Donnerstag aus Licht à l’Opéra-Comique : un jeudi mémorable

 In Scénopathie

La « Création » de Karlheinz Stockhausen est lumière. Licht, composé entre 1977 et 2003, représente une vision démesurée de l’opéra : sept jours de la semaine, pour un peu plus de 28 h de musique (Dienstag aus Licht est le plus court : 2 h 36 ; le plus long est Freitag aus Licht, qui dure près de 5 h). Vision démesurée, parce qu’elle dépasse, au-delà de la durée, nombre de critères du genre.

DR Vincent Pontet

Un genre en expansion : la Gesamtkunstwerk selon Stockhausen

Commençons par le genre, précisément : l’opéra convoque, outre les habituels solistes et un orchestre particulièrement fourni notamment en cuivres et en percussions, des rôles muets (messagers, infirmiers, médecins, enfant) ou presque (une vieille dame qui vient jouer les fauteurs de troubles au troisième acte), un chœur (seulement au troisième acte) et des danseurs, ainsi que des dispositifs électroniques et vidéo. Le temps, lui aussi, s’élargit : le premier acte de Donnerstag met en espace plusieurs actions simultanées. Les diverses phases d’apprentissage de l’enfant sont livrées au même moment en deux endroits différents de la scène ; un peu plus tard, la fin de la première scène montrera à la fois l’internement de la mère, la mort du frère de Michael et le désespoir du père. De la même manière s’outrepasse l’espace : l’orchestre déborde l’habituelle fosse à laquelle il est généralement cantonné pour être placé au même niveau que les spectateurs du parterre effaçant le plus possible la limite avec le public. Dans l’acte II, les instrumentistes sont placés en cercle autour d’une scène figurée où évolueront les solistes en une manière de chorégraphie — notée par le compositeur lui-même. Les chœurs investissent d’ailleurs au sens strict du terme l’espace du public : parterre, loges, balcons. Luzifer chante même, au dernier acte, depuis le second balcon… et s’éloigne en chantant toujours : on l’entend encore dans les couloirs… La musique elle-même dépasse les limites du lieu : un « adieu » prolonge en effet le spectacle durant plusieurs minutes, à l’extérieur du bâtiment, en de longues tenues de trompettes allant jusqu’à l’extinction sonore. Enfin, la notion de « personnage » se voit démultipliée : chacun des trois personnages principaux y est triplement incarné par un chanteur, un instrumentiste (la trompette pour Michael — le destinataire initial du rôle était Markus, le fils du compositeur —, le cor de basset pour Eva, le trombone pour Luzifer) et un danseur. En outre, les personnages livrent eux-mêmes plusieurs facettes : la mère, euthanasiée à la suite de son internement réapparaît dans le dernier acte tandis que le père de l’acte I se retrouve en Luzifer dans le dernier acte. L’acte II, quant à lui, ne met en scène que les doubles instrumentaux des personnages face au reste de l’orchestre.

Ce dépassement, le compositeur en était conscient, qui prévoyait que certains moments des opéras fussent donnés séparément. Peu de nouvelles productions ont été proposées depuis les créations des divers jours, même si Donnerstag, peut-être parce qu’il était le premier (créé à la Scala de Milan le 15 mars 1981), a été plus heureux que les autres (une production a notamment été jouée au Théâtre de Bâle en octobre 2016, dont on peut voir quelques trop brefs moments ici : https://www.youtube.com/watch?v=lNPbhL_yZ6o). C’est pourquoi le magnifique et ambitieux projet de Benjamin Lazar et de Maxime Pascal (jeune chef de l’orchestre Le Balcon) de monter, pour les dix ans de l’ensemble fondé en 2008, l’intégralité de Licht ne peut qu’être salué avec bonheur. Les jours seront donnés dans l’ordre de leur création : après Donnerstag viendront Samstag (créé en 1984), Montag (créé en 1988), Dienstag (créé en 1993), Freitag (créé en 1996), Mittwoch [1] (achevé en 1997 et créé en 2012) et Sonntag (achevé en 2003, mais créé en 2011).

Un cheminement initiatique en trois étapes…

Donnerstag aus Licht accompagne Michael [2] en trois actes d’un parcours quasi initiatique : enfant puis adolescent (Michaels Jugend, La jeunesse de Michael), voyageant autour du monde (Michaels Reise um die Erde, Le voyage de Michael autour de la terre) et revenant comme archange, messager entre les hommes et Dieu, impassiblement dressé contre le mal (Michaels Heimkehr, Le retour de Michael).

