Un déjeuner chez Kant

 In Philorama

Le dimanche 6 avril 1800, j’ai déjeuné chez le grand philosophe allemand Emmanuel Kant. Je m’en souviens comme si c’était hier ! Je tenais un journal à cette époque de ma vie, que je soumets aujourd’hui à la curiosité de mes contemporains. Il me semble qu’on y trouve matière à réflexion sur la conception qu’avait Kant, alors déjà fort âgé, d’un repas en « bonne compagnie » comme de la musique susceptible de l’accompagner, mais aussi de la musique en général. Pour le meilleur et pour le pire, j’ai fait dans une même journée l’expérience des règles du ventre philosophique sans quoi la tête ne saurait rien produire et de la complexité toute paradoxale de l’oreille kantienne.

Jeudi 27 mars 1800. Béni soit l’inventeur des boîtes aux lettres privées, on n’est plus grâce à elles contraint de s’exhiber aux yeux du porteur curieux ! Ce matin, je me suis trouvé bien heureux de cacher un petit accès de panique : une invitation à déjeuner d’Emmanuel Kant ! Kant, l’auteur vieillissant d’une récente Anthropologie et de bien d’autres textes plus obscurs ! Que me vaut cet honneur, à moi son étudiant rêveur d’une moitié de semestre et lecteur très dilettante ? Je suppute qu’il s’est trompé de personne, et ne peux cependant sans effronterie alléguer ce soupçon pour lui renvoyer son invitation. Bon, j’ai du temps pour y penser : le déjeuner n’est prévu que pour le dimanche 6 avril. N’empêche, j’anticipe une armée de philosophes lourdement équipés de canons conceptuels bruyants et ne peux étouffer une nouvelle montée de panique. De surcroît, le carton envoyé largement à l’avance n’augure-t-il pas de quelque occasion exceptionnelle ? Lampe, valet bagarreur de Kant, entre deux raclées porte en général aux convives leur invitation le matin même, « pour ne rien imposer à personne, comme ça on peut ou pas mais on ne bloque pas sa journée à l’avance ». Et justement, là, je bloque…

Dimanche 30 mars 1800. Je me suis replongé dans l’œuvre de Kant ; j’y ai trouvé matière à domestiquer mon agoraphobie. Sous l’autorité de Chesterfield, le grand philosophe de ma ville bien-aimée considère qu’une « bonne compagnie » ne devrait « pas être en nombre inférieur à celui des Grâces, ni non plus supérieur à celui des Muses ». L’hôte ne s’incluant pas, nous serons donc entre trois et neuf, en tout cas pas plus de dix à table. Conclusion propre à m’apaiser un peu. Cette « bonne compagnie » gagnant à être, « si c’est possible, une compagnie variée »[1], je crois comprendre pourquoi je suis invité, moi le philosophe des marges arachnéennes, éleveur de légions d’Agelenidae et de Miturgidae que j’expédie en caisses discrètes au Cercle des amis prussiens du « chien crevé », du grand Spinoza suspendu aux toiles. Être la mouche sur le visage auguste de la philosophie mastiquante, est-ce un bon plan ?

Lundi 31 mars 1800. Me rendrai-je à ce déjeuner ? Dix à table c’est peu, mais encore trop de combinaisons horrifiques possibles, autant d’occasions de crier, taper du poing, s’ennuyer à mourir. La compagnie des araignées m’agrée davantage, moins dangereuse et plus calme. Difficile, il est vrai, de se mettre à table avec elles. Or cela me revient, pour Kant « manger seul (solipsismus convictorii) est malsain pour un savant versé dans la philosophie ». Et pourquoi donc, au fait ? Parce qu’il ne saurait philosopher dans la solitude ? Hum ! J’ai cherché le passage. La raison s’avère toute différente, et même inverse : le philosophe mangeant seul « se repaît de lui-même en méditant pendant ses repas solitaires », et il ne « s’agit pas alors de restauration, mais (surtout s’il fait ripaille seul) d’exhaustion, et c’est là un travail épuisant plutôt qu’un jeu qui vivifie les pensées ». Il y a là de quoi perdre peu à peu sa « bonne humeur », alors qu’un « compagnon de table lui offre, par des plaisanteries variées, une nouvelle matière susceptible de le vivifier et qu’il n’est pas parvenu à découvrir par lui-même. »[2] D’accord, mais s’il est vrai qu’on ne pense qu’en un dialogue de l’âme avec elle-même, en quoi la dévoration solitaire de mes boulettes en sauce ne serait-elle pas vivifiante ?

