Le gourmand, homme de trop ?

 In Philorama

Mise en bouche de grande classe

— On s’est trop goinfrés à la cantine m’dame, par pitié rien de lourd cet après-midi !
— Les frites m’ont sauté dessus avec leur gras bidon, elles ne me lâchent plus ! Rien à faire m’dame, je ne peux plus rien assimiler et…
— … et puis, pas le droit d’ouvrir les fenêtres dans le local ! Alors les effluves de camembert rance en complot avec l’huile des frites, ça m’a terrassée. Même que la petite pomme verte a fini morte étouffée, je vous jure.
— Quelle imagination ! Une vraie classe de grands gueulards ! Et pas de maternelle, presque des adultes !
— Eh m’dame, vous nous insultez là !
— Où est l’insulte, « adultes » ou « gueulards » ? Quant à ce dernier mot, disons que je vous traite de gourmands de manière un peu familière, vu que vous l’ouvrez grand comme la bouche supérieure d’un haut-fourneau ; ce qui est à peu près le sens premier du terme.
— Bien merci, de grosses cruches quoi ! On vous voit venir. À quelle sauce allez-vous encore nous manger, nous qui sommes déjà pleins !
— Tu te contredis là, non ? Qui va manger qui ? Tiens tiens… Si je te gave, c’est moi qui en réalité me gave, n’est-ce pas ?
— C’est trop, là !
— Trop, ou pas assez ? Que manque-t-il à cet après-midi de travail, une sorte de désir ? L’appétit rassasié de frites a-t-il vaincu l’envie de penser ? Et pourtant vous êtes là, vous argumentez et faites les fines bouches ! N’est-ce pas un signe ?
— Un signe de quoi ?
— Cherchons… et ouvrez-moi donc cette fenêtre !

Et patati et patata, les mots giclent, se gobent ou chutent sans remède, c’est selon. La consigne grappillée néanmoins, et qu’on retient a minima, c’est qu’on écoutera bouche cousue textes antiques, modernes ou récents relatant l’histoire d’un homme blâmé par ses contemporains pour quelque action, puis les dialogues afférents sauvés des archives, sortes de procédures que clora toujours quelque plainte, chant ou credo. De tout cela, on tirera recette — ou pas.

Le hors-d’œuvre suit l’esprit, et parfois la lettre, des livres II, III et VII de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote. Le plat de résistance a mijoté dans les Confessions, l’Émile et La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Enfin Mille plateaux de Deleuze et Guattari ainsi que Totalité et infini de Lévinas infusent très légèrement et très librement le dessert.

Hors-d’œuvre tempéré (Aristote au gymnase)

Tous n’ont que cela à la bouche depuis le deuxième jour des Jeux, du potier au joueur d’aulos en passant par le nauclère et la ravaudeuse. Le lancer du disque, moment très attendu du pentathlon pour le style autant que pour la performance, s’est achevé en drame : quatre kilos de bronze sur le pied dès la moitié du mouvement circulaire, bedaine en l’air, hurlements et lâcher de bran ! Passe à la palestre où les pédotribes en ont vu d’autres, mais au gymnase ! Incurie de l’entraîneur, intempérance d’un athlète pourtant chevronné ? On dit qu’il y avait des grives rôties, des pétoncles et du vin à volonté au banquet de la veille, à l’Académie où le jeune Aristote, depuis peu, tient tête au vieux Platon ; on dit qu’Exénète en était…

