La grande bouffe

 In Poésie

Nous regardions la vie comme si ç’eût été un film ;
mais même au cinéma nous ne voulions pas admettre
que dans le film il fût question de la vie.

Fritz Zorn, Mars.

Le Chef aiguise ses couteaux, et avec amour
Il emporte aussi ses meilleures recettes et ses bocaux pour fins gourmets
La bâtisse est coquette pour un séminaire gourmand, l’ambassade de Chine la convoite
Et cet arrivage gargantuesque de nobles produits
On danse sur le Bolero de Ravel avec une tête de veau
On imagine les menus au programme. Allegria ! Allegria !
La fête commence ! To be or not to be ? On suce la vie jusqu’à la moelle
La grande bouffe s’ouvre avec une entrée réussie
Quatre copains, des huîtres charnues et des clichés érotiques

Le dîner est presque parfait, l’esbroufe magistrale
Ça impressionne une coquette bâtisse pour un séminaire gourmand
des couteaux aiguisés et avec amour du Chef, des recettes de mets délicieux
Et cet arrivage gargantuesque de nobles produits
C’est suspect, c’est trop tout de même. Vanitas vanitatis !
To be or not to be ? La vie est une farce !
La grande bouffe se poursuit en plats de consistance farcis d’ironie
Pas de farce, pas d’esprit. Il y aura de l’imposture, beaucoup
L’excès pour l’impuissance, l’abondance pour le manque

Manger, manger, manger. Si tu ne manges pas, tu ne vas pas mourir !
La vie est une farce ! Vanitas vanitatis !
Les plaisirs à portée de main dans le laboratoire bourgeois
raffinés à en dégoûter, loin du besoin
Si tu ne manges pas, tu n’es rien
Si tu ne baises pas tu es moins que rien
Ta liberté, une illusion, un poisson-poulet, une orgie crapuleuse
Du néant servi à la table de l’existence, trop-plein de jouissance écœurant
dressé dans les assiettes, en vain. To be or not to be ?

Manger, manger, manger. En dehors de la bouffe, tout est épiphénomène !
Ces voluptueux banquets de chairs marinées s’en allant en eau de boudin
sans rassasier ni combler les trous d’un béant désir
Comme c’est absurde, il faut donc mourir
d’une improbable faim. To be or not to be ?
C’est un pathétique laboratoire, le corps d’un bourgeois
Mange ! Mange ! Mange !
La grande bouffe, c’est la satire des satires sur la consistance du désir
Pense que tu es un petit Indien à Bombay !

On s’offusque de l’arrogante misère des quatre physionomies quadragénaires
On retient l’apparat bourgeois, la scandaleuse liberté. Vanitas vanitatis !
Décadent quatuor harmonieusement dissonant, tels des bœufs sur le toit
Les carcasses, pour le dessert, éclatent en allégories dépecées
dans le jardin parmi le tilleul de Boileau et les chiens errants

C’est tabou mais le bourgeois connaît aussi la misère, c’est un laboratoire pour nos sociétés
Manger, manger, manger. Elles font, elles aussi, maintenant, l’expérience
de ne jamais être rassasiées, ni combler les trous du béant désir qui se raffine avec dérision
lorsqu’il s’éloigne du besoin et de la simplicité

La grande bouffe, satire des satires sur la consistance du désir
Et des réactions aussi excessives que le film en effet miroir
C’est cru le désir, c’est jamais assez bien cuit, c’est jamais assez bien assaisonné
Croît-on n’avoir aucune raison de manquer si l’on a les moyens ?
Veut-on mépriser l’écœurante mécanique qui n’en finit jamais
de désirer sans fin en mijotant des plaisirs nouveaux et illusoires ?
On s’offusque de l’arrogante misère des quatre physionomies quadragénaires
Mais comme c’est absurde, mourir d’une improbable faim
Le désir est universel

Ni trop ni trop peu, voilà la sage réjouissance qui se moque
Et défie toute société ayant franchi la famine

 


Illustration : Hoda Hili | Remerciements : Olivier Baudoin

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