photo de boulettes de königsbergMardi 1er avril 1800. Mon ami Pfaff m’a fait l’Aprilscherz[3] de sa venue inopinée, les variables de ses équations du moment l’ont conduit pour mon grand bonheur du côté de Königsberg. Dans la meilleure auberge de la ville, devant les meilleures Königsberger Klopse[4], je lui fis part de mes angoisses. Je lui expliquai longuement que lui, le mathématicien, tout comme l’historien, avait tout loisir de poser ses idées devant lui et, « la plume à la main », de « les mettre en ordre empiriquement selon les règles générales de la raison, en tout cas comme s’il s’agissait de faits », de manière à les retrouver le lendemain tels quels. Ce disant, je pointais du doigt ses gribouillis sur la nappe, qu’il ne manquerait pas comme à son habitude de déchirer, avide d’emporter ses trouvailles dans sa chambre d’hôtel. Tandis que moi, pauvre philosophe, mes idées ne sont pas des intuitions comme les siennes : elles « flottent » devant moi « comme si elles étaient en l’air » ; ainsi je dois « constamment garder à l’esprit » mes pensées pour découvrir « au terme de multiples tentatives » à quels principes les rattacher systématiquement. Impossible, donc, de conserver sur un bout de nappe quelque esquisse sur laquelle m’appuyer le lendemain ! Je ne suis pas un « savant », moi, c’est-à-dire un « ouvrier de l’édifice des sciences », mais un « chercheur de la sagesse », et voilà pourquoi je ne saurais manger seul alors que lui peut très bien se passer de moi ; peut-être même se porterait-il mieux à noircir la nappe sans mes bavardages[5]. Pfaff m’a regardé bizarrement durant tout ce discours qui, je m’en apercevais à peine alors, citait Kant presque mot pour mot. Il m’a demandé comment j’imaginais de poursuivre notre repas amical dans le respect de ces principes, avant d’ajouter qu’à son avis « mon » Kant n’avait rien compris aux mathématiques. Je rentrai chez moi quelque peu sonné, titubant et pas seulement, je crois, à cause de la bière. Une chance que Kant soit si casanier, sinon je craindrais de le croiser dans la rue et d’avoir à lui donner ma réponse oralement. Il faut pourtant que je me décide.

Dimanche 6 avril 1800. Vendredi, j’ai répondu positivement à l’invitation ! La conversation avec Pfaff du début de semaine m’a brouillé l’estomac, mais elle m’a aussi conforté dans l’idée d’accepter, de cesser de me torturer et de tâcher de m’amuser. Parti tôt ce matin, très à l’avance par goût de l’aurore, je fus pris d’une brusque réminiscence et dus m’arrêter sur un banc, près du Palais Royal, pour crayonner ces mots. Me vient en tête la suite de cette fameuse note du §88, ce qui n’arrange guère mon affaire. Il y est dit, en effet, que le philosophe serait une « pure Idée », qu’on ne pourrait parler de « philosophe » qu’au singulier, dans une « unité absolue », et jamais au pluriel. En ce cas, est-il vraiment si dangereux pour le philosophe singulier, incarné dans « la perspective de la pluralité » que je suis, de manger seul ? Je m’embrouille. Je me soupçonne de louvoyer encore. Avançons !

Lundi 7 avril 1800. Gros mal de crâne, j’écrirai demain.

Mardi 8 avril 1800. Je tente de décrire le déjeuner chez Kant étape après étape. Le séquençage horaire est approximatif, je ne me souviens pas encore de tout, il faudra que j’interroge Lampe plus avant.

Récit de la journée du 6 avril :

11h50. Après la Prinzessinstraße, il n’est plus temps de tergiverser : la maison de la veuve Becker est là sous mes yeux. Je franchis l’agréable jardin, des rossignols chantent : je fouillerais bien les buissons en quête de quelques arachnéens, mais je ne peux raisonnablement ni rester là, ni reculer. Voilà que j’entends, par-dessus le gazouillis des oiseaux, un chant fort agréable, petite pièce a cappella de Mozart mais laquelle, je ne sais plus. Les voix émanent-elles de ce groupe nomade qui se produisait hier en centre-ville, et qui passerait à l’instant sur un chemin voisin ? Je m’arrête sur le perron : y aura-t-il de la musique à table ? Le moment est mal choisi pour rêvasser, mais on ne se refait pas. Oh oui, une musique me serait fort agréable, elle offrirait à mon esprit d’ours une échappatoire décente. Mais rien n’est moins sûr : le grand homme n’est pas réputé fou de musique, de surcroît n’écrit-il pas même qu’ « une musique de table pendant le banquet de grands personnages est l’absurdité la plus privée de goût que la débauche ait jamais pu concevoir »[6] ? Euh, de « grands personnages » ? Et si l’on m’avait confondu avec quelque huile municipale ? Il est vrai que se contredisant, il écrivit aussi en faveur de la « musique d’accompagnement » lors des « grands festins », la décrivant comme une « chose étonnante » qui entretient la joie « à travers un simple bruit de fond agréable, sans que personne n’accorde la moindre attention à sa composition »[7]. Un « bruit de fond » ! Sacré Kant ! Je dépasse l’antinomie, je frappe à la porte.

