Interview de Jean-Luc Thomas

 In Émissions

Jean-Luc Thomas rencontre Sir Ali

Musicien exemplaire, Jean-Luc Thomas a fondé sa vie et sa musicalité sur l’improvisation. D’origine bretonne et armé d’une flûte traversière en bois récupérée de la fin du XVIIIe siècle (vulgairement connue comme flûte irlandaise avant de devenir la flûte métallique d’aujourd’hui), il ne connaît aucune frontière et ne s’est jamais senti intimidé par aucune musique. Le résultat : des centaines de rencontres musicales inédites et improbables condensées en une trentaine d’albums (tous parus sous le label Hirustica et distribués par l’Autre Distribution) où il a collaboré avec des musiciens traditionnels ouest-africains, avec les maîtres de la musique savante du nord de l’Inde, avec les musiciens de bals populaires du nord-est du Brésil (!), comme avec les jazzmen avant-gardistes de toute la planète. Kerlaveo (label Hirustica) est l’ouvrage le plus récent de cette collection. À l’occasion de sa parution, un film documentaire très instructif et touchant, « Le Souffle de la Terre » [1], retrace le parcours de cet homme au travers de sa flûte improvisatrice ! Cette interview est un passage infime de notre rencontre humaine.

Jean-Luc Thomas avec Yacouba Moumouni & Boubacar Souleymane © JY Lafontaine

Extraits de l’entretien mené le 23 janvier 2019 depuis de la « costumerie » du théâtre équestre Zingaro :

Parcours

Jean-Luc Thomas. Aujourd’hui en musique, on est souvent impliqué dans beaucoup d’activités professionnelles ou de vie. On n’arrête pas d’essayer de nous faire comprendre que ce qui est important, c’est de faire des projets et moi, en fait, ça fait des années que je dis « non, ce n’est pas projet, c’est trajet » ; ça, c’est beaucoup plus important. Le trajet, c’est ce que l’on fait ; ce n’est pas ce qu’on fait en un an ; le trajet, c’est ce que l’on a fait pendant vingt ans. On part à un endroit et on ne sait pas où on va ; c’est un parcours, un chemin. Quand j’ai commencé la musique, je ne savais absolument pas 90% de ce que j’ai fait ; aujourd’hui, je ne pouvais pas l’imaginer, c’est beaucoup plus grand que moi. Donc, mon histoire, c’est plutôt juste d’essayer d’avoir la conscience de l’importance de la disponibilité, d’être présent au monde, d’être présent aux autres. J’essaye d’être présent avec la flûte parce que la flûte, ça demande beaucoup de travail ; l’embouchure : si je délaisse la flûte trois jours, la sanction est immédiate ; je paye très cher mes infidélités. C’est une maîtresse qui est très exigeante, mais elle m’a donné l’occasion de rencontrer des gens magnifiques. Grâce à la flûte, j’ai vraiment sauvé ma vie. Je partage ça avec Yacouba Moumouni qui m’a dit ça souvent : « Sans la flûte, je serais mort ». Pour Yacouba, c’est particulièrement vrai. Pour moi, je pense aussi finalement que ça m’a donné vraiment envie de vivre, envie d’aller là où je ne connaissais rien, envie d’aller vers l’inconnu, envie d’apprendre. Tous les jours, j’apprends grâce à cet instrument, c’est une boussole, je me guide dans le monde sans savoir où je mets les pieds, mais je sais qu’avec la flûte, il ne m’arrivera rien ; c’est ce qui m’arrive, c’est mon histoire.

Fidélité à la flûte

Sir Ali. Concernant Yacouba, tu dis que vos deux flûtes sont tombées amoureuses.

JLT. C’est une phrase de Yacouba. C’est Yacouba qui a vraiment trouvé ça parce que c’est ce qui s’est passé. J’ai rencontré Yacouba à un atelier où il était professeur, je m’y étais inscrit puis il a joué une mélodie et comme je viens d’une musique de transmission orale où l’oralité est extrêmement importante, j’avais les oreilles grandes ouvertes. J’ai écouté la mélodie et puis j’ai trouvé que la mélodie et la flûte de Yacouba plus la mienne, ce n’était pas deux flûtes, mais une troisième flûte qui apparaissait. C’était plus que celle de Yacouba, plus que la mienne, c’était plus que les deux, c’était une troisième, mais on ne se connaissait pas, donc je n’ai pas dit ça à Yacouba le jour même; Yacouba ne m’a rien dit non plus, mais, après, on a eu l’occasion de faire des concerts ensemble et c’est peut-être six mois ou un an après que Yacouba m’a dit : « Tu te rappelles quand on s’est rencontré ? » Je lui ai dit : « Évidemment, je me rappelle, c’est un moment inoubliable ». Et Yacouba m’a répondu : « Pour moi aussi, c’est inoubliable, mais là, ce qui s’est passé ce jour-là, ce n’est pas notre histoire, ce n’est pas la tienne, ce n’est pas la mienne, ce sont nos deux flûtes qui sont tombées amoureuses » et que si on veut garder une bonne relation chacun, lui à Niamey, moi où je suis, avec l’instrument, en fait, il faut qu’on travaille l’instrument tout le temps à la maison pour permettre à ces deux flûtes de communiquer quand elles se rencontrent. Donc, on a maintenant une mission d’amour et de dédication par rapport à la flûte.

