Déjeuner du futur

 In Cinéphagie

Que mangera-t-on demain ? Pas demain soir ou ce week-end, mais bien dans dix ans, un siècle ou une petite éternité. Quelle sera la part de créativité, de nouveauté, dans l’alimentation du futur quand la réflexion sur l’avenir se nourrit le plus souvent des angoisses du présent ? Gastronomie de l’imagination ou craintes pour la gourmandise, voilà un savoureux sujet que la spéculation culinaire dont s’est emparé le cinéma de manières fort diverses. Un tour d’horizon sur le sujet permet de constater une certaine anxiété sur les repas à venir. La science-fiction se fait le plus souvent l’écho d’angoisses prenant racines dans notre présent. Plusieurs tendances se dégagent et tout d’abord celle qui nous prévoit un sombre avenir apocalyptique.

Les survivants du cataclysme de Mad Max 2 (1982) signé George Miller récupèrent la nourriture comme l’essence et l’eau, avec l’énergie du désespoir. Nous y verrons Max se contenter de vieilles boîtes de nourriture pour chien, qu’il partage d’ailleurs avec son compagnon à quatre pattes. Un autre personnage chasse le serpent afin de le faire griller sur un foyer sommaire. Pour rester dans la conserve périmée, c’est la base de l’alimentation des rescapées de Fin d’août à l’hôtel Ozone (Konec srpna v Hotelu Ozon, 1967) du tchèque Jan Schmidt, qui l’agrémentent de tout ce sur quoi elles peuvent tirer y compris une pauvre vache. Cette angoisse sur l’avenir de nos repas prend un tour dramatique avec le fameux Soleil vert (Soylent Green) de Richard Fleischer en 1973. Dans ce futur trop proche (2022 !), surpopulation et famine conduisent la population à se nourrir de tablettes façon gros chewing-gums de diverses couleurs distribuées par les autorités. La plus énergétique, la verte, va se révéler au terme de l’enquête du policier joué par Charlton Heston fabriquée avec des cadavres. Voici une idée de boucle bien peu ragoûtante.

Dans ce monde étouffant dans tous les sens du terme, la nourriture à l’ancienne fait figure de trésor rare et nous y verrons Edgar G. Robinson pleurer devant une simple tomate et deux feuilles de laitue. Cette disparition de l’art simple des bonnes choses est au centre de Silent Running (1973) de Douglas Trumbull où les dernières espèces végétales de la terre sont mises sous cloche et envoyées dans l’espace. L’astronaute et botaniste Lowell, joué par Bruce Dern, est le dernier homme à pouvoir manger bio sous le regard de ses trois sympathiques robots. Dans la mégalopole sinistre de Blade Runner (1982) de Ridley Scott les repas sont des corvées vite expédiées pour le chasseur de réplicants joué par Harrison Ford. Il avale ses nouilles chinoises debout et sous la pluie.

Mais l’apocalypse écologique n’a pas que du mauvais. Pour les privilégiés de Soleil vert, mais aussi les habitants de la ville haute de Metropolis (1925) de Fritz Lang ou de L’Âge de cristal (Logan’s Run, 1976) de Michael Anderson, la pénurie de la majorité est l’abondance de l’élite et leurs repas sont raffinés, décrits avec l’opulence des orgies romaines. Pour le survivant de The Omega Man (1971) de Boris Sagal, joué une nouvelle fois par Heston abonné aux situations de crise, la ville désertée après l’action d’un virus foudroyant est un immense supermarché dans lequel il puise le meilleur des mets et du vin. Sa cuisine fort bien équipée lui permet de se mitonner un cassoulet aux saucisses charnues et siroter un J&B® en veste de soirée tout en écoutant du classique. Bon moyen de tromper l’ennui qui le ronge.

