue se lèche un doigt et semble susurrer « chut ! », le garçon de trois-quarts jette un regard taquin), la boisson cacaotée te brûle la lèvre supérieure. En ré mineur une casserole heurte l’évier, et puis les pas de la mère attrapant ceci, cela, le frottement mélancolique du torchon sur tu ne sais quoi car ne t’en soucies pas. À l’imparfait, il te semble aujourd’hui que tu l’étais alors déjà, que c’est cela que la musique t’indiquait. Par ce cliquettement, choc léger des ustensiles, la mère t’offre et t’offrait alors déjà sa présence lourde d’absence retenue, d’une absence des premiers temps dont tu ne diras rien, pointant vers un retrait trop originaire pour qu’aucune mesure ne l’intègre.

« Ne prends pas au sérieux l’air joyeux, l’envolée insouciante, mais pas trop au sérieux non plus les plis sombres de mes glissements harmoniques ! » L’humour des parents, leur angoisse palpable et leur désespoir qui ne se prend pas au sérieux, tu les confonds avec l’indicatif qui te répète chaque jour, à 17 heures, que « ce n’est pas (si) grave ». Tu tournes la tête vers la fenêtre : la gare, Garges et l’ailleurs.

Ton goûter, en quoi consiste-t-il ? Ces ingrédients d’un goûter d’écolière, qu’est-ce qui les fait « consister » ? La musique agence, fait « paysage » mais un paysage, c’est bien davantage qu’un pays. Barrage aux identifications massives, la musique décale et pose un « natal » de nulle patrie. Sons et couleurs s’assemblent, évité le chaos mais de justesse, et surtout pas d’étiquette au casier du « passé ». L’espèce de grande valse, s’il faut l’appeler ainsi, marque un territoire en tant que « problème ». Elle dit le repas qui, à défaut d’être en préparation dès 17 heures, sera fin prêt à 19 heures, un peu bancal, bon sans excès, jalonné de quelques repères souriants tels les camemberts Val d’Ay puis Lanquetot. Elle répète une question, de nouveau il n’y a rien de nouveau… mais rien qui non plus soit tout à fait « même ».

S’il est une qualité que je puis me reconnaître, dit un jour Chancel, c’est que « je sais écouter ». La « conversation » avec l’invité, contrairement à l’interview, laisse librement se déployer la nécessité d’une nature. Le tragique du temps imparti n’en ressort que davantage, puisqu’il faut bien qu’une émission commence et s’achève. La musique se fait destin, cadre du meilleur ou du moins de la « vérité » de chacun, mot prisé de celui par qui l’émission s’animait l’air de rien.

Feuille de route de ton monde en chantier, tu n’oublies pas que plus trivialement, l’indicatif annonçait l’émission commençante. Ce que l’invité dira, culture en poussée obscure, nouveau qui fait monde, tout cela « consiste » au loin hors de toi, de cette cuisine. Tu as sept ans lorsque Michel Foucault, reconnaissant « barboter » depuis l’enfance dans le « petit savoir concurrentiel » de la petite bourgeoisie, balance que le savoir est moins ce qu’il faut « acquérir » que ce dont il faut souvent « se débarrasser » pour espérer voir surgir ce qui « mérite » d’être su. Tu en as onze lorsque tu entends, de la voix gentille et grave de Marguerite Yourcenar, qu’il « ne faut pas de talent pour s’instruire » mais de la « curiosité » et de l’« attention ». Douze, lorsque Fernand Deligny reconnaît vouloir agir avec les enfants autistes à « l’inverse de Bettelheim » et au « contraire d’Itard », en ramenant Janmari dans les Cévennes. Tout cela tu as dû l’entendre, l’écouter peut-être, même si la cinquantenaire sait bien qu’elle reconstruit et se prend à rêvasser à l’âge du philosophe le jour de l’émission (quarante-huit ans, deux ans de moins que toi en 2019), à la « prison-univers » revendiquée par l’écrivaine, au tâtonnement de l’éducateur errant un peu au micro en quête d’un sens pour le beau mot d’« asile ». Ai-je entendu Albert Cohen insulter sa consœur, un printemps de 1980 ? Quelles traces des nasillements d’un penseur que « le monde » connaît, mais certainement pas moi à cinq ans[3], des mots humbles d’un chansonnier dont le nom et le timbre me sont très familiers, mais non la prose[4] ? L’indicatif n’est pas seulement musical ; ou plutôt, deux voix s’invitent dans la partition qui se justifient, en apparence, de leur fonction protocolaire. Celle, grave et chaude, de Chancel articulant au bout d’une trentaine de secondes le titre de l’émission, à deux reprises et à quelques secondes d’intervalle, puis celle de l’invité(e) déclinant son nom. Après quoi revient la musique, enfin Chancel prononce son propre nom ; et musique, de nouveau, avant la conversation. Dans les premières années, sur la musique d’Hossein Chancel se nommait d’abord, plus classiquement ; le nom de l’invité suivait, déjà prononcé par celui qui le porte.