Le premier acte inclut de nombreux éléments autobiographiques et fait se succéder trois moments. Kindheit (Enfance) évoque les premiers apprentissages de Michael. On y voit la transmission du chant par Eva, la mère ; les vidéos montrent Michael enfant dessinant sur des portées de musique en une allusion à la création musicale elle-même, qui assume l’identification du personnage au compositeur. Mondeva est la personnification de la découverte amoureuse — le cor de basset est aussi l’instrument de la jeune fille — et Examen figure un examen passé au conservatoire dans lequel les trois personnifications de Michael s’expriment à tour de rôle (ici, une captation de ce troisième moment, dans une production antérieure : https://www.youtube.com/watch?v=fbKmF7KkB5Q).

L’acte II se présente comme une manière de concerto pour trompette et orchestre — personnification du Monde, selon le compositeur lui-même — en plusieurs « duels » successifs, comme autant d’étapes de ce voyage autour de la terre entrepris par Michael. La trompette y affronte d’abord le trombone (Luzifer), deux clarinettes (« croisements clownesques entre hirondelle et pingouin », toujours selon le compositeur), une flûte, un tuba et un contrebassiste. Il retrouve enfin le cor de basset (Eva) et les deux instrumentistes achèvent l’acte — véritable démonstration de couleurs sonores d’une infinie diversité dont l’électronique est exceptionnellement absente  — sur un trille rallentando.

En deux sections (Festival et Vision), le dernier acte montre Michael (re) devenu archange de retour dans sa résidence céleste. Le premier moment est le lieu d’une série d’offrandes faites à Michael : aux plantes et aux compositions lumineuses succède un globe terrestre… dans lequel Luzifer s’était caché, qui s’impose au milieu de la fête. Vision joue sur le temps de plus en plus ralenti d’une déclamation vocale quasi recto tono qui déconstruit le texte du livret en syllabes successives à laquelle répond la trompette en un discours parallèle, uni à celui de Michael par la gestuelle dansée. L’opéra s’achève avec quatre Michael — au trio originel s’est ajouté un Michael-enfant, rôle muet — saluant le public.

Eva cor de basset, Iris Zerdoud — DR Meng Phu

Le matériau musical de l’opéra est divers. Mélodiquement, une formule — réminiscence du leitmotiv wagnérien — caractérise chacun des trois personnages principaux. Elle se retrouvera tout au long de la semaine qui compose Licht. Elle se développe sur de longues tenues instrumentales (ce sont ces tenues que l’on retrouvera lors de l’Adieu final), chantée, ou jouée instrumentalement, pas nécessairement par l’instrument correspondant au personnage (dans le second moment de l’acte III, c’est la trompette qui joue la formule de Luzifer). Cette formule peut faire l’objet de transformations multiples (ajouts, retranchements, partage entre les instruments). L’instrumentation joue aussi sur la « couleur » timbrale non sans, parfois, un certain humour (au cours de l’affrontement entre la trompette et les cuivres graves, trombone puis tuba au début de l’acte II, les instruments tentent de s’imiter mutuellement). Parfois, cette exploration des couleurs instrumentales est simplement un jeu sur la continuité sonore (on pense en particulier au dialogue entre la trompette et le cor de basset à la fin de l’acte II, qui finit en un unisson dans lequel les deux instruments se fondent, mais se donnent à entendre dans leur individualité). Le compositeur fait appel, enfin, à un large éventail de modes de jeux, tant chez les instrumentistes que chez les chanteurs, qui rivalisent de virtuosité… sans jamais en donner l’impression. La « déconstruction » finale du texte de Vision (acte III) est un de ces moments particuliers où le temps est suspendu à la voix du chanteur et aux réponses des instruments : on ne sait si la phrase est finie, continue, reprend… jusqu’au silence ultime.

