Des haricots partout

 In Cinéphagie

Le rapport à la nourriture tient une grande place dans les films qui mettent en scène le duo Bud Spencer et Terence Hill. Bud alias Carlo Pedersoli, c’est le gros barbu qui n’aime pas qu’on l’énerve. Hill, alias Mario Girotti, c’est le séduisant blondinet aux yeux bleus qui aime l’énerver. Ensemble, ils ont tourné dix-sept films entre 1967 et 1994, comédies d’aventures décontractées et westerns parodiques où les baffes remplacent le plus souvent les colts. Et c’est une constante, nos deux compères adorent se mettre à table. Enfin, à table… façon de parler. Car chez eux, le repas est aussi peu conventionnel que leurs personnages. Ils mangent dans un hangar d’aviation, sur un bateau, sur un cheval, debout, à même la poêle, avec les doigts, sans se laver les mains, ne reculant pas devant un rôt sonore qui fait se pâmer les âmes délicates. C’est que pour eux, le repas est une façon d’affirmer leur anarchisme tranquille et de choquer le bon bourgeois, le puissant, le raffiné, le faux-cul. C’est aussi un clin d’œil complice aux spectateurs des salles populaires et aux enfants auxquels ces films sont destinés en priorité.

Dans Continuavano a chiamarlo Trinità (On continue de l’appeler Trinità, 1971) signé Enzo Barboni, créateur officiel du duo, ils se rendent dans un restaurant chic « le meilleur du continent », ayant troqué leurs haillons habituels pour des costumes trois-pièces rayés et des chapeaux melon. Là, ils vont scandaliser les clients, l’élite de la bonne société, et terroriser les serveurs menés par un Franco Ressel onctueux en imposant leur méconnaissance totale des usages quant à la consommation des crêpes Suzette et d’un blanc de poulet chasseur, sauce aux vingt-deux épices, pommes de terre en robe des champs et petits pois revenus à la russe. Dans Io sto con gli ippopotami (Cul et chemise, 1979) d’Italo Zingarelli, l’affreux et très riche Ormond tente de les impressionner par un repas trois étoiles. Les deux compères retournent la situation par leurs trouvailles surréalistes. Terence propose une curieuse façon déguster le caviar (de la Volga), mélangé à du beurre, sel et poivre, noyé dans le champagne. L’acteur montre son implication en tournant en un seul plan avec de vrais ingrédients. Plus tard, il attaque  une langouste en mordant sauvagement dans la carapace tandis que Bud engloutit de superbes côtes de bœuf dont il brise les os entre deux doigts. Dans les deux cas, il s’agit bien du premier round d’un combat qui déstabilise l’adversaire en s’attaquant à ses codes comme chez les grands burlesques. Les baffes viendront plus tard.

À table, si Bud et Terence partagent les mêmes objectifs, ils ont le plus souvent des manières différentes. Bud fait preuve d’élans de délicatesse inattendus. Il faut le voir, toujours dans Io sto con gli ippopotami faire goûter du bout des doigts une omelette à deux affreux avant de leur aplatir la poêle sur le crâne. « De toute façon, elle était trop salée » répond-il à Terence qui s’inquiète du gaspillage. C’est avec cette même délicatesse teintée de fermeté qu’il prépare un hamburger avec la main d’un suspect dans Nati con la camicia (Quand faut y aller, faut y aller, 1983) d’Enzo Barboni. Dans Pari e dispari (Pair et impair, 1978) signé par Sergio Corbucci, il installe méticuleusement trois serviettes autour de son large cou avant de déguster son repas. Il est l’hédoniste, celui qui savoure l’attente, qui mijote, qui hume, qui temporise, qui salive d’avance. Il prend son temps puis se lance avec puissance. Le concours bières-saucisses dans Altrimenti ci arrabbiamo! (Attention, on va s’facher, 1974) de Marcello Fondato, donne la mesure de leurs différences de styles. Bud joue la durée comme un coureur de fond et aligne méthodiquement les piques des saucisses devant lui. Terence, lui, est un homme pressé, un sprinter. Il se jette sur la nourriture comme un mort-de-faim ou un jeune félin. Là, il engloutit une saucisse derrière l’autre, tout le bas du visage en mouvement, avec un air curieux de rongeur hyperactif. Ailleurs, ce sont des jus d’orange qu’il vide à une vitesse surhumaine, comme il fait disparaître en un éclair, passager clandestin de Chi trova un amico, trova un tesoro (Salut l’ami, adieu le trésor, 1981) de Corbucci encore,  les repas que Bud se prépare avec amour. Terence suit son instinct et rien ne l’arrête. Moine dans Porgi l’atra guancia (Les Deux missionnaires, 1974) de Franco Rossi, il rompt le jeûne de sa communauté pour attaquer une superbe dinde, invoquant une vision de Saint Joseph et entraînant son camarade à sa suite. Bud se mettra au diapason de Terence dans le tardif Botte di Natale (Petit papa Baston) que Terence Hill réalise lui-même en 1994. Les deux hommes se partagent deux poêlées de haricots avec la même jouissance sauvage.