Spiritualité

JLT. Le projet nous impose de vivre comme si on avait un écran de contrôle, comme si notre vie tenait dans un écran de contrôle. Or, ça, c’est 1% de la vie ; 99% sont hors de l’écran de contrôle. Ce sont des choses qui vont arriver aujourd’hui, demain… maintenant, il peut rentrer quelqu’un, des voisines viennent dire bonjour, tu ne les vois pas, mais regarde, elles viennent dire bonjour, elles savent que tu es là ; si elles arrivent à côté, on va être obligé d’arrêter l’interview à cause du bruit, mais voilà, l’inconnu arrive tout le temps. L’improvisation, c’est quelque chose que je veux faire en musique parce que… qu’est-ce que je fais avec toi là ? J’improvise. Notre vie, on l’improvise. Tu as rendez-vous à 15h00 ; que vas-tu faire pendant ton rendez-vous ? Tu vas improviser avec la personne que tu vas rencontrer. Donc, si tu es prêt à improviser avec une personne en face qui est prête à improviser, vous allez faire des choses qui sont beaucoup plus importantes que ce que vous êtes vous-mêmes et ça, c’est quelque chose qu’aujourd’hui je défends. Je suis à un âge maintenant où je me dis c’est quand même comme ça qu’inconsciemment j’ai vécu. Maintenant, je peux essayer de l’affirmer tranquillement, sans non plus écrire des livres avec des dogmes précis, mais c’est juste signifier : soyez disponibles, soyez à l’écoute, sachez accueillir ce monde qui est magnifique.

Improvisation

SA. Toi et moi, on se rencontre. Même si tu viens de la musique bretonne et moi du jazz, les deux partagent ça de toute façon.

JLT. J’ai un ami qui m’a dit : « La musique traditionnelle, notamment la musique bretonne, c’est le thème et le jazz commence quand le thème s’arrête. » C’est très intéressant.

Tes flûtistes favoris ?

JLT. Si tu ne veux pas être surpris, c’est Roland Kirk.

SA. Ah ! Super, moi aussi.

JLT. Je ne l’ai malheureusement pas connu, pas rencontré, mais je peux dire que, comme pour toi, il y a des moments où tu peux dire que ta vie a changé, que tu n’es pas le même avant et après. Il y avait un moment avant Roland Kirk dans ma vie et un moment après Roland Kirk. Quand j’ai découvert Roland Kirk, l’exigence musicale, l’humour, la surprise, la fantaisie, l’anarchie, la rigueur, toutes ces choses-là qui semblent complètement différentes, en fait, sont complètement intègres dans l’univers de Roland Kirk qui est un grand érudit du jazz. Il connaissait très bien tous les standards, il maîtrisait ses instruments, saxophones et en même temps il rajoutait son réveil, ses petites cloches, ses flûtes nasales, il mettait de l’humour, dès que ça devenait un peu trop sérieux, pouët, pouët, voilà. Donc, Roland Kirk, c’est quelqu’un qui possède ce que, parfois, on peut perdre en musique, c’est l’autodérision et je pense que dans notre vie, si on n’est pas capable de se moquer de soi-même, ça va être très dur.

SA. Lui, il faisait ça très bien.