12h. Lampe m’ouvre, l’œil morne. Le chant perçu dans le jardin provenait bien de l’intérieur ! Où sont les artistes ? Mais là n’est pas le problème le plus urgent. Le seul but de ce chant, Kant l’a martelé, est de « favoriser la conversation entre voisins » ; n’ayons donc pas l’air de nous y intéresser outre mesure. Eh bien ça ne va pas être facile ! Ce chant est très beau et mes futurs voisins de table ne me disent pour le moment rien qui vaille. Si encore c’était de la musique militaire, je pourrais la refouler… Kant, beau vieillard bien mignon dans son veston de milieu du siècle, se réjouit à voix douce de ma présence et m’annonce que je suis le dernier, qu’on m’attendait ; son minois de fouine maladroite me rassure ; il semble cependant légèrement soucieux, comme au lever de rideau d’un spectacle à la réputation douteuse… Illusion rétrospective, peut-être ; restons-en aux faits. Il me présente à une foule : neuf convives ! En comptant Wasianski, sage et même fort ennuyeux secrétaire du grand philosophe, Kant et moi-même, cela fait douze ! Que s’est-il passé ? Je recompte, je repasse en ma mémoire le texte kantien, mon esprit va de l’un à l’autre et réciproquement : rien à faire, ça ne colle pas. Mais tant pis, je ne peux tout de même pas m’enfuir sous ce prétexte ! Il m’installe dans le petit salon à côté d’un certain Friedrich Philipp Immanuel venu de Wurtemberg pour l’occasion, qui semble sorti tout droit d’un monastère mais dont le regard sourit gentiment, et qui veut n’être appelé que par son prénom. Je lape mon potage à l’orge, encore un peu inquiet.

couverture de l'anthropologie d'un point de vue pragmatique de kant, édition 179812h15. Un type nerveux, Meinert ou Meiners, raconte avec force détails ses démêlés avec sa concierge ; sa bêtise, dit-il, la classe dans le groupe humain le plus répugnant. Allons bon ! Heureusement, les récits s’enchaînent, conformément à la première étape d’un repas qui se respecte : on balaie d’abord les potins de Königsberg, puis des environs, puis du plus lointain.[8]

12h40. Ces aimables bavardages m’égaient et me détendent de manière phénoménale, au point que j’avoue d’une voix forte n’avoir pas de suite compris d’où venaient les chants. Un vieil hirsute dont le nom m’échappe aurait préféré, grogne-t-il, un concert instrumental, flûte et cordes par exemple. Wasianski, se cramponnant à la lettre du texte kantien, avance que la beauté d’un son, comme d’une couleur, tient à sa pureté, que la pureté du son vocal concerne la « forme » et se trouve pour cela « communicable universellement », à la différence de l’agrément du son d’un instrument de musique qui, lui, tient à sa « matière », et puis que le chant produit pour cette raison un foisonnement d’Idées esthétiques alors que les instruments, nicht. Le jovial Hülsen, à l’embonpoint contrarié dans une chemise amidonnée, semble heureux de pouvoir s’exprimer  : « Si l’on admet, avec Euler… que les sons sont des vibrations de l’air physiquement ébranlé », et que l’esprit « appréhende aussi le jeu régulier des impressions (et donc la forme dans la liaison des représentations) par la réflexion », alors on n’a pas affaire à de simples sensations « mais déjà une détermination formelle de l’unité d’un divers de ces sensations », et voilà ce qui s’appelle beauté dans la musique. « Notre hôte le dit, et pour une fois je n’y vois rien à critiquer », ajoute-t-il.

