Jakob Lenz au Festival Le Balcon

 In Scénopathie

Jakob Lenz de Wolfgang Rihm au Festival Le Balcon : la folie se met en scène à l’Athénée

Écrit en 1977-78 et créé le 8 mars 1979 à Hambourg, Jakob Lenz s’attache à la fin de la vie du poète et dramaturge – schizophrène – Jakob Michael Reinhold Lenz, figure marquante et maudite du mouvement Sturm und Drang précurseur du romantisme, et inspirateur de plusieurs pages musicales [1]. Le livret est ici de Michael Fröhling d’après la nouvelle Lenz de Georg Büchner elle-même inspirée par le journal tenu par le pasteur Oberlin, hôte de Lenz durant l’hiver 1778.

Wolfgang Rihm, compositeur né en 1952 et récemment mis à l’honneur par le festival Présences de Radio-France, compose sur cette trame un opéra « de chambre » [2], format réduit, donc, tout à fait à la mesure du théâtre de l’Athénée qui accueille le Festival le Balcon du 15 au 30 mars, pour une série de concerts rares.

Jakob Lenz © Le balcon

Une musique sidérante de diversité et d’expressivité…

Treize tableaux séparés par de brèves pages instrumentales construisent et déconstruisent le poète au fur et à mesure de sa triste histoire, va-et-vient entre crises d’angoisse, regrets d’un amour perdu (celui de la jeune Friedericke, seule évocation féminine de l’œuvre) et brefs moments de joie. Les textures instrumentales et les couleurs de timbres varient, entre nappes sonores et motifs violemment accentués, balayant les tessitures et offrant tout un éventail de modes de jeux possibles. Trois violoncelles – qui ouvrent et ferment d’ailleurs la partition –, plusieurs bois aux tessitures et couleurs différentes (clarinette et clarinette basse, hautbois et cor anglais, basson et contrebasson), deux cuivres (trompette, trombone), un clavecin et des percussions particulièrement fournies accompagnent le poète fou dans ses alternances de calme et d’agitation. Les sonorités sont volontiers graves, les échappées dans l’aigu ou le suraigu en seront d’autant plus frappantes. Le clavecin, s’il peut surprendre dans une œuvre du second xxe siècle, est ici à la fois une réminiscence des récitatifs de l’opéra des périodes baroque et classique – encore présent dans les mémoires et dans les salles du vivant du dramaturge-objet de la pièce – et un timbre supplémentaire : celui des cordes pincées. La progression de la folie de Jakob trouve un parallèle suggestif dans la densification de la texture instrumentale qui fera entendre aux moments les plus intenses une juxtaposition stupéfiante d’idées sonores multiples, comme dans l’augmentation des interventions des cuivres. Expressionniste voire post-expressionniste, la musique de Wolfgang Rihm s’autorise quelques rappels suggestifs, émanations de Bach ou de Schubert dans des moments qui évoquent presque la tonalité – sur un fond sonore résolument atonal. Les gestes musicaux se répondent, au gré de motifs mélodico-rythmiques – parfois de simples intervalles (la tierce mineure est particulièrement présente) – souvent répétés jusqu’à l’obsession, illustrant parfaitement la montée inexorable et oppressante de l’angoisse du personnage principal. On se prend parfois à penser que Wozzeck n’est pas loin, dont le personnage principal était aussi terrassé par ses démons… mais l’auteur de la pièce originale choisie par Berg pour son opéra était le même Georg Büchner qui écrivit Lenz : les inspirations se croisent, décidément.

Trois personnages se partagent la scène : un pasteur (Oberlin), un pseudo-psychiatre sadique (Kaufmann) et Jakob lui-même. Le premier cherche à sauver le poète par la spiritualité. Sa voix de basse (somptueux Damien Pass) se veut rassurante, base solide sur laquelle il espère raccrocher Jakob à une réalité qui lui échappe de plus en plus. Le deuxième, à l’inverse, ne voit en Jakob qu’une manière de dégénéré irrécupérable ; sa ligne vocale mouvante, parfois violemment accentuée est très bien rendue, avec l’ironie nécessaire, par le ténor Michael Smallwood. Tiraillé entre ces extrêmes de tessitures et d’intentions, la voix de baryton du poète, cœur émotionnel de l’opéra, donne à entendre ses craintes, ses émois, ses regrets, sa violence par des partis pris divers : tessiture large, voix parlée, criée, simples consonnes, jusqu’à l’impressionnant climax « Frappez-moi », chanté dans l’extrême aigu d’une voix de tête blanche, à l’instar d’une harmonique. Vincent Vantyghem s’y révèle confondant de justesse et d’expressivité jusque dans ses – rares – faiblesses vocales (quelques pertes de souffle par moments, une certaine fébrilité de temps à autre, que j’aime à mettre sur le compte de sa totale incarnation du personnage). Constamment sur le fil de la folie vocale, jamais surinterprété, il se montre tour à tour violent, perdu, affirmatif, craintif, sardonique, désespéré. Tellement humain, finalement.