JLT. Il était incroyable. J’ai encore vu il y a deux jours quelqu’un de Zingaro qui m’a envoyé par Messenger une vidéo pensant que je ne le connaissais pas et il était complètement émerveillé par les trois saxophones, la flûte nasale, etc. Et puis quelle musique ! Quel groove ! Et puis voilà Roy Haynes, Charlie Mingus, tout cet orchestre qu’il y avait derrière ; après, quand on connaît l’histoire, au début, j’ai juste pris Roland Kirk, la vedette au milieu et puis après, on commence à se rendre compte que, oui, mais qui fait le piano ? Qui fait la basse ? Qui fait la batterie ? Qui fait le sax à côté ? Tout ça, c’était l’histoire de la musique du monde qui s’écrivait avec ce musicien-là. Donc, il y a eu lui, il y a eu aussi la rencontre, sans le rencontrer, de Bobby Jaspar. C’est carrément autre chose, mais pour moi, c’est le premier vrai flûtiste de jazz que j’ai entendu. Je me souviens, j’étais dans un café à Paris avec Ricardo Del Fra. On arrive dans une paillote avec plein de 33 tours de vinyles de jazz :

Quand le patron a vu Ricardo, il a dit : « Blind test ».
Et puis Ricardo a dit : « Je suis avec un flûtiste ».
Donc, là, il a sorti un disque et ce moment fut magnifique parce que moi, je n’étais pas capable de ça.
Ricardo écoute et dit : » Le batteur, c’est lui ».
Le patron fait : « Ouais, bravo ».
Ricardo : « Ok, donc, si c’est lui le batteur, le bassiste, c’est lui ».
Le Patron : « Non ».
Ricardo : « Oh merde ! Donc, peut-être, c’est tel bassiste ».
Le patron : « Oui, c’est ça ».
Ricardo : « Ah OK ! Donc, c’est cette période-là. Donc, le piano, c’est ça, c’est lui ».
Le Patron : « Tout à fait ».
Ricardo : « Ah oui ! Donc, la flûte, c’est Bobby Jaspar ».

Incroyable Ricardo Del Fra ! Il est une vraie encyclopédie du jazz. Donc, je découvre Bobby Jaspar, je découvre Roland Kirk. Après, il y a eu Steve Kujala, Hubert Laws et puis il y a encore les fous, les Martiens, tu ne sais pas d’où ils sont, un Suisse, un grand, immense qui faisait des reprises de Jimmy Hendrix à la flûte.

SA. Mais c’est drôle que tu me parles de Roland Kirk parce que même au tout début du film qui est fait, je t’ai entendu et j’ai dit « Mais il est plus proche de Rawson que la flûte peule, mais en fait c’est exactement parce que Rawson faisait ça et personne ne savait d’où ça venait.

JLT. Peut-être que lui, à cause de son handicap, je pense qu’il avait des oreilles dix fois plus grandes que les autres.

SA. oui aussi apparemment ?

JLT. Je ne sais pas. J’écoute, mais Yacouba a une expression qui est très belle. La flûte, c’est quoi ? C’est un tube avec des trous, c’est du bois avec des trous dedans et Yacouba a dit : «Là-dedans, il y a des secrets. Il faut chercher les secrets ». Ben, regarde, tu vois, elle est là ma copine. Tu es vraiment dans la maison de ma flûte. Donc, déjà, les secrets (Jean-Luc émet des sons brefs et surprenants avec sa flûte).

SA. : Le groove !

JLT. : Déjà, il y a des choses-là. On n’est pas obligé, tu vois, bien qu’elle ne soit pas montée (Jean-Luc émet diverses sonorités étonnantes). Il y a des secrets partout.

SA. Surtout quand la flûte est en bois ?

JLT. Peut-être. J’aime beaucoup le matériau. Je n’arrive pas avec le métal. J’ai essayé, parce que la flûte en métal, pour faire du jazz, elle est peut-être, pour l’ergonomie, plus pratique. Mais pour moi, il y a un son là que j’adore. En principe, il faut souffler là (il joue quelques notes) pour que ça marche. Pourquoi n’a-t-on pas le droit de faire ça ici ? (Il joue des notes plus aiguës). Là, on arrive en Afrique. Là, on est chez les Peuls.

SA. Absolument.

JLT. J’ai cherché un peu tout ça. Il y a des secrets, comme dit Yacouba. Il y a plein de secrets. Le vent est partout (il souffle dans son instrument imitant les bruits du vent). Et après vient le groove (il émet des sons pulsés au dynamisme incroyable). Il y a même un tambour là. Il y a un batteur dans la flûte.

SA. Alors, tout à l’heure, quand tu étais en train de remonter ta flûte, j’ai vu que tu étais très proche du nez justement. Je sais que tu as travaillé avec le nez et le vrai joueur de nez pouvait en fabriquer une juste avec un bout de papier.