13h05. Mais qu’est-ce qui me prend, à cet instant précis ? Ma timidité s’est noyée dans le bouillon de vermicelles et ledit bouillon me monte à la tête. Je me sens en verve. Réduire la beauté à la simplicité, n’est-ce pas là pure pétition de principe ? Quelle place accorder à la temporalité de la musique, serait « simple » ce qui dure ? Je continue. Observer les araignées peut rendre un peu dingue et je chantonne en attendant, par exemple, la fin des accouplements ; alors pour ce qui est de la temporalité musicale, je sais de quoi je parle. Mais d’autres ne savent pas, et ne semblent pas avides de savoir : personne ne m’a écouté. Un grand maigre, parent de cet illuminé de Knigge, mâchonne nerveusement sa serviette. Wasianski lance des regards angoissés vers notre hôte. Simrock seul me jette un regard passionné ; je sais qu’il sait que je pense à son jeune ami Beethoven. Il ne dit rien, prudent (il faudra que je passe à Bonn un de ces jours, lui chiper quelques partitions). Chez tous les autres, une attitude de reproche ou d’ennui profond. Première alerte ! Kant pointe du doigt l’affiche au-dessus de la cheminée : « a) Choisir un sujet de conversation qui intéresse tous les convives et fournit toujours à chacun l’occasion d’apporter convenablement sa contribution. »[9] Le ton est donné.

13h15. Les récits reprennent de plus belle, sous un tour un peu différent : chacun épie ses comparses et baisse la voix au moindre signe d’agacement ou de lassitude. Avec tout cela, sans parler du fumet de poisson qui m’étourdit, j’ai presque oublié la musique. Dans les intervalles où la conversation s’abîme en un murmure, je perçois cependant que les chants n’ont pas cessé ; on dirait même qu’ils sont plus forts, mais aussi qu’un violon s’y est adjoint, suis-je devenu fou ?

13h25.  Deuxième alerte ! On frappe à la porte, Lampe va ouvrir. J’entends les miettes d’un échange désaccordé : ton agressif du côté jardin, monotonement courtois du côté de notre hôte accouru à la rescousse. Kant met quelque temps à revenir, je comprends qu’il est allé demander aux chanteurs de faire silence, car silence se fait. Kant nous informe que la musique était trop forte aux oreilles des bergers du notable voisin ou plutôt, faudrait-il dire, aux oreilles des brebis qui auraient montré des signes d’agitation augurant mal de la qualité du lait. Avec une mine fâchée qui lui va mal, Kant assène qu’il l’avait bien dit, que cette idée de son par ailleurs très cher secrétaire était pourrie, que moderniser sa communication en invitant le jeune et fougueux Paganini de passage dans le Nord eh bien, quelle fantaisie stupide, alors que toute musique instrumentale souffre d’un « manque d’urbanité » flagrant, ses effets ayant une tendance détestable à « dépasser les limites qu’on voudrait leur assigner » , elle « s’étend au voisinage » des hommes et des brebis qui n’ont rien demandé, « s’impose en quelque sorte » comme un rustre dépourvu de toute culture[10]… et voilà le résultat !

13h35. Silence musical, mais aussi verbal : nous nous regardons, ballots. J’ai l’esprit en torture de trouver quoi dire. Cela dure. Troisième alerte ! Kant pointe du doigt l’affiche au-dessus de la cheminée : « b) Ne pas laisser s’installer dans la conversation des temps morts, mais uniquement des pauses d’un instant. »[11]

13h40. Le rappel de la règle a produit son effet : un silence mortel s’installe. Et ce n’est pas le cabillaud sur la table qui va nous sortir de là. On me sert de ce poisson qu’à mon étonnement, on asperge d’une sorte de moutarde orangée. Eckartshausen se lance, avec son accent bavarois, dans une apologie passionnée de la dernière invention de Bonaparte, la toute nouvelle Banque de France. Et patati, et patata, et pourquoi est-ce qu’on ne fait pas aussi beau, aussi grand chez nous en Prusse ? Personne n’ose renchérir, ni contredire ; l’épée du silence est levée sur nos têtes, il faut réagir mais j’ai les boyaux du cerveau emmêlés. La belle Maria Charlotta sourit, elle semble sur le point de parler, sauvera-t-elle notre société ? N’est-ce pas « notamment à la maîtresse de maison », et à défaut à la splendide veuve du banquier Jacobi auquel ce rôle siérait fort, de « maintenir continuellement le cours de la conversation » et de faire en sorte que « comme dans un concert », celle-ci se close « sur une gaieté générale et sonore » ?[12] Elle ouvre la bouche, et ce qui sort de cette bouche est sidérant : « Oh oui, enfin un siège pour le fessier de Frédéric Guillaume III ! » On a beau saisir le sel de la repartie, même Lampe saisirait la polysémie du mot Bank en allemand, le choc est rude. Si le rôle des femmes est de maintenir « dans les limites de ce qui est décent la liberté des convives de sexe masculin », c’est réussi ! Mais le pire est à venir. Friedrich Philipp Emmanuel, presque désespérément, s’exclame : « Votre banquier d’époux tant regretté, chère Madame, n’a sans doute quant à lui pas assez fessé votre aimable cul ! » Stupeur générale, y compris du coupable qui semble se demander de quels recoins sombres de son monastère mental ont surgi ces paroles. Le digne Wasianski s’éclaircit la gorge, toussote dans le silence épais, puis citant son maître : « les petites pointes qu’on adresse avec bonne humeur à leur sexe, sans du tout vouloir les humilier », donnent aux femmes « l’occasion de se donner elles-mêmes à leur avantage dans le maniement de l’esprit. »[13] Bien tenté ! Mais Maria-Charlotta regarde le secrétaire, regarde Friedrich Philipp Emmanuel, gifle Friedrich Philipp Emmanuel. Celui-ci ne dit rien, semble trouver la réaction justifiée. Wasianski reconnaît officiellement sa négligence : on n’en est pas encore aux « plaisanteries », honte à lui d’avoir cru pouvoir griller une étape !