… servi par une production magistrale

La mise en scène exemplaire de Benjamin Lazar, jamais outrancière, mais formant un écrin parfait à la musique et à ses prolongements visuels et lumineux, s’inscrit admirablement dans la lignée de cette « œuvre d’art totale » à laquelle aspirait Stockhausen ; on y perçoit, sans redondance, la dimension mystique qui habitait le compositeur dans sa période postsérielle. Le dispositif vidéo créé par Yann Chapotel s’est gardé de toute surinterprétation en optant pour une « mise à niveau » de l’image par rapport au son : jamais la première ne vient court-circuiter le second. Florent Derex, à la régie son, permet la matérialisation sonore du « chœur invisible » des premier et dernier actes qui semble bel et bien, selon le souhait de Stockhausen, sortir de nulle part et de partout en même temps. Christophe Naillet, pour sa part, nous rappelle que la lumière est finalement à la fois le sujet et l’objet de la composition, qui tisse le lien entre les actes et participe au parcours initiatique qui conduit de l’enfant à l’archange.

Les personnages et leurs « triples » rivalisent de justesse et d’excellence. Deux ténors se partagent le rôle de Michael, Damien Bigourdan (acte I) et Safir Behloul (acte III) ; la trompette est celle d’Henri Deléger, magistral, qui sait rendre à la fois la gravité et l’humour dans son jeu instrumental comme dans ses performances d’acteur) ; Eva livre plusieurs facettes : mère au premier acte (Léa Trommenschlager) initiatrice, aimante, puis dépressive, internée et finalement euthanasiée, elle devient réminiscence sensuelle de la jeunesse au dernier acte (Élise Chauvin), son double musical toujours confié au cor de basset (Iris Zerdoud, toujours magnifiquement habitée par le son de son instrument et particulièrement à l’écoute de son comparse trompettiste dans l’acte II) ; le père–Luzifer est incarné par Damien Pass qui sait remarquablement faire évoluer son double personnage du désespoir à la moquerie sardonique ; le trombone, « son » instrument, est celui de Mathieu Adam, qui ajoute à sa maîtrise de l’instrument un réel don de danseur de claquettes (acte II). Les danseurs, justement, sont eux aussi splendides de diversité : Emmanuelle Grach toute en précision rythmique (Michael), Suzanne Meyer féminine et sensuelle (Eva), Jamil Attar dont l’intensité physique est à l’image de celle de Luzifer. Il faut enfin saluer la direction de Maxime Pascal, familier de la musique de Stockhausen. Le chef d’orchestre a travaillé à Cologne avec deux des collaboratrices du compositeur, Suzanne Stephens (clarinettiste et créatrice d’Eva cor de basset) et Kathinka Pasveer (flûtiste et assistante-son de Stockhausen sur nombre de ses œuvres) et a déjà monté plusieurs extraits de Licht. Sa direction souple, mais d’une précision absolue bouillonne d’énergie, énergie qu’il insuffle à l’ensemble des acteurs du spectacle… comme aux spectateurs eux-mêmes.

Pour servir cette partition monumentale avec un bonheur qui m’émeut encore (et dont on pourra avoir un aperçu ici : https://www.youtube.com/watch?v=h7h3OGCY8iQ), Maxime Pascal a ajouté au Balcon « son » ensemble sonorisé — une particularité à laquelle il tient beaucoup et qui lui permet de renouveler l’espace sonore d’heureuse façon — à géométrie variable, deux formations instrumentales : l’orchestre à cordes du conservatoire à rayonnement régional de Paris (pour l’acte III), composé d’élèves de cet établissement dont on ne peut que saluer la tenue exemplaire et l’orchestre Impromptu (formation amateur). S’ajoute à ces ensembles, pour compléter ce témoignage d’une bien belle conception fédératrice, l’excellent Jeune chœur de Paris, composé lui aussi d’élèves du CRR de Paris.

On attend avec impatience la journée suivante… Ce sera les 28 et 29 juin prochains, pour Samstag, donné en deux parties, la première à la Philharmonie de Paris et la seconde à l’église Saint-Jacques-Saint-Christophe de la Villette. J’y serai.

(La production sera reprise à l’auditorium de l’opéra national de Bordeaux en janvier 2019 et au Southbank Centre de Londres en mai 2019)


[1] Les deux derniers jours ont été créés après la mort du compositeur, survenue en 2007.

[2] Donnerstag est le jour de Michael ; Samstag sera celui de Luzifer, Montag celui d’Eva ; les autres jours mettront en scène les interactions des personnages les uns avec les autres.

Donnerstag aus Licht, à l’Opéra-Comique du 15 au 19 novembre 2018.

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le pianiste henri barda