Hugo au foyer

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Portrait de Victor Hugo âgé par NadarLe portrait d’un Hugo en fin de carrière et de vie, blasé par le poids de l’expérience, du deuil et de l’exil politique devant le jeune objectif de Nadar, ce portrait qui a illustré tous nos manuels de français et a été souvent associé à la peine des Misérables ou aux élans des Contemplations, ce portrait, donc, laisse difficilement imaginer « Totor » aux fourneaux.
Pourtant la poésie de l’art culinaire l’a saisi, comme l’illustre ce court texte publié en préliminaire du Dictionnaire de son ami Dumas en 1873. Extrait.

« J’ai vu à Sainte-Menehould une belle chose, c’est la cuisine de l’hôtel de Metz.
C’est là une vraie cuisine. Une salle immense, un des murs occupé par les cuivres, l’autre par les faïences. Au milieu, en face des fenêtres, la cheminée, énorme caverne qu’emplit un feu splendide. Au plafond, un noir réseau de poutres magnifiquement enfumées, auxquelles pendent toutes sortes de choses joyeuses, des paniers, des lampes, un garde-manger, et au centre une large nasse à claire-voie où s’étalent de vastes trapèzes de lard. Sous la cheminée, outre le tournebroche, la crémaillère et la chaudière, reluit et pétille un trousseau éblouissant d’une douzaine de pelles et de pincettes de toutes formes et de toutes grandeurs. L’être flamboyant envoie des rayons dans tous les coins, découpe de grandes ombres sur le plafond, jette une fraîche teinte rose sur les faïences bleues, et fait resplendir l’édifice fantastique des casseroles comme une muraille de braise.
Si j’étais Homère ou Rabelais, je dirais : “Cette cuisine est un monde, dont cette cheminée est le soleil.”
C’est un monde en effet. Un monde où se meut toute une république d’hommes, de femmes et d’animaux. Des garçons, des servantes, des marmitons, des rouleurs attablés sur des poêles, sur des réchauds, des marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent, des pipes, des cartes, des enfants qui jouent, et des chats, et des chiens, et le maître qui surveille.
Mens agitat molem. » [1]

Un petit texte croustillant qui ouvre en appétit, une antichambre confortable à nos propos sur la musique de la langue culinaire…


[1] « L’esprit meut la matière », citation de l’Énéide (liv. VI; v. 727) de Virgile.

Illustration : Nadar (Gaspard-Félix Tournachon), Victor Hugo, vers 1884. Encyclopædia Britannica, https://www.britannica.com/biography/Victor-Hugo/media/274974/11798

Showing 3 comments
  • Patricia DETHYRE
    Répondre

    Je ne connaissais pas, chez Victor Hugo, ce goût pour la cuisine… Belle description ! Merci pour le partage.

  • Florence Albrecht
    Répondre

    Magnifique ! Cet Hugo, il faut l’engager pour la revue !

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Huysmans, couverture partielle de l'Oblat, édition de 1903