14h00. Personne ne trouvant de sujet convenable, on tâche de rester badin et correct tout à la fois. Mais…
— Paraît qu’E.T.A. s’est carapaté à Berlin, s’il revient à Königsberg c’est le bonnet d’âne !
— Avec son copain Theodor Gottlieb… Faudra que je raconte cela à cet abruti de Kraus, payé pas les english pour importer chez nous les idées saugrenues d’Adam Smith.
— Fini le temps glorieux des Knutzen, n’est-ce pas Emmanuel ?

Mais Kant n’a pas apprécié l’allusion à son jeune ami von Hippel, étudiant prometteur et fidèle, ni d’ailleurs à Kraus qu’il a en estime malgré leurs différends. « Messieurs, madame, prenez garde au contrat de sécurité ! » Regards errants, on fouille les recoins de sa mémoire sans rien trouver qui puisse éclairer ces mots. « La condition limitative de notre liberté ! », poursuit-il. Regards virevoltants. « Enfin voyons, retenue quant à la circulation publique des pensées en société ! » En gros, il ressort qu’une société de « caractère privé » comme celle d’une table d’hôtes n’est favorable à la « culture morale » qu’à condition de s’interdire toute diffusion publique des cancans à l’égard d’un absent. La transgression de ce « principe sacré » sapant toute confiance rend impossible ladite société.[14]

14h10. Tout le monde jure qu’il a raison, qu’il convient de se ressaisir et d’honorer la deuxième étape du repas, celle des « raisonnements » qu’on court-circuita scandaleusement. Tandis que Hülsen commente la pensée du maître de maison, distinguant savamment le contrat évoqué de la sociabilité smithienne, un jeune homme enthousiaste ressemblant furieusement au pauvre Lux l’interrompt, et c’est le début d’un très long syllogisme critique des critiques adressées à Fichte lors de la récente querelle dite « de l’athéisme ». Las, c’est la quatrième alerte ! Kant pointe du doigt l’affiche au-dessus de la cheminée : « c) Ne pas changer de sujet sans nécessité ni sauter d’une matière à une autre… Il faut pratiquement épuiser un sujet qui est intéressant, avant de passer à un autre. »[15] Maria Charlotta ouvre la bouche, je tremble (de peur, d’impatience ?) qu’elle parle encore de parties honteuses mais non, elle se tourne vers moi et dans un murmure : « Vous comprenez, si l’esprit ne peut se remémorer à la fin du repas les différents moments du dialogue, il se sent perdu, le pauvre, et voilà qu’il éprouve avoir régressé en culture : c’est grave ! » J’acquiesce d’un air grave, mais nos yeux rient.

dessin de nicolo paganini jouant du violon, les cordes cassées sous la puissance de son jeu.14h25. Je tripatouille le petit bout de viande rôtie qui a suivi le cabillaud, raclant au couteau le surplus de moutarde qui le recouvre. Soudain, un accord de violon ! Le jeune Paganini s’impatienterait-il ? « Et si on remettait la musique ? » J’ignore de qui provient la question, comme d’ailleurs lesquels des invités menèrent l’échange qui suit et que je transcris en substance.