— Je connais bien Dromeus de Stymphale, c’est un entraîneur avisé : l’erreur de dosage est improbable. Et quand bien même ! Exénète n’est pas novice, il sait où commence la démesure. Non, nous avons bien affaire à un manquement délibéré à la tempérance. Faut-il le rappeler, dans les termes de cet Aristote que l’aspirant champion semble préférer à son art ? L’excellence (arétè) en tout domaine est une disposition (hexis), rodée par l’habitude d’agir selon la médiété (mésotês), entre l’hyperbolê (excès) et l’elleipsis (défaut), juste mesure seule propre à mettre « en bon état » et à rendre capable de « bien accomplir son œuvre propre ». Œuvre propre qui, faut-il le souligner, consistait dans le cas présent à se forger un corps apte à concourir avec les meilleures chances de victoire. Or l’idiot d’Agrigente aurait englouti cinq kilos de volailles farcies, des caissons de coquillages et même quelques gâteaux, le tout arrosé de vin de Pramne ! Coupable d’hyberbolê, sans conteste ! L’excès de gourmandise a détruit toute perfection en Exénète, qui eût mérité d’être décapité par son disque pour son mépris de l’orthos logos.
— Gavé et saoulé en compagnie du jeune disciple de Platon, quelle ironie ! Les recommandations en annexe du règlement des Jeux olympiques se gargarisent de la différence aristotélicienne entre le « moyen dans la chose » d’une part, ce point identique dans tous les hommes qui « s’écarte à égale distance de chacun des deux extrêmes », et le « moyen par rapport à nous » d’autre part, « ce qui n’est trop, ni trop peu » et dépend de la fonction propre, non de l’arithmétique et donc diffère pour chaque être et pour chaque homme. « Si, pour la nourriture de tel individu déterminé, un poids de 10 mines est beaucoup et un poids de 2 mines peu, il ne s’ensuit pas que le maître de gymnase prescrira un poids de 6 mines, car cette quantité est peut-être aussi beaucoup pour la personne qui l’absorbera, ou peu : pour Milon ce sera peu, et pour un débutant dans les exercices du gymnase, beaucoup. Il en est de même pour la course et la lutte. » Eh bien ! Pour que soit assouvie honnêtement la gourmandise d’Exénète, il eût fallu que la médiété relative à sa complexion propre, sommet personnel de perfection, équivaille à deux charrettes de grives et un tonneau de vin ! Malheureusement pour lui, ce n’est pas le cas : la limite est franchie, l’hybris évidente, la dykè offensée, et pour la sophrosunè il faudra repasser !
— Vous dites qu’il fut trop gourmand à ce banquet, moi j’irais plus loin : il était de son devoir de ne pas être gourmand du tout ! La gourmandise n’est-elle pas déjà un excès, un désir illimité, par opposition au besoin de manger qui répond à la sensation de faim ? N’oubliez pas que le gourmand, le gastrimargos, se fait un dieu de son ventre (gastêr) ! Et si vous le dites laimargos, n’alléguez pas limos, la faim, pour le dédouaner ! Laimos est la gorge et le gourmand, avide (margos) de se goinfrer par ce côté-là, ne répond à aucun besoin naturel et toujours excède ce que requiert une prise de décision sage (proairesis).