Pour soutenir, commenter et parfois contredire ces personnages, un chœur de solistes relayant le texte propose un écho jamais outrepassé de ses moments forts. Il contribue parfois à la déconstruction du texte, anticipant ou, plus souvent, répétant quelques-uns de ses fragments (« esprit », « nuit », « sommeil ») qui prolongent alors les phrases de Jakob comme autant de points de suspension. Trois enfants – acteurs et chanteurs, soulignant texte et actions, évocation d’un monde perdu pour Lenz – viennent compléter cette distribution restreinte.

Jakob Lenz © Le balcon

… sur une toile de fond volontairement angoissante

Le décor au sens strict est heureusement minimal (la scénographie de Myrtille Debièvre propose par sa discrète présence un fond parfait, présent mais pas agressif, aux projections vidéo) mais tout en évocations symboliques : une table et une chaise – pour la représentation triviale de la réalité –, une petite estrade semblable à celle d’un chef d’orchestre – qui isole Jakob du monde qui l’entoure, durant ses crises –, une porte esquissée – symbolique d’un lien vers cet extérieur qui échappe au malade – quelques « marches » sur lesquelles s’assiéront parfois très naturellement les solistes du chœur, pour entourer Jakob ou ponctuer son discours. Les costumes n’en sont pas réellement : tout le monde est en tenue – aux sobres couleurs sourdes – de ville. Tous, instrumentistes et chanteurs, sont placés sur scène, accentuant ainsi la proximité entre les lignes vocales et le réseau dense des trames instrumentales. Le chef, Maxime Pascal, dirige devant le premier rang des spectateurs, à grands gestes parfois surprenants d’ampleur, mais toujours précis à l’extrême en même temps que d’une absolue souplesse.

Les projections (du plasticien et vidéaste Nieto, collaborateur régulier du Balcon [3]) font alterner, sur des voiles disposés sur toute la hauteur de part et d’autre de la scène, des images de nature (forêts, nuages, étendues d’eau), des dessins violents et agressifs évoquant les graffitis et l’art brut (personnages grimaçants aux dents disproportionnées, motifs quasi omniprésents de croix souvent sanglantes) et quelques fragments du texte chanté. L’angoisse est prégnante dans la mouvance comme dans les jeux de lumière qui animent les images : la nature tournoie, les dessins sont tracés in situ, traits noirs auxquels se superposent quelques brutales taches colorées, au rythme de la musique, somptueux et ô combien évocateur parallèle visuel de la folie de Jakob.

Un moment rare à tous points de vue, salué à juste titre par un public enthousiaste… Il reste une chance aux retardataires, le 29 mars prochain : courez-y !

Jakob Lenz au théâtre de l’Athénée les 15, 22 et 29 mars dans le cadre du Festival Le Balcon (15-30 mars 2019).


[1] Sa pièce Die Soldaten a fourni l’argument initial de l’opéra éponyme de Bernd Alois Zimmermann, créé en 1965 à Cologne. Der Hofmeister (Le Précepteur) a inspiré la compositrice Michèle Reverdy pour son opéra Le Précepteur, créé en 1990 à Munich.
[2] Le deuxième de son catalogue, après Faust und Yorick en 1976 (créé en 1977), d’après un texte de Jean Tardieu.
[3] Il a notamment mis en scène le Pierrot lunaire d’Arnold Schoenberg en 2013 et l’opéra de Michaël Lévinas La Métamorphose en 2015. Il participera à la création visuelle de Samstag aus Licht de Karlheinz Stockhausen les 28 et 29 juin prochains à la Philharmonie de Paris.

Comments
  • Florence Albrecht
    Répondre

    Belle évocation d’une catastrophe sublimée… qui donne envie d’entendre, de voir…
    De lire Lenz aussi.

Leave a Comment

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Contactez-nous

Nous ne sommes pas là présentement, mais nous vous répondrons au plus vite.

Not readable? Change text. captcha txt
Clara Iannotta, Manu Theobald