— (X) Très cher, la musique est jouissance plus que culture : qu’a-t-elle à faire dans notre discussion de haut vol ? Notre hôte l’a d’ailleurs écrit : « Jugée du point de vue de la raison, elle a moins de valeur que n’importe lequel des autres arts. » Donc si vous estimez par-dessus tout l’ « attrait » et le « mouvement de l’âme », allons-y ! Mais pour la « réflexion », l’élargissement de l’âme qui libère l’imagination, préférons la poésie ![16] Vous, cher Z, qui fréquentez son salon, vous connaissez sans doute par cœur quelques poèmes de cette Caroline Schlegel qui…
— (Y) qui, selon les nouvelles qui me parviennent d’Iéna, est très proche d’un ami dudit Schlegel et…
— (Z) Je vous rappelle, cher Y, que nous en sommes à l’étape des « Raisonnements » et non des grivoiseries ! Et cher X, quoiqu’effectivement familier du salon de la brillante et très libre Caroline, je soutiens que l’éducation esthétique, quelle que soit l’espèce d’art, élève l’âme et que la nature raisonnable meurt sans musique.
— (X) Je vous sais adepte de ces « Lettres » parues voilà quelques années dans « Les Heures »… Le nom de l’âne bâté qui en est l’auteur m’échappe, mais les thèses de notre hôte y sont contestées d’une façon tout à fait inconvenante.
— (W) D’autant que notre hôte, contrairement aux dires de X, n’ignore aucunement le pouvoir de ce « langage des affects » qu’est la musique ! Celle-ci communique universellement les idées esthétiques liées de manière naturelle à la modulation, laquelle est le langage naturel des sensations. Aux expressions du langage sont associées des tonalités adéquates au sens, provoquant un affect chez l’auditeur qui en retour éveille l’idée exprimée dans le langage par cette tonalité.[17] Encore cela ne vaut-il que pour la musique chorale et non pour cette saleté de musique instrumentale !
— (Z) Je n’ai rien compris à ce que vous venez de dire, mais de toute évidence vous avez tort ! D’autant que notre hôte lui-même évoque le pouvoir du son tiré des instruments lié au « rapport numérique des vibrations de l’air dans un même laps de temps », ainsi mélodie et harmonie relèvent-elles de la « forme mathématique » comme condition de la beauté du jeu des sensations. Sans cela, ce sera un beau bazar tout cet amas de sensations successives et simultanées. Alors cette jouissance que vous méprisez, eh bien, n’est-elle pas hautement conceptuelle ? Ce n’est pas Simrock, avec son cor, qui me contredira !

Mais Simrock ne montre aucune intention de s’engager dans le débat, et Kant vire tout rouge. J’ai un peu peur en même temps qu’une envie de rire me monte au nez, avec la moutarde en sauce. « Stop ! » Notre hôte a presque crié, contrairement à son habitude. « D’abord la forme mathématique ne représente aucun concept déterminé, et puis la jouissance musicale n’est pas jouissance mathématique ! Et puis je n’ai pas à me justifier, et je vous prie de… » Il n’achève pas, tousse et pointe du doigt l’affiche au-dessus de la cheminée : cinquième alerte ! « d) Ne laisser ni naître ni s’ancrer, en soi comme chez les autres membres de la société, une quelconque prétention à avoir raison. » Et il commente : « Bien davantage, la conversation ne devant pas être une activité sérieuse, mais un simple jeu, convient-il de détourner cette manière de prendre les choses au sérieux par une plaisanterie habilement placée ». Maria Charlotta, les yeux exorbités, pince les lèvres comme pour s’empêcher de rire ; je me demande si elle y parviendra. D’autant que Kant lève de nouveau le doigt vers l’affiche : « e) Si s’installe une discussion sérieuse qu’on ne saurait pourtant éviter, se maintenir soi-même et son affect sous une discipline telle que le respect et la bienveillance réciproques y apparaissent toujours manifestes. » Et il commente : « Tout dépend à cet égard davantage du ton du dialogue (lequel ne doit être ni criard ni arrogant) que de son contenu, de telle façon qu’aucun des convives ne rentre chez lui, après cette réunion, en s’étant brouillé avec l’un quelconque des autres. »[18] Ainsi la musique est frappée de censure, et en retour notre discussion est sommée de faire office de mélodie suave… Mission impossible. Maria Charlotta ouvre une large bouche d’où sort un rire aux multiples accords ; je la suis.

