Les bémols de Staline : conversation avec un Kulturträger

 In Bibliofolie

Bruno Monsaingeon cumule depuis ses débuts de nombreuses expériences artistiques et créatrices. Violoniste, cinéaste documentariste, écrivain et essayiste, il nous propose dans son dernier opus un ouvrage de « conversations » avec le chef d’orchestre Guennadi Rojdestvensky.

Conversations sans langue de bois avec un géant de la direction d’orchestre

Guennadi Rojdestvensky (1931–2018), chef au nom imprononçable pour l’occidental commun (qui, traduit, signifie Denoël), est l’homme de tous les records. Atteignant l’âge de 80 ans, et ayant recensé et consigné tout de sa vie musicale, il relate dans ces pages disposer d’un répertoire couvrant au total 2429 œuvres, dont 101 premières mondiales et 472 premières en Russie ; à son actif plus de 3025 concerts et une discographie qui se monte à environ 800 disques. Toutefois, ici, il ne s’agit pas à proprement parler d’un ouvrage classique d’entretiens, comme le très réussi De la musique, conversations entre l’écrivain Haruki Murakami et le chef Seiji Ozawa [1].

Comme l’explique Monsaingeon dans un éclairant préambule, rigoureux et précis comme à son habitude, d’une écriture alerte et limpide, cet ouvrage est constitué de « morceaux d’entretiens » ou plutôt de pièces éparses d’un plus vaste puzzle que l’auteur du présent ouvrage aura construit avec le musicien durant près de trente années. De ces multiples échanges, qui donneront lieu notamment à plusieurs documentaires vidéo (Notes interdites ; Conversations avec Guennadi Rojdestvensky ; Retour aux sources), souvent remarquables sinon très instructifs et inspirés, l’auteur se déclarait regretter de ne pouvoir offrir au public mélomane une partie du matériau existant mais inexploité jusqu’alors, certes composite, mais souvent de première main. De ces heures de « rushes », l’auteur et son éditeur en ont tirés 25 chapitres de taille variable (de 2 à 20 pages), aux propos classés selon une logique chronologique au début puis se succédant de façon plus libre. Ces propos ont été, pour les besoins du présent ouvrage, réécrits, voire recomposés sous forme de monologues, dans un style direct pour le rendre plus accessible aux lecteurs.

Pour ma part, je retiendrai notamment de cet ouvrage kaléidoscopique, outre son préambule (« Le Grand Mamamouchi »), un très vivant entretien intitulé « Sonate à trois », avec son épouse et pianiste Viktoria Postnikova, ses hommages rendus à David Oïstrakh, Mstislav Rostropovitch et aux compositeurs Dimitri Chostakovitch et Sergueï Prokofiev, dans de souvent (trop) brefs chapitres qui, à défaut de nous rassasier, nous aurons mis en appétit, tout comme le discours introductif bien alléchant sur « tout ce matériau disponible et inexploité ». L’ouvrage, malgré les 332 pages, nous aura alors laissé un peu sur notre faim. Contrainte d’édition, peut-on penser : un ouvrage de 500 ou 600 pages aurait eu probablement plus de difficultés à trouver son public. Dommage pour les plus curieux et les grands gourmands.

Dans ces chapitres, Rojdestvensky nous gratifie de quelques coups de griffes et d’un humour parfois rugueux, voire cinglant. Il ne mâche pas ses mots. C’est même assez drôle car irrévérencieux et relativement inattendu, quand il parle notamment des tentatives de direction d’orchestre par d’éminents compatriotes instrumentistes solistes et néanmoins amis. Il défend en féroce avocat les savoir-faire et les exigences d’une « profession », chef d’orchestre, qui ne supporte pas, pour lui, la médiocrité, l’approximation, l’impréparation, l’improvisation ou l’imposture. Cet aspect direct de la parole, franc, assumant des points de vue tranchés sur la vie musicale fait aussi l’intérêt de l’ouvrage, pour qui pouvait imaginer le musicien plus en rondeur, avenant et sympathique. Un des atouts du présent ouvrage, mais qui pourrait lui être reproché dans une certaine mesure, consiste dans ses très nombreuses anecdotes, certaines savoureuses, parfois déjà connues (sur l’origine de l’expression qui donne son titre au présent ouvrage  Les bémols de Staline, le rôle des « accompagnateurs » lors des tournées hors de l’Union soviétique, l’administration kafkaïenne au GozKonzert ou à l’Union des Compositeurs) mais plus souvent ignorées sur des aspects plus personnels et intimes de la vie du musicien.

Un équilibre précaire entre anecdotes et profondeur du discours

On aurait aimé, et c’est là une légère critique faite à l’ouvrage, plus de détails sur le rapport du chef avec ses éminents prédécesseurs ou ses contemporains qu’il a entendu et vu diriger, plus de matière sur son expérience avec Chostakovitch, dont le chapitre trop bref recèle de délicieuses anecdotes ; pourquoi pas un chapitre respectivement sur Schnittke, Gubaïdulina et Britten, que l’on voit seulement traverser ces pages de façon fugace, alors même que Schnittke lui rend un vibrant hommage en exergue du chapitre 19 : «[…] La fréquentation de Rojdestvensky a été la grande chance de ma vie » ? Et quid de ses amours pour les symphonies de Sibelius et de Bruckner, dont il enregistrera, s’agissant de ce dernier les 21 versions différentes des 11 symphonies écrites (9 officielles et 2 symphonies d’étude) ? Et pourquoi cet intérêt étonnant en ce domaine pour des versions controversées (Édition Schalk pour la 5e symphonie, enregistrée en 2017 au Tokyo Metropolitan Theater, avec le Yomiuri Nippon Symphony Orchestra chez Altus) ?

Mais ne boudons notre plaisir de retrouver ce grand chef sous la plume érudite de Monsaingeon. Les bémols de Staline présente en quelques sorte un portrait kaléidoscopique d’un musicien essentiel des XXe et XXIe siècles. Le curieux pourra compléter cette lecture par les nombreux autres témoignages, analyses et commentaires de l’auteur, mis en scène dans ses documentaires, ou dans ses autres écrits, notamment celui consacré à Sviatoslav Richter [2] afin de reconstituer plus largement le grand puzzle de la vie musicale russo-soviétique au cours du siècle écoulé.

Et enfin, et ce n’est pas la moindre des choses, cet ouvrage nous aura donné envie de (re)découvrir les interprétations de ce chef d’orchestre et musicien de talent y compris dans un répertoire rare, comme il l’a abondamment enregistré avec la firme anglaise Chandos. Pour ma part, je chéris ses interprétation de l’opéra Le Nez et de l’intégrale des symphonies de Chostakovitch, ainsi que l’intégrale des symphonies de Sibelius, cette dernière se caractérisant par un mordant particulier et une certaine sécheresse qui sied à l’œuvre du compositeur finlandais, et qui la distingue de la très grande majorité des autres intégrales, qui recherchent davantage le beau son. Ces enregistrements ont été édités par la maison d’édition Melodyia, qui recèle par ailleurs de nombreux autres enregistrements du chef, notamment comme accompagnateur de célèbres solistes russes.

(Kulturträger : dispensateur de culture)

Bruno Monsaingeon, Les bémols de Staline, Conversations avec Guennadi Rojdestvensky, Fayard, Paris, 2020, 348 pages.


Références

[1] Murakami H. & Ozawa S., De la musique. Conversations. Éditions Belfond, Paris, 2018. Disponible en poche chez 10-18.

[2] Monsaingeon B., Richter – Écrits, conversations, Actes Sud, Paris, 1998.

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