— Pas d’accord ! Rien d’adventice dans le désir de nourriture en ses variations individuelles, puisqu’il dépend d’une complexion singulière ! Chercher un plaisir qui soit nôtre a « quelque chose de naturel », quand bien même la survie n’en dépendrait pas. Il en est ainsi du « désir de telle ou telle sorte de nourriture » comme du « plaisir amoureux » qui varie dans son intensité, ses modalités et ses objets. On ne demandait pas à Exénète de tuer en lui le désir de grives, peut-être même lui était-il loisible d’en goûter une à la veille des épreuves… quoiqu’en ce domaine, je ne sois guère compétent. Mais il s’est « trompé » dans l’unique sens possible ici, celui de « l’exagération », il a passé la « mesure convenable » et cela à sa manière, en aimant « à la folie » les grives et le vin ! Non pas en « prenant plaisir à des choses qu’on ne doit pas désirer » (ce qui peut arriver) mais en « dépassant la mesure courante » et en « prenant du plaisir d’une mauvaise manière », au mauvais moment et (sur ce point, reconnaissez qu’il est du moins permis de s’interroger) avec les mauvaises personnes. Au lieu de s’amuser autant qu’il voulait à l’intérieur des limites, par des variations quantitatives acceptables, il est sorti de la limite et ce changement qualitatif l’a fait basculer sinon dans l’infamie, du moins dans le ridicule…
— Ah, parlons-en ! Exénète fit montre d’une gourmandise immodérée, d’un dérèglement dans le rapport aux plaisirs ! Dans quel autre domaine parlerait-on d’ailleurs de modération (sophrosunè) et de dérèglement (akolasia) ? Ni dans les plaisirs de l’ambition ou du savoir, de la flânerie ou de la parlote, ni dans rien qui concerne la vue, l’ouïe ou l’odorat, mais bien seulement dans « ces sortes de plaisirs que l’homme possède en commun avec les animaux, et qui par suite apparaissent d’un caractère vil et bestial, je veux dire les plaisirs du toucher et du goût. ». Encore Aristote précise-t-il que la discrimination des saveurs, art des « dégustateurs » et des « bons cuisiniers », dont relève le goût, ne procure guère de plaisir susceptible de dérèglement. C’est la « jouissance qui leur vient tout entière par le toucher, à la fois dans le boire et dans le manger ainsi que dans ce que l’on nomme les plaisirs de l’amour » qui est recherchée par les « gens déréglés ». On raconte qu’un certain gastrimargos « priait que son gosier devînt plus long que celui d’une grue, ce qui montre bien que son plaisir venait du toucher. »
— On avance ! Exénète a donc exagéré dans la recherche de cette sorte de plaisirs qui a quelque chose de bestial, quoiqu’en soi les rechercher, avec modération et chacun selon sa complexion, n’ait rien de répréhensible. L’excès de gourmandise prend le risque du franchissement d’une frontière garante de l’humanité, d’autant que cet amour fou morcelle le corps, localise le plaisir dans le gosier qu’émeut le contact direct ou presque (je passe sur le rôle controversé de la salive) avec la nourriture. Loin des « plaisirs épurés » que procurent les frictions du corps tout entier au gymnase et des bains chauds, prisés des athlètes dignes de ce nom, il a perdu le droit de porter ce titre. La faute en est à cette passion pulvérisant la belle unité corporelle, signe d’une belle âme…
— À cela s’ajoute qu’un gourmand excessif s’afflige « outre mesure » de l’absence du plaisir ; en ce sens, le « plaisir lui-même cause de la peine. » Qu’on n’ait pas entendu Exénète se plaindre ne saurait bien sûr valoir comme preuve de son innocence, à la foule déçue voire rageuse il n’allait pas le lendemain, de surcroît, déclarer vouloir récidiver ! Quant à savoir s’il fut acteur de sa gourmandise excessive, auquel cas on parlera de dérèglement (akolasia), ou s’il l’a subie par impuissance à résister à l’attrait des grives, et l’on parlerait alors plutôt d’intempérance (akrasia), ce n’est point à nous d’en juger.

