Gare au théâtre : Embarquement pour Cythère

 In Scénopathie

À Vitry-sur-Seine, on embarque pour Cythère

Chant, danse, gestuelle, musique, tels sont les acteurs d’un programme vif, élégant et divers, menant à Cythère sur les pas de la peinture. « Peut-on entendre la musique de Watteau ? », telle est la question que pose d’emblée le fondateur de l’ensemble Le Baroque Nomade aux spectateurs réunis à Gare au Théâtre, ancienne gare désaffectée transformée en lieu de spectacle et de résidences artistiques. Pour y répondre, trois instrumentistes (une flûte qui joue aussi parfois le basson, une viole de gambe et un théorbe), une chanteuse qui met en gestes – baroques – les airs qu’elle interprète et une danseuse qui « dessine des figures dans l’espace », selon les jolis termes employés par Jean-Christophe Frisch dans sa brève présentation du projet. Celui-ci, à géométrie variable, est aussi un « projet en construction », conçu en plusieurs étapes successives, qui sont autant de facettes de cette quête de la musique peinte. La première avait permis, à Grenoble, d’entendre les musiciens seuls (chanteuse et instrumentistes) ; la suite invitera plus précisément la peinture grâce à des projections d’œuvres d’Antoine Watteau, afin de tenter de répondre à la question posée en exergue au programme.

© lebaroquenomade

La danse met la musique en espace, la gestuelle souligne le sens du texte, la musique parle et les vers chantent… Les trois instrumentistes se donnent mutuellement la parole, se permettant les uns les autres d’aller chercher leur musique propre. Ils jouent sur les couleurs (théorbe ou guitare ; traverso ou basson) et les affects (Le Rossignol de Couperin, tour à tour en amour ou vainqueur ; Le carillon de Cithère, du même Couperin), font vivre les lignes mélodiques par leurs timbres divers mais complémentaires (sonate « L’Inconnue » de Michel de la Barre).

Ariane Zanatta, « soprano en gestes », propose – en un français du XVIIIe restitué avec une agréable simplicité – une diction claire, dont l’articulation précise semble autant un bonheur pour les musiciens qui l’accompagnent qu’elle l’est pour le spectateur qui perçoit aisément le texte. La voix pleine, souple, ductile, sait imaginer un Dialogue espagnol (Étienne Moulinié) qui tend parfois, très heureusement d’ailleurs, au parlé plus qu’au chanté. Passant de la colère au désespoir en un instant (remarquable cantate Arion, Air de la Beauté de Lully particulièrement habité et rehaussé d’une gestuelle précise, code réservé aux initiés mais parlant, même pour le spectateur du XXIe siècle), elle est toujours soutenue même dans les fins de phrases piano qui voient mourir les consonnes comme autant de soupirs.

Irène Feste, quant à elle, tourne, glisse et donne vie et espace – sans bruit, avec aisance – à l’anonyme Furstemberg. Elle réinvente l’ancienne contredanse de matelots, La Matelotte, remise au goût du jour en 1706 par Marin Marais dans Alcyone ; et s’amuse de la Sarabande espagnole de Lully ou de la virtuose chaconne de Michel de la Barre.

Ainsi le voyage se termine-t-il, après les tourments, les lâchetés, les trahisons, sur un amour paisible et – en apparence, au moins – simple. Jeune encore – il est un voyage en plusieurs étapes, rappelons-le –, il porte en lui de bien belles promesses et allie musiciens connus et compositeurs plus confidentiels pour aborder « l’heureux azile où l’on reçoit le prix des fideles amours ».

Embarquement pour Cythère par Le Baroque Nomade | danse : Irène Feste | dessus : Ariane Zanatta | basse de viole : Iris Tocabens | théorbe et guitare baroque : Florent Marie | flûte : Jean-Christophe Frisch | Gare au Théâtre | 5 novembre 2019… et à suivre ensuite !


Illustration : Antoine Watteau,  La Partie carrée (ca 1713), San Francisco, Musée des beaux-arts

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