FF : Un féminin pluriel « fortissimo » au Triton à Paris

 In Scénopathie

L’une glisse, l’autre saute, les deux rient sans modération. Du plaisir d’être ensemble, de partager et faire partager les musiques qu’elles aiment, composent, s’approprient. Fotinaki-Filippou (FF), c’est un duo de musiciennes différentes – elles le diront elles-mêmes, présentant leur travail brièvement, au fur et à mesure du spectacle – mais parfaitement complémentaires. Katerina compose, arrange, chante, joue de la guitare mais pas seulement. Evi arrange, chante, joue vibraphone et percussions. Toutes deux parlent – et se parlent – d’un univers multiple, divers, vibrant. Qui, pour ce programme, évolue autour de la femme, évoquée ou évocatrice, danseuse, fumeuse, chanteuse, quittant ou quittée, aimée ou désaimée.

Les poèmes convoquent la Grèce de Dionyssios Solomos (Le rêve, à voir/écouter ici, le marimba remplaçant le vibraphone de samedi), Odysséas Elytis (Hymne au soleil) et Sappho (Kélomai se Goggyla) mais aussi d’autres univers. On y croise l’anglais (une composition de Connie Converse, une autre de Frank Rosolino) et le français de Sophie Makhno et Barbara. On y entend des compositions multilingues, surréalistes, déstructurées. On y perçoit des univers musicaux et poétiques divers et magnifiques : Louise Labé y côtoie Matsi Handjilazarou et Gertrude Stein, et la langue des clercs médiévaux se superpose à un extrait d’émission de radio. Du côté musical, on entend avec bonheur Manos Hadjidakis, Léna Platonos, Barbara, Peggy Lee, Angélique Ionatos et… les compositions âpres, intenses et complexes de Katerina Fotinaki. Les musiques populaires ne sont pas en reste : danse populaire arrangée par Evi Filippou ou rébétiko revisité par Panos Toundas, qui met en scène une cocaïnomane.

On sourit à l’évocation des fragments de vie gentiment dévoilés et dont on sent la présence vivante dans la musique même. On rit franchement de l’humour toujours présent, en petites touches ou en grands éclats. On admire la savante – et très drôle – « percu-conjuration » au cours de laquelle les deux musiciennes jouent des percussions invisibles (à voir ici, dans une captation effectuée lors du festival de la Valsainte à Vevey le 24 août dernier). On perd le souffle à suivre les rythmes qui s’entrelacent, les phrases qui s’entrecoupent. On est ému aux larmes d’entendre Odysséas Elytis mis en musique par Angélique Ionatos. On est suspendu aux jeux des deux « F », dont la virtuosité remarquable sait se faire oublier devant la musique, dont la musique laisse toujours la place au texte, qui se dévoile superbement grâce à une articulation parfaite. On tend l’oreille pour percevoir toutes les nuances de ces voix si différentes mais si profondément émouvantes, qui savourent chacune des syllabes qu’elles chuchotent, parlent, chantent ou crient, chacune des inflexions qu’elles proposent. On ne sait plus si c’est de la musique poétique ou de la poésie musicale tant les deux arts sont ici, comme les deux jeunes femmes, merveilleusement complémentaires, à l’image du dialogue qu’elles instaurent, à deux voix, entre Barbara et Peggy Lee (Is that all there is to a woman?). C’est peut-être cela, le bonheur ? Hmmm… Non ? Si ! « That’s all » !

ff duet | Katerina Fotinaki & Evi Filippou | au Triton – 8, rue de l’Ermitage, 75020 Paris | samedi 12 octobre 2019.

Prochaines dates : jeudi 30 avril 2020 au Cirque Tzigane Romanès à Paris | le dimanche 3 mai 2020 au Lunalia Festival de Mechelen, en Belgique.


Photo d’illustration : © ff duet

Comments
  • pierre ouvrard
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    Merci pour cet excellent article qui rend bien compte de ce concert très étonnant et fascinant auquel j’ai également assisté !

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