Quelle gamelle fut mienne, au gymnase mais surtout au retour ! On ne titille pas impunément la norme chevillée à la physis ! J’aurais voulu n’avoir pas à choisir entre perfection et gourmandise, être un homme prudent (phronimos), gourmande incarnation de la droite règle et qui se ferait plaisir sans braver le cosmos. Et si le « trop » pour le gymnase était le « sommet » d’un banquet de philosophes en méditation ? Les grives et le vin aiguisèrent mon talent dialectique, c’est manifeste… Renoncer à la sensualité ? Ou au gymnase ? Et si j’étais simplement au mauvais endroit, gourmand au mauvais râtelier ?

Plat de résistance à l’oppression (Jean-Jacques au petit coin)

Lundi sur les treize heures, on trouva le dénommé Jean-Jacques Rousseau, depuis un mois précepteur chez M. de Mably, assis sur les fesses dans un coin retiré de la bibliothèque du château. Un morceau de fromage aux herbes fraîches sur les genoux, un demi-septier de vin rouge à ses côtés, un quartier d’orange à la bouche, il lisait. Il s’avéra que le jeune homme avait payé de sa poche ce qui s’achète, et cueilli le reste dans son propre potager. M. de Mably aurait pardonné le chapardage, mais pas cet affront : refuser l’invitation à dîner, en sa compagnie et celle d’invités de marque, sous le prétexte fallacieux de jeûne et pour quoi ? Pour une fripe indigne d’un employé de bonne maison, solitaire de surcroît ! « Je lui aurais volontiers filé la pâtée ! » avoua l’honorable seigneur. Le sot se défendit : « C’est comme si mon livre dînait avec moi ! »

— Le jeune instructeur ne prise guère la « cuisine » ni les raffinements de la « gastronomie ». Quand la science élève l’aliment au rang de concept, quand la médecine du tempérament et des humeurs apprend à chacun et en toute certitude ce que sa complexion réclame, le blanc-bec ne jure que par la simplicité des aliments bruts que rien n’assaisonna, loin des « ragoûts » luxueux, et s’octroie une liberté indécente. Poires et cerises cueillies à même l’arbre, œufs tout chauds à peine extraits du cul de la poule, herbes cultivées dans la parcelle octroyée par M. de Mably… Et puis, nul lieu spécifiquement dévolu à la « mangeaille », comme il dit : rayon poussiéreux de bibliothèque, coin de fenêtre, ombre de l’aile d’un moulin… Nulle société réservée, mais une dînette en solitaire ou en compagnie de quelque ami, amie, parfois de condition très modeste ; quant à l’heure du repas, elle est celle du seul appétit. Il paraîtrait que ses goûts sont les mêmes en musique, et qu’il se délecte davantage d’une mélodie paysanne que d’harmonies savantes.
— Passe encore cette gourmandise de rusticité que gâteraient les sauces et les ragots de l’opinion, ce paradoxe d’une frugalité se soutenant d’excès en tout genre, hors-table hors-fréquentation hors-délais. On sait que ce conducteur d’âmes, philosophe à ses heures, cultive une gourmandise de « l’amour de soi » qu’attise une proximité à soi-même propre à « l’état de nature », contre « l’amour propre » et ses simagrées qui compare, contraint, bavarde. Mais il y a plus inquiétant ! Qu’y a-t-il derrière cette bravade naïve qui proclame : je dîne avec mon livre, mais plus encore mon livre dîne avec moi ? « Je dévore alternativement une page et un morceau », l’entendit-on prononcer. Fâcheuse gourmandise, que celle qui fait du texte un convive quelle que soit la réputation de son auteur ! Appétit de grignotage marginal, appétit de lectures indues… même combat antisocial !
— Vous m’y faites penser ! On retrouva cette phrase griffonnée dans sa chambrette : « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. » Jouir du gros pain et du vin qui est là, mais pétri d’une absence que l’imagination pare de mille attraits ! Je vois dans cette passion de rêveur invétéré et tout à la fois, de sensuel offert à l’instant, un grand péril pour notre société ! D’ailleurs que lisait-il, le sait-on ?
— Certains évoquent les Vies illustres de Plutarque, d’autres Robinson Crusoé de Daniel Defoe. M’inquiète surtout, moi, le prétexte mensonger du jeûne : n’est-ce pas là se moquer tout à la fois de l’Église et des préceptes médicaux les plus en vogue ? Monsieur Rousseau n’aime ni le jeûne pris pour lui-même, ni l’ascèse, ni rien de ce qui contraint l’appétit. En revanche sa gourmandise, loin de celle bien connue et par là rassurante du goinfre, s’entretient d’une privation comme par jeu, d’une retenue calculée qui se targue de déconstruire les habitudes et ainsi d’aiguiser, puis régler l’appétit pour accroître le plaisir. Cette gourmandise d’esprit, qui conduit à jeûner quelque temps court au nom de la gourmandise, à se passer quelques jours de café pour se réjouir ensuite plus vivement de son amertume, est aussi celle du convalescent qui serait, voyez-vous, seul à savoir manger parce qu’il redécouvrirait la saveur simple du lait, voire de l’eau. La raison régulatrice, réduite à donner aux jouissances du ventre un « air de fête » !
— Si cela ne concernait que sa personne… Mais il est en charge de jeunesses ! Lors d’un autre préceptorat, il aurait détourné à des fins prétendument éducatives la gourmandise d’un petit Émile qui lui était imprudemment confié. Pour faire courir ce jeune noble un peu paresseux avec les galopins du village voisin, il lui aurait promis des gâteaux en cas de victoire, tablant sur l’intérêt croissant du gosse pour la course. Effectivement, Émile en vint paraît-il à oublier la récompense et à aimer courir. N’empêche ! Drôle de ruse, et bien dangereuse.
— Vous ne dites pas tout. Le plus préoccupant, c’est qu’il veut rendre l’enfant gourmand ! Oh certes pas de gâteaux, ce qui après tout serait bien maladroit mais sans gravité ! Son utopie éducative ambitionne de forger chez l’enfant un goût ouvert aux nouveautés, y compris aux saveurs des mets étrangers ! Le petit de Mably, interrogé, avoua que pour ce précepteur mutin, il n’y a « que les Français qui ne savent pas manger, puisqu’il faut un art si particulier pour leur rendre les mets mangeables. » Savoir manger, loin de varier les saveurs dans le cadre de la science et de la civilité, consisterait à se perfectionner sans préjugés dans l’art de jouir du palais. Sans préjugé national, ni même de milieu ! Figurez-vous qu’il faudrait se rendre apte à être « tout aussi content à la table d’un paysan que de celle d’un financier » ! Et je passe sur le végétarisme, l’association folle de la consommation de viande au cannibalisme, alors même que notre cuisine s’emploie à accommoder si gracieusement les viandes les plus diverses…

