John Lennon et les fraises

 In Chroniques

« Let me take you down
’Cause I’m going to Strawberry Fields

Nothing is real,
And nothing to get hung about

Strawberry Fields for ever »
(Je veux t’emmener avec moi,
car je vais à Strawberry Fields
Rien n’est réel
et ce n’est pas la peine de s’en faire
Strawberry Fields pour toujours)

Tel va le refrain d’un morceau inscrit sur la playlist de l’humanité dont la mélodie est gravée — peu ou prou — dans nos mémoires.

Le Strawberry Fields Forever des Beatles est un morceau fascinant pour de nombreuses raisons. Tout d’abord, il inaugure une sophistication sonore qui influencera tout l’univers rock à venir – le quatuor possède la réputation d’avoir toujours une longueur d’avance, une réputation soufflée en pop-corn par une presse désireuse d’exacerber l’opposition entre les deux groupes britanniques phare de l’époque pour faire couler de l’encre sinon des larmes, une situation qui faisaient autant marrer les gars de Liverpool que les banlieusards de Londres plongés dans le même bain chaud bouillant et qui n’hésitaient pas à se rendre service à l’occasion.

Ensuite, il y a bien sûr les paroles, écrites par John Lennon, elles sèment le trouble dans les esprits des fans qui déchiffrent les morceaux minutieusement en quête d’un secret inatteignable et enchantent ceux qui perçoivent le morceau comme une ritournelle mélodique au goût sucré qui fleure bon le peace and love en devenir. Les premiers s’arrachent les cheveux sur le sens irrémédiablement profond des couplets et du refrain, les seconds se fixent sur le vocable Strawberry se basant sur la chromatique suave du morceau pour en tirer leur conclusion.

Parmi les premiers, des passionnés érudits s’avouent perplexes : François Bon pense qu’il s’agit d’un des « poèmes les plus étranges de John Lennon », ailleurs, les théories s’amoncellent. Une en particulier rassemble et rencontre une forme d’unanimité : Strawberry Field est un lieu précis dont John Lennon aurait repris le nom. Mais voilà qu’une rock star contemporaine des Fab Four lâche une nouvelle information : « Strawberry Fields » serait le nom d’un acide (LSD), une drogue joyeusement consommée à l’époque – les Beatles ayant officiellement annoncé son existence au monde via les initiales de Lucy in the Sky with Diamonds – et effectivement répertorié dans The Encyclopedia of Addictive Drugs de Richard Lawrence et Miller (L’Encyclopédie des drogues addictives).

La seconde catégorie d’auditeurs voient les choses autrement. Ce sont des non-spécialistes revendiqués, des passionnés de musique sans TOEFL qui frémissent au son des Rickenbacker et des Gibson, rebondissent sur un refrain, un choo bi doo doo qui swingue voire un mot qui résonne familièrement pour lui construire des cathédrales d’évocations sensorielles. Strawberry Fields fait partie de ces mots-là. Les fraises d’aujourd’hui évoquent peut-être de vastes étendues où les citadins en mal de campagne et de produits « vrais » cueillent au kilo le fruit star du début de l’été, ravis de prendre l’air et de payer moins cher une garriguette hyper marketée et vendue à prix d’or sur les marchés, mais elles ont aussi le parfum des jardins cachés où les jolis fruits rougissent lentement à l’ombre du noyer et le goût des promenades où la cueillette précieuse des fraises des bois, perles rouge sang perdues parmi les herbes folles des bords de chemin, ou des talus de forêts donnent envie de croire que tout n’est pas fichu. C’est dire que la fraise est synonyme de soleil et de joie de vivre — tout comme le morceau des Beatles finalement dont la délicieuse légèreté ne mérite pas d’être contredite par une interprétation corsetée.

Hors champ, la fraise occupe également un terrain lexical aux expressions fleuries que l’on pourrait recontextualiser en décrivant John Lennon comme un mec qui savait ramener sa fraise pour parler de paix dans le monde quant à savoir s’il était aux fraises quand il a écrit Strawberry Fields Forever, nul ne le saura jamais, mais ce qui est certain c’est qu’à chercher la fragaria dans ce song des Beatles, on n’en trouve pas !

Comments
  • Frances
    Répondre

    Brillant, je fais parti des seconds assurément !

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