15h. On m’a resservi du vin, du Rhin me semble-t-il. Je commence à me sentir franchement guilleret. La conversation m’apparaît comme un vaste concert et le « ton du dialogue » est jouissif ; en revanche, il est à peu près certain que toutes les règles fichées au-dessus de la cheminée sont en passe d’être enfreintes. Ô joie ! Les chanteurs, sans doute las de rester confinés, se mêlent peu à peu aux invités sans que Kant ni Wasianski n’y puissent mais. Il semble qu’en changeant de lieu, ils aient aussi changé de répertoire : ils poussent maintenant la chansonnette, du bon Reichardt ou du mauvais sans nom mais bien agréable, et à la demande qui plus est ! On rit, on écoute en souriant, on chante aussi. Le jeune Paganini, cheveux longs, brandit son violon au-dessus des assiettes. C’est sans doute la troisième étape, celle des plaisanteries et des rires ; mais personne ne s’inquiète plus du numéro de l’étape. Le rire est bon pour la santé, cela seul compte et même Kant l’a dit : « Si ces rires sont francs et de bon cœur, la nature les a destinés tout spécialement, par l’intermédiaire du mouvement du diaphragme et des entrailles, à l’estomac en vue de la digestion et du bien-être physique qu’elle produit. » Alors que les convives, quels idiots, « s’imaginent découvrir à quel point, ô merveille, la culture de l’esprit entre dans les intentions de la nature. »[19] Mais où est le dessert ? Lampe apporte un plat, tout rouge lui aussi mais pas de colère ; il se retire sans servir et lâche le plat, si j’en crois le fracas de verre brisé.

15h30. « Et si on jouait ? Quelqu’un a des cartes ? » J’écoute à peine, ne goûtant guère les cartes. Je croque dans le Marzipan Stollen[20] qu’on apporte finalement, sans doute celui d’un précédent déjeuner : croûte un peu coriace, mais l’eau de rose n’a rien perdu de sa saveur discrète. Cette fois, c’est le digne secrétaire du grand homme qui élève la voix : « Malheureux ! Jouer aux cartes, c’est ériger en principe le complet égoïsme ! Quand bien même vous discuteriez des mérites comparés de Gluck et Haydn en faisant montre d’une culture exquise, reste que dominerait une certaine convention de l’intérêt particulier pour se dévaliser les uns les autres avec la plus grande courtoisie ! C’est cela que vous voulez ? »[21] Personne n’a sorti de jeu de cartes, l’incident semble clos. Simrock choisit ce moment pour sortir de sa réserve, sans doute par crainte que les chansonnettes et les airs de violon ne soient à leur tour proscrits : « Le jeu des sons lui est assurément bien supérieur ! L’activité de la vie corporelle est stimulée par la musique, le plaisir y vient du mouvement des entrailles et du diaphragme qui produit le sentiment d’être en bonne santé ! L’âme est alors, par ce biais, le médecin de l’âme »[22] L’éternel secrétaire le regarde interloqué, mais n’y trouve rien à redire. En attendant, Paganini passablement ivre fait danser son violon d’un convive à l’autre. Je me garde de mentionner la suite du passage cité, et qui porte sur la différence de direction seulement entre la musique et la plaisanterie, la première allant de la sensation corporelle aux idées esthétiques et retour, la seconde partant de pensées, relâchant l’entendement par la surprise qu’elle provoque ainsi que l’oscillation bienfaisante des organes. Le débat sur les bienfaits des mélodies risquerait de s’en trouver relancé. Las ! Kant résume froidement le statut ambivalent de la musique : son absence de véhicule durable, son caractère polluant voire dégoûtant, plus ludique que réflexif, tout cela la range tout en bas des beaux-arts ; tandis qu’il faut bien le reconnaître, elle communique une indicible plénitude de pensées et mérite, à ce titre, tout de même un peu de considération. Ben voyons !

15h45. Cette fois c’en est trop ! Tout le monde commence à se saouler avec le joli petit vin de Hongrie, ou du Rhin, on ne sait plus. Pour ma part, portant nettement préjudice à la « dimension d’humanité » inhérente à tout repas en bonne compagnie, ivre déjà, je me ressers sans attendre que ce crétin de Lampe, qui joue avec un sabre décroché du mur, s’occupe de mon verre. Je vois dans un brouillard « l’inclination à la vertu » renoncer à « limiter l’inclination au bien-vivre », la « facilité dans les contacts avec autrui » dégénérer en « passion » de la discussion entre voisins de table. Tout cela contrevient gravement à la « dimension de culture » morale, j’ai un peu honte mais ça passe, je remplis mon verre et me gave de gâteau.[23] Y eut-il une alerte, Kant pointa-t-il du doigt une nouvelle règle à l’affiche au-dessus de la cheminée ? Je n’en ai, je l’avoue, aucun souvenir.

16h. Wasianski et Lampe mettent la société dehors, je sors en titubant, appuyé sur l’épaule de Maria Charlotta dont le pas n’est pas très ferme non plus. On claque la porte.