Pfff, que ne faut-il pas lire et entendre sur soi ! Je salive d’un repas en compagnie de mon cher livre. Porte close ou ciel dégagé me délivrent de leurs prisons, de leurs monstrueux mélanges et pernicieux assaisonnements, m’ouvrent à tout ce qu’ils s’interdisent et veulent m’interdire. Moi je me fiche de leurs faux excès, de leur alchimie qui dénature, de toute cette avarice de normes. Je me préserve, sans réserve ! Homme à paradoxes, jamais à préjugés. Penseur gourmand, en trop dans leur monde, traqué, gourmandé. Pour leur échapper, je serai gourmand sans mesure. Mon copain Denis soutient que l’orange a la faculté de « réjouir l’estomac », ce n’est pas faux. « Matérialisme du sage » ! Mais sait-on bien ce qui peut réjouir un estomac ? Un aspirant citoyen du monde doit savoir fureter : bonne raison de quitter mon coin de bibliothèque et leurs reproches, et de me faire explorateur…

Dessert disert (Dionysos en tournée)

 

Depuis quelques mois, les traces s’entrecroisent puis se perdent. Des bergers auraient aperçu l’argonaute, après le Mont Méros et la Perse, à Iolcos en Grèce où il eut l’idée, dit-on, d’un aliment d’or jamais encore décrit ; d’où l’embarquement vers la Colchide où il fit halte et fut repéré, enivré de saperavi et s’empiffrant de l’herbe fraîche réservée aux moutons. Depuis, plus rien. Sinon qu’il aurait commis, puis partagé avec quelques démons zonards, un khatchapouri de pain au fromage et haricots agrémenté, au lieu de bœuf, de ces limaçons de couleurs et tailles si variées qu’on les laisse aller sans nom, peuple des lieux moisis que fuient les pique-niqueurs.