Le repas du futur est aussi dans les films le marqueur de choses immuables dans l’avenir. Dans les organisations de demain, certains changements se font dans la continuité. C’est une façon de rendre familier au spectateur l’univers d’anticipation qui lui est proposé pour mieux le lui faire accepter. Ainsi dans l’exploitation spatiale de Outland (1981) de Peter Hyams, la cantine des mineurs ressemble à celle de nos contemporaines usines et toujours éloignée d’un trois étoiles. Une fois en confiance, nous pourrons découvrir avec le shérif joué par Sean Connery que le self-service est le lieu d’une cynique manipulation où les plats servent à faire avaler aux ouvriers une drogue qui décuple leur productivité, avec parfois de mortels effets secondaires. C’est ainsi que s’exprime via la science-fiction l’angoisse bien contemporaine des scandales alimentaires. Ce côté familier peut pendre parois des aspects plus sympathiques, comme la présence de la cafetière dans l’immense vaisseau d’Alien (1978) de Ridley Scott. Avant de nous plonger dans l’horreur Scott nous met à l’aise avec des éléments bien quotidiens. On y voit les astronautes sortis de leur caisson d’hibernation se caler l’estomac avec diverses poudres et granulés de multiples couleurs, rouge, noir, blanc, céréales spatiales arrosées d’un bon vieux café noir et d’un jus orange. Ripley grignote des espèces d’olives et le chat Jones a l’air d’apprécier sa barquette. Mais c’est de l’enfumage. Un peu plus tard, après l’exploration catastrophique d’un vaisseau inconnu et naufragé, le second repas du film sera interrompu de façon brutale. Cette violence est décuplée par la banalité du contexte décrit au préalable.

La nourriture de demain peut être vue avec un peu de recul et un brin d’ironie. En la matière, le spécialiste est Stanley Kubrick. Maître dans la façon d’allier le trivial et le sublime, il ne pouvait passer à côté des questions alimentaires dans son opéra spatial 2001 (1968). Pour savoir ce que mangeront les explorateurs de l’espace, il faut ouvrir la Valise CL-8 VS 2-4 pour y découvrir… des sandwiches au pain de mie, bien carrés, nets comme les structures des vaisseaux, et sous cellophane. « Du poulet, quelque chose comme ça » indique l’astronaute américain tandis que son collègue choisit du jambon. Dans la navette, l’ingénieur Floyd aura un plateau repas avec les pailles indispensables pour déjeuner en apesanteur, une scène qui se focalise plus sur la méthode que sur le contenu. Quelle déception ! D’un autre côté, à l’époque du tournage du film, les astronautes américains du programme Apollo ne mangeaient pas du tout afin de ne pas avoir le problème d’aller aux toilettes.

Plus à l’aise, les membres du Discovery partis vers Jupiter utilisent une machine aux boutons colorés qui leur délivre des barquettes aux couleurs unies, orange, vert, crème, blanc, nous laissant deviner le secret de leur composition. Mais ce futur est bien peu appétissant. Il faut attendre la rencontre finale avec les entités extra-terrestres pour retrouver quelque chose de mangeable. Dans le décor au raffinement classique, Bowman vieilli, joué par Keir Dullea, mange en silence. Kubrick reprend les codes couleurs, orange, vert, crème, mais les aliments sont identifiables, légumes et gratin (dauphinois ?).

Nous étions en droit d’attendre de la grande saga de science-fiction développée par George Lucas de précieuses informations sur les menus au-delà de notre galaxie. Mais Lucas n’est pas Claude Chabrol et le résultat est assez maigre. Dans le premier film, Luke Skywalker est élevé dans une ferme et nous le voyons déjeuner avec ses tante et oncle. La vaisselle opaque permet de dissimuler le contenu, des jus aux couleurs étranges dont un violet qui m’a toujours interrogé. De la myrtille ? Un peu plus loin, la tante Beru utilise de curieux ustensiles pour cuire du fenouil. Plus original, les consommations de la taverne de Mos Esley excitent l’imagination. Mais Lucas ne développe pas : « Donnez-moi un verre de ça » demande le futur Jedi sans plus d’explication. En pleine guerre des étoiles, le temps est compté pour manger. Dans le second film, Luke arrivé sur Dagobah à la recherche de Yoda, grignote du bout des lèvres une espèce de barre de céréales marron qui provoque le dégoût du maître Jedi « pouah ! Comment as-tu pu devenir si grand en mangeant ça ?»… et de l’emmener manger chez lui une bonne soupe de racines. Le plus amusant dans ce menu des étoiles restera les espèces de grenouilles que l’ignoble Jabba The Hutt avale d’un trait dans son palais. Rien, au final, qui n’excite nos humaines papilles. La chair de demain sera triste.


Illustrations : photogrammes issus de Soleil vert (Soylent Green) de Richard Fleischer & de 2001, l’Odyssée de l’espace (2001 : A Space Odyssey) de Stanley Kubrick.

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