De nouveau, rien de nouveau. Et pourtant de nouveau, du nouveau ! Niché déjà dans la répétition, dans le retour qui assure, rassure, assoit, autorise la découverte intellectuelle. Pédagogie, si tu prends chair c’est ici ! Ce nouveau sans nom, cette différence en retour quotidien, chaque jour de semaine entre 17 et 18 heures, tu te le trimballes comme un cadeau trop solidement empaqueté dont le ruban ne résistera pas éternellement. La mélodie se greffe peut-être au bruit sourd du bus dans lequel tu sautes vers le collège, elle se mêle peut-être au regard jeté sur un bloc d’habitation comme tant d’autres, sur une tour si ordinaire mais où habite… tu ne sais plus son nom mais tu l’aimais, te racontes-tu. Tu sais qu’il est des espaces vides, d’autres presque pleins où ton corps gamin se faufile en anguille. Tu penses dans, avec, entre ces espaces hantés des mouvements à l’allant secrètement triste, souriant et désabusé de Delerue. La cinquantenaire joue à s’imaginer que tu connaissais ce nom, « Delerue », que tu le chantais et dansais en envols de jambes fillettes d’une « rue » à l’autre de ton Sarcelles ; mais bien évidemment, tu ne le connaissais pas.

À 18 heures, la musique reprend tout bas puis rapidement s’élève. Elle étoufferait la voix, nonobstant le « merci… » final de Chancel rappelant le primat de la parole, du sens, comme il convient à l’émission grand public d’une grande radio à l’heure de grande écoute. Pas de musique finale avant 1972. Avec la reprise de l’indicatif de Delerue, l’émission mourante assure qu’elle renaîtra demain, au plus tard lundi. On le sait, pourtant on n’y croit pas tout à fait. Ce départ installe, ce retrait invite en culture et dans le même temps, révèle combien fragile est la condition de l’individu y accostant, et certaine la possibilité (la tentation ?) du chaos et de la chute.

Ce final sonne comme un deuil. Non le regret d’une absence, mais l’acte répété de s’absenter pour toujours. Si la mort est « la seule utopie parce qu’elle est sans contradictions »[5], le vivant se condamne à chanter le départ continué, l’autocontradiction flagrante et située, la dérobade, la possibilité inlassablement reconduite de n’être pas à l’heure au rendez-vous. Rien de larmoyant dans ce départ, les morts trottent sur un rythme ternaire et pimpant. Et pourtant tu le sais, et tu te souviens de toi le sachant, ce pas ne résonnera plus jamais, n’a sans doute jamais résonné sinon par cette musique : quelque chose de toujours-déjà advenu se rejoue quarante ans plus tard, qui se jouait déjà. Tu passes en revue, les yeux comme des doigts, une photographie des parents de dos s’éloignant sur un chemin du bois de Vincennes. L’image est distincte, tu le sais mais ne le crois pas : ton souvenir sera toujours celui de silhouettes floues dans un décor trop net.