— Ne me parlez pas de « gourmandise » pour cet appétit malsain, abject, cette gloutonnerie de l’innommable ! Ce voyageur qui court l’informe, l’inconnu, le non-reconnu et s’en repaît, hors logos, amoureux des alliances insupportables, me rappelle les aberrations alimentaires du Pica auquel un article de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert est consacré, et qu’explore aujourd’hui la psychiatrie. Comme la pie au goût dépravé, il bave de convoitise devant gastéropodes ou divers riens qu’il vit au soleil ou en rêve et dont l’attirent le reflet, la consistance ou l’odeur. Ce n’est pas un gourmand, mais un pauvre homme à soigner.
— Et pourquoi donc proscrire ici le mot de « gourmandise » ? Cette expérience réelle ou fantasmée d’une sortie hors du territoire balisé de la routine nourrissante, du savoir social à propos de la nourriture, cette échappée au risque de l’éclatement ne révèle-t-elle pas le fond le plus souvent caché de tout « gourmand » ? Les villageois de Diascourias décrivent l’argonaute tantôt comme un petit humain insignifiant, tantôt comme un dragon crachant une épaisse fumée rouge, et même parfois comme cette fumée rouge toute seule et sans dragon derrière … Ah, modifier son corps pour accueillir davantage et d’autres choses, tel Gargantua poussant aux limites la barrière des os qui retient la chair et stimulant à l’envi anus et gorge, ces écluses de la passion gourmande !… Être gourmand, qu’est-ce sinon être curieux du monde, ce plus-que-ma-maison, et de ce soi qui est toujours plus-que-moi ?
— Le « gourmand », un corps-monde en quelque sorte et non-soumis à son anatomie ? Vous y allez fort, et si c’est le cas je renonce à faire usage du mot ! Un corps spinozien ignorant des oppositions binaires entre Bien et Mal, entre Vertu et Vice, entre bonne-limite et mauvais-excès ! Un corps fait de « clapets » multiples, de « sas, écluses, bols ou vases communicants », affaire de fusions, abouchements et glissements ? Le gourmand, pour vous, serait « l’Homme-incréé », le corps-sans-organe, créatif CsO machiné par Deleuze et Guattari ? Fi de la structure répertoriée du corps du gourmand, place au plaisir poète qui décontextualise la gourmandise de convenance et ses indigestions, qui en réagence les éléments ! La proximité supposée avec le plaisir animal deviendrait-elle un atout, le signe d’une place privilégiée dans la panoplie des plaisirs humains, celle d’où la déterritorialisation, le devenir-autre et pourquoi pas animal, devient possible ? L’argonaute sort du territoire de la diplomatie pseudo-gourmande, déterritorialise le champ du comestible, salive à la pensée ou à la vue, au toucher, à l’odeur d’une chose connue de l’escargot ou de l’aigle, voire que nul animal encore ne testa. Et il faudrait y voir un signe de haute et noble « gourmandise », enfin fidèle à la source vive d’où jaillit le mot ? Ma foi, c’est séduisant ; et pourtant, c’est dégoûtant.
— Que vous trouviez cela dégoûtant n’y change rien et confirme plutôt mes dires. La curiosité gourmande se gausse de la toilette : trouvaille ingrate, surprise qui pique, extraordinaire qu’ignorent les contes de fées. Cook au xviiie siècle le savait bien déjà, qui rapporte dans son Journal avoir trouvé « savoureuse » la viande de chien. Expérimenter n’a rien du sexy des magazines, tout peut-être en revanche du sexe désirant de l’amour vrai. Dionysos est argonaute, feu jamais éteint renaissant, yeux de vin peau de chèvre, une seule chair avec ce qu’il dévore, démesure dont la sagesse est de savoir illusoire toute réplétion. Gare aux foyers apolliniens remplis d’ordre et de raison, s’ils s’imaginent à l’abri définitif de l’inconscient gourmand !