JLT. Il existe des gens qui n’ont peur de rien, qui fabriquent une flûte, même une flûte traversière. J’avais un ami qui s’appelle Michel Bonamy et qui habite en Irlande maintenant. Il se promenait un jour à la plage. Il a trouvé un bout de bambou, il a pris son couteau, il a obtenu une flûte qui était parfaite. Le soir même, il jouait en concert avec. Yacouba fabriquait ses flûtes comme ça. Le berger peul traditionnel, il va avec ses bœufs dans la brousse, il trouve un bout de mil de sorgho, il prend un couteau, il fait une flûte, il joue avec toute la journée ; le soir, la journée est terminée, il balance la flûte, il va dormir et puis le lendemain, il en fabrique une autre. Il redonne la flûte à la nature. Il dit merci et puis il fait une offrande.

SA. Pour cette raison, je trouve que ta flûte en bois, c’est vraiment parfait parce que c’est directement nature et, de toute façon, en anglais comme en français, c’est dans wood wind, donc, tu respectes ça.

JLT. Oui, en fait, ce que j’aime bien dans cette histoire, c’est quand même une histoire de recyclage finalement. C’est que ces flûtes-là, elles ont été abandonnées par les gens qui les jouaient quand la flûte en métal est arrivée. Les gens qui jouaient ça, c’étaient des aristocrates, c’étaient des gens qui avaient l’argent pour avoir l’éducation musicale, pour jouer Jean-Sébastien Bach, Vivaldi. Donc, ces aristocrates avaient des domestiques. Les aristocrates étaient plutôt issus de puissances colonisatrices comme l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la France et les domestiques étaient plutôt des colonisés et en Angleterre notamment, les colonisés étaient irlandais. Donc, ces flûtes-là ont été récupérées par les femmes de chambre, par les palefreniers, par les cuisiniers parce que ces flûtes étaient dans les greniers, elles n’étaient plus jouées. Ils les ont ramenées dans leur pays et, là, ce n’était plus pour faire de la musique de chambre, il fallait faire danser les gens dans les cours de la ferme, ce qui a donné lieu à quelques petits trafics sur les flûtes. On allait garder les vaches aussi, mais il y avait tellement de flûtes en Irlande qu’on fouettait sur les vaches avec les flûtes. Elles ont donc été recyclées par les Irlandais et après elles sont revenues en Bretagne. Il n’y a pas longtemps, j’ai eu l’occasion de jouer avec un flûtiste martiniquais, il s’appelle Max Cilla.

SA. Fantastique flûtiste.

JLT. Et, en fait, c’est la même histoire pour la flûte de Max. Les flûtes cubaines, c’est la même histoire. Là, on revient dans le jazz. C’est-à-dire que ces flûtes que tu vas retrouver à Cuba, c’étaient aussi des flûtes au départ qui appartenaient aux colons d’origine européenne pour jouer de la musique classique et quand la flûte en métal est arrivée, ces flûtes-là ont été abandonnées et ce sont les domestiques qui les ont récupérées pour faire de la musique populaire. Donc, c’est le point commun de la salsa, de la musique irlandaise, de la flûte des Mornes, de Max, etc.

SA. Les Bretons sont connus mondialement pour voyager et tu fais ça dans tous les sens du terme : au travers de ta flûte, mais aussi au travers de ce que tu dis dans le film La Transmission. Explique-moi un peu ça, ce côté m’intrigue.

JLT. Je pense qu’il y a plusieurs degrés dans le voyage chez les Bretons. Le premier degré qu’il ne faut pas oublier, c’est la misère. Les gens qui voyagent, les gens qui quittent leur pays, ce sont des gens qui rêvent de vivre mieux ou qui ne peuvent plus rester dans leur pays. Tout le monde est heureux de rester chez soi auprès de ses parents, de sa famille, mais à un moment, il faut partir parce qu’il n’y a pas de travail, parce qu’on ne peut pas vivre, car la Bretagne jusqu’aux années cinquante soixante, c’était une terre qui était très difficile, ce qui explique beaucoup l’immigration bretonne.

Compléments

En guise de dessert, voici quelques extrait musicaux de Jean-Luc Thomas en compagnie de Michel Godard, souffleur de serpent et de tuba, ainsi que Zinder, un court documentaire, tourné lors de sa rencontre avec Yacouba Moumouni. Et pour aller plus loin et tout savoir sur Jean-Luc, suivez le guide.


Remerciements à René Gherson.

[1] Le Souffle de la Terre | Réalisé par Laurent Benhamou | Production Hirustica | chef de projet Séverine Berger | Veev Com | Durée 15’53’’.

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