La tartine de Huysmans

 In Recettes d'auteur

Joris-Karl (Charles Marie Georges) Huysmans, L’Oblat, chapitre IV. Paris, Plomb, 1974, page 49.

Voici une recette qui fait l’objet d’un débat : Faut-il faire griller les tartines avant ou après y avoir étendu les rillettes ? Plus encore, il est question des manières de les faire réchauffer ou de les flamber. Au-delà de ces méthodes, c’est le plaisir inouï de la dégustation qui est au centre des échanges. Huysmans déploie en peu de lignes un univers fait de textures fondantes et croustillantes, des saveurs confites du pain flambé, du vin ou du consommé qui imbibent la mie. On imagine aisément la lueur douce de la flamme d’alcool, la tiédeur de l’assiette sous la main et le sentiment de plaisir envahissant Mademoiselle De Garambois au point que narrer la méthode la met au bord de l’extase.

Vous apprêtez des tartines de l’épaisseur d’un doigt, vous les rôtissez sans les noircir et les arrosez modérément de vieux vin rouge et de quelques cuillerées de consommé ; puis vous enduisez d’une couche de graisserons ces tartines, vous les recouvrez avec un mélange très léger de moutarde et de beurre ; vous y ajoutez du poivre et de la muscade, selon votre goût et vous replacez ces tartines sur le gril, le temps de les réchauffer en dessous seulement. Vous les servez enfin sur une assiette chaude, après les avoir baignées d’un généreux cognac que vous allumez ; vos tartines flambent, telles qu’un pouding ou qu’une omelette soufflée, et c’est divin, conclut Mlle De Garambois, qui se renversa dans le fauteuil, les yeux au ciel.

Huysmans évoque aussi d’autres tartines dans « À rebours », cette fois-ci de fromage et de ciboule :

Des Esseintes huma l’air ; un pica, une perversion s’empara de lui ; cette immonde tartine lui fit venir l’eau à la bouche. Il lui sembla que son estomac, qui se refusait à toute nourriture, digérerait cet affreux mets et que son palais en jouirait comme d’un régal.
Il se leva d’un bond, courut à la cuisine, ordonna de chercher dans le village, une miche, du fromage blanc, de la ciboule, prescrivit qu’on lui apprêtât une tartine absolument pareille à celle que rongeait l’enfant, et il retourna s’asseoir sous son arbre.


Illustration : Joris-Karl Huysmans, L’Oblat. Paris, P.-V. Stock, 1903.

 

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