Oui ma gourmandise est curieuse, mais ils oublient le point crucial : l’hiver viendra. Que peut un foyer apollinien sans le feu hivernal, le délire joyeux et crotté, tout désespéré de Dionysos qui réchauffe et nourrit ? Dans l’enthousiasme à m’interpréter, nul n’a pensé que pouvait me mouvoir la bête peur de la faim, la pénurie zombie, la dure conscience du vulnérable. Cook, à l’affût de saveurs nouvelles, espérait trouver des aliments de substitution en cas de disette, comme Bernardin de Saint-Pierre à l’île Bourbon. Dans l’enfance j’épiais leurs tables mises comme pour l’éternité, seul à voir dans leurs festins de précaires parties de campagne menacées par la tempête, seul à voir le vent soulever déjà les nappes. Nom d‘une feuille de vigne ! Le monde me précède, me transcende, et l’extériorité absolue de l’être extérieur me tire des larmes de tendresse. Ces camions qui me prennent parfois en stop, pollueurs des fruits qu’ils transportent, ces terrains rendus infertiles, ces gamins de Diascourias crevant de faim pour que d’autres consument sans y penser… Ce gaspillage lucratif n’est pas excès de gourmandise ; je répugne à dire « gourmand » d’argent, de biens, de titres celui dont le prurit de possession, aliénant l’extériorité de l’Autre, étouffe dans l’œuf toute possibilité de devenir gourmand. C’est le monde qui me nourrit, et c’est décidément l’orange qui réjouit l’estomac ! L’orange et l’Autre au visage humain qui me montra l’orange, auquel j’offris un quartier, à l’orée de ce bois que n’atteignent pas encore les fumées des camions. Et dire qu’on me traite d’asocial !

Boutehors

Excès de gourmandise, l’expression est peut-être abusive : la gourmandise n’est-elle pas en elle-même excès, excédent, escapade ? Sans-mesure, comme l’amour disent d’aucuns. C’est vrai, si « mesure » est le nom d’un conformisme propre au prétendu juste milieu. Mais si Mésotês garde de l’asphyxie normative, préserve la possibilité d’un rapport curieux à l’Autre, autrui monde et soi ? Alors gloire à Aristote en sa maturité, à la mesure, à la prudence gourmande du fait même de sa nature excessive, à sa vigilance contre l’indifférence prédatrice qui refuse la gourmandise à ceux qu’elle affame, et peu à peu à tous. Visage gourmand, fragile et précieux d’autrui, mesure bien comprise au verso de ton excès !

— Oups, le délire ! C’est de vous cela, hein !
— Eh eh ! Qu’importe ? Alors, digéré ?
— Pas du tout : plutôt mis en appétit !
— Bien sûr, et tant mieux ! C’était dit cum grano salis !
— Moi j’ai tout capté, faut que je rumine.
— Tout compris, rien qui… reste ?
— Si ! Je ne vais pas vous dire tout ce qui m’est passé par la tête, hein, je le garde pour moi !
— Oui tu as bien raison : il en faut, du reste… sinon, c’est la dictature. Comme dit à peu près Montaigne, apprendre c’est faire son miel de ce qu’on nous transmet, et le miel ne ressemble pas au pollen. Le compte n’y est jamais, un déchet est une aubaine ! Les restes…
— Des restes ? J’en veux ! Enfin non, pas de ces frites-là : autre chose, mieux !
— C’est que le monde-cantine n’était pas gourmand aujourd’hui et que vous ne vous êtes pas éclatés, un tue-la-gourmandise ?
— Se débarrasser de la cantoche, alors ?
— Ou changer la cantine, la faire à l’extérieur, tout ouvrir, casser les fenêtres !
— labourer le terrain derrière le bâtiment E ! Des ateliers-cuisine, un potager.
— Faire venir les produits d’à-côté du lycée, sans pesticides.
— Choisir ses portions, réduire les déchets…
— Inviter des gens de l’extérieur, faire des gueuletons de restaus de campagne !
— Solidaires, culottés et calés ! Gueulards, curieux et lyriques. Me voilà tout agourmandie… Et maintenant, sortons !


Photographies : Florence Albrecht

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pommes de terre germées en noir et blanc