Dimanche 13 avril 1800. C’est Lampe qui me l’a raconté ce matin au marché : après notre départ, Kant s’est enfermé dans sa cellule et a englouti compulsivement des dizaines de tartines de beurre avec du fromage râpé arrosées d’un vin « stomachique ». Lampe s’est fait gronder à cause du sabre, quel imbécile ; s’il continue, un de ces jours il se fera renvoyer. Le bilan personnel de ce déjeuner, cela dit, est nettement positif : j’ai compris que je n’étais, avec mon élevage d’araignées, pas plus bizarre que n’importe quel autre philosophe et j’ai perdu tout complexe. Merci, cher vieux Kant ! La prochaine fois, je m’inviterai volontiers à déjeuner chez Fichte, quoiqu’avec ces histoires d’athéisme j’ignore même s’il réside encore à Iéna. En tout cas j’y entraînerai Maria Charlotta, on rigole bien tous les deux.

Mercredi 18 juin 1800. Wasianski, croisé devant le Palais Royal, hésite à me bouder puis me salue, revêche, et de fil en aiguille me livre la clé de l’énigme. Le déjeuner du 6 avril ? Une expérimentation, celle d’une réunion de convives majoritairement philosophes ! Qui plus est, en nombre un peu plus élevé que les Muses ! S’attendant à des refus, le vieux téméraire avait mal anticipé. Ainsi s’explique en outre l’énigme des invitations envoyées à l’avance, certains venant de fort loin et se trouvant très occupés. À cet âge vénérable, expérimenter si dangereusement ! Kant reviendra, et définitivement selon son secrétaire, à ses bonnes vieilles habitudes : inviter le matin même ses rares amis le diacre, le pasteur et le commensal anglais, quelques autres peut-être, voire même quelque passant anonyme qui fera, de toute façon, bien mieux l’affaire que l’engeance indigeste des philosophes.


Notes :

[1] Anthropologie d’un point de vue pragmatique, §88, pp. 252-253.
[2] Ibid., p. 185.
[3] Ndlr. Le narrateur est confus, ne retrouvant plus le mot français, il emploie l’allemand aprilscherz correspondant à notre poisson d’avril.
[4] Ndlr. Königsberger klopse : Les « boulettes de Königsberg », originaires de Prusse-Orientale et nommées d’après la ville natale de Kant (aujourd’hui Kaliningrad en Russie), sont des boulettes de viande (souvent du porc) dans une sauce blanche à la crème contenant du jaune d’œuf et des câpres.
[5] Ibid., note.
[6] Ibid., p. 256.
[7] Critique de la faculté de juger, § 44, p. 259.
[8] Anthropologie, § 88, pp. 255-256.
[9] Ibid., p. 256.
[10] CFJ, § 53, p. 289.
[11] Ibid., pp. 256-257.
[12] Anthropologie, § 88, note ** p. 253.
[13] Ibid., p. 256.
[14] Ibid., pp. 254-255.
[15] Ibid., p. 257.
[16] CFJ, § 53, p. 287.
[17] Ibid.
[18] Anthropologie, § 88, p. 257.
[19] Ibid., p. 256.
[20] Ndlr. Marzipanstollen : Gâteau traditionnel allemand d’origine païenne, originaire de Dresde, et consistant en un pain aux fruits secs et confits auquel on joint de la pâte d’amande. Le Christollen, tel qu’on le renomme ensuite, n’est  consommé que durant la période de l’Avent et le jour de Noël, alors que le Stollen est dégusté toute l’année. Il entre parfois, dans l’Est du pays en particulier, du massepain dans sa composition ainsi que de l’eau de rose.
[21] Ibid., p. 252.
[22] CFJ, § 54, p. 292.
[23] Anthropologie, § 88, p. 252-254.

Illustrations :

The Miriam and Ira D. Wallach Division of Art, Prints and Photographs: Print Collection, The New York Public Library, 1815, Immanuel Kant.
Retrieved from http://digitalcollections.nypl.org/items/8ceca463-6144-903c-e040-e00a18060d81

Immanuel Kant, Kritik der Urteilskraft (Critique de la faculté de juger), Frankfurt et Leipzig, 1794.

Emmanuel Desestré, Königsberger klopse, 2018.

Immanuel Kant, Anthropologie in pragmatischer Hinsicht abgefaßt (Anthropologie d’un point de vue pragmatique), Königsberg, ed. Friedrich Nicolovius, 1798.

Music Division, The New York Public Library, Nicolo Paganini.
Retrieved from http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47e2-781d-a3d9-e040-e00a18064a99

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