Jeanne Moreau, dans l’émission du 23 janvier 1976, te raconte que le temps est ce qu’il y a « de plus important ». Un « temps de désir, de création et de travail », résultat d’un « temps plein à craquer mais dont il n’y a rien à dire », celui de la « gestation ». Et qu’elle veut vivre longtemps, qu’une vie humaine « ne suffit pas ». Ne suffit pas… à quoi ? Peut-être à venir à bout de ce redépart, de la « ritournelle » que tu te programmes en boucle sur un moteur de recherche ? Cette musique, bien plus qu’un air de Delerue, bien plus aussi que ta petite affaire personnelle : la « musique de l’homme »[6]. Penser, savoir que des dizaines de milliers d’internautes de ta génération font de même… Tu es tombée tant de fois, réseaux sociaux et forums, sur des propos s’y rapportant ! Idem trivial, rien de nouveau dans cet attachement passionné. Tu imagines, puis tu lis, qu’en ces années-là se nouèrent des événements semblables d’images et de sons suspendus, sous le même soleil familial plus ou moins réchauffant. Nourritures en sempiternelle digestion, sons mal accrochés aux organes, quotidiens qui furent ce qu’ils furent, c’est-à-dire toujours un peu autres que ce qu’ils ont été. Chacun dans la singularité d’un ipse, récit s’efforçant d’advenir.

Après plusieurs minutes d’écoute en boucle, voilà que t’assiège l’angle le plus terne du collège en préfabriqué Jean Lurçat, boueux à ses heures, chaque jour rencontré jamais pensé, absorbé maladroitement. Tu fermes les yeux, pas prête à l’accueillir et l’insérer au récit. Un peu ridicule, tu convoques le Télécran, l’étrange machine qu’il fallait secouer pour en effacer les dessins tremblés, son petit bruit de sable.

Tu écoutes de nouveau, une fois encore. Pas de doute, c’est bien un nouveau monde qu’a fabriqué ta mémoire, renouvelé, rénové. Vers la fin de la « conversation », Jeanne Moreau parle de « fidélité à soi-même » et de portes à ouvrir. Pour une porte cédant, combien de répétitions et de rengaines, de ré-écoutes ? Indicatif (de) toi-même ! Tu mets une porte devant toi, tu frappes à cette porte, tu demandes à entrer te fondre en ce qui te dépasse infiniment parce que social, humain, à-venir. Tu ne te demandes pas encore en quoi tu pourrais contribuer, voire être toi-même la nouveauté ; tu voudrais juste faire un peu le « petit bouchon » qu’évoque l’invitée citant Auguste Renoir. Ce ne serait déjà pas si mal. L’enchantement d’une vie ? « Que tout commence… et que tout finisse. », alors pensons à la mort par amour de « la vérité ». Le nouveau n’est pas le premier, le neuf, mais ce dont il peut y avoir nostalgie, celle d’un monde désirable auquel tu aspires à retourner et que tu n’as pas quitté parce qu’il ne fut pas, lui-même n’existant qu’hors de soi au titre du désir. « Merci, Jeanne Moreau ! ». Et c’est fini pour toujours, jusqu’à demain.

Illustrations : Architecture-Studio, Maison de la radio | Poudou99, Gare de Garges-Sarcelles [CC BY-SA 3.0]


[1] Cette musique spécialement composée pour l’émission, en une nuit selon la petite histoire contée par Chancel au micro de Laurence Ferrari en 2013, est réputée n’être pas inédite : intitulée La grande Valse et jouée par le groupe American Breed, on raconte à tort qu’elle fut composée pour Le Cerveau de Gérard Oury.
[2] Tirez sur le pianiste (1960), La Peau douce (1964), Jules et Jim (1962), Les deux Anglaises et le continent (1971).
[3] Radioscopie, avec Jean-Paul Sartre, le 7 février 1973.
[4] Idem, avec Georges Brassens, le 30 novembre 1971.
[5] John Berger, Art et révolution (1970), cité en exergue du livre d’une photographe essayiste : La dernière chambre de Laurence Loutre-Barbier (2010).
[6] Gilles Deleuze, qui n’entra pas dans la conversation avec Chancel, dit de la « ritournelle », dans le chapitre 11 de Mille Plateaux (1980), bien des choses qui nourrissent ton souvenir sonore.

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