Car le haricot mijoté reste la base de leur alimentation, leur symbole. Au point qu’un temps, à la dénomination péjorative de « western spaghetti » s’est substituée celle tout aussi infamante de « western fayot » pour qualifier la série de films parodiques engendrée par l’apparition de Trinità sur les écrans. C’est que le haricot en un plat de pauvre, de paysans, un plat simple de prolétaire, un plat aussi que les enfants adorent. La symbolique toujours qui oppose caviar et plats élaborés à la saine nourriture populaire. Vous pouvez les cuisiner chez vous en toute simplicité. De nombreux amateurs de western et de bonne bouffe proposent des recettes. J’ai retenu celle de Simone (Simon en italien, pas celle avec qui vous prenez la route) où les haricots, de gros haricots blancs, sont mis à mijoter avec du romarin, une demi-carotte, un demi-oignon, un peu de piment, un filet d’huile d’olive et de la sauce tomate. La réussite de la chose tient dans le temps de cuisson à feu très réduit, jusqu’à ce que les haricots s’imprègnent bien de la sauce. Et puis il faut laisser reposer et ne pas manger trop chaud. Ces haricots mythiques sont donc introduits par Enzo Barboni dans la première scène de son Lo chiamavano Trinità… (On l’appelle Trinita, 1970). Notre héros hirsute débarque dans une cantina et s’installe pour manger. Il va accaparer le plat de haricots mijotés et fumants et le vider sous le regard incrédule du patron, de son employée, de deux chasseurs de primes et de leur proie. D’une durée de près de cinq minutes, la scène dit le projet du film. L’exploit alimentaire du héros remplace le duel dans un genre qui s’essouffle. Ce sont les mêmes cadrages, les mêmes jeux de regards, la même tension qui s’installent sur un mode parodique, la même dilatation du temps. Et le tour de force du personnage est celui de l’acteur une fois de plus, qui n’avait pas mangé depuis 24 heures pour assurer cette performance. Au final les colts ne sortent qu’en coda de la scène et cela ne dure qu’un éclair. Trinità c’est la main droite du Diable. Nous avons donc tout le temps d’admirer ces haricots et presque de les sentir. Ils feront l’ouverture du film suivant et reviendront dans bien des autres, le plus souvent à la sauce tomate, parfois aux oignons comme dans Pari e dispari. Ils sont toujours associés à un moment de détente ou de plaisir comme dans Nati con la camicia, à un combat ou une arnaque victorieuse comme dans le second Trinità. Terence les aime tellement qu’il en demandera pour son dernier repas quand il attend son exécution dans Poliziotto Superpiù (Un drôle de flic, 1980). C’est aussi le plat qui scelle l’amitié de Personne et de Jack Beauregard dans le film de Tonino Valerii et un peu Sergio Leone, Il mio nome é Nessuno (Mon nom est Personne, 1973). Dans un premier temps, Terence dans la défroque élimée de Personne vient délivrer une bombe à Jack incarné par rien moins que Henry Fonda en train de déjeuner. Il intercepte une grande poêle de haricots fumants qu’il avale avec gourmandise avant de renvoyer la bombe aux expéditeurs. Plus tard, dans un train, Personne offre à Beauregard de partager une autre poêlée de haricots qu’il a fait mijoter dans le foyer de la locomotive. L’acceptation par le héros fordien classique de ce symbole du western à l’italienne est un moment de grande d’émotion.


Illustrations :
Terence Hill dans le rôle de Trinità — On l’appelle Trinita (Lo chiamavano Trinità…) d’Enzo Barboni — 1970
Terence Hill et Bud Spencer à table — Cul et chemise (Io sto con gli ippopotami) d’Italo Zingarelli — 1979

 

Comments
  • Florence Albrecht
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    Convaincant ! Le point de vue du haricot n’est pas un sot point de vue : ça donne vraiment envie de se coller aux films, et même aux scènes intercalées entre les scènes de haricots !

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