Lettres d’Italie, Nietzsche

 In Bibliofolie

Il y a quelques années, je découvrais Èze, en sa partie perchée au-dessus de la Méditerranée, à quelques encablures de Nice, dans la lumière et le bleu intenses caractéristiques de la région. À l’entrée du parcours médiéval, une petite pancarte indiquait « Chemin Friedrich Nietzsche ». Quand on ne connaît de Nietzsche que le portrait anguleux à la moustache foisonnante, l’auteur de Zarathoustra et de Ecce Homo, on l’imagine plus dans un bureau sombre encombré de livres que sur les chemins. Grave erreur. Pour Nietzsche, le cheminement de pensée était indissociable de la déambulation, de la marche « sportive » même, sur les sentiers les plus escarpés.

On l’ignore souvent, mais ce penseur et philologue né 1844 en Prusse a eu une existence douloureuse au plus strict sens du terme. Victime de migraines incontrôlables et de douleurs ophtalmiques aiguës notamment, la marche est pour lui un second souffle : « Je suis au moins huit heures par jour sur les chemins : c’est à ce prix que je supporte la vie. » Comme nombre d’artistes et de penseurs à la santé fragile, la Méditerranée, et au-delà, l’Italie, son climat, sa lumière, ses villes, sa culture… et sa gastronomie, seront sa planche de salut.

Car au-delà du cadre, cette nouvelle culture culinaire, chaleureuse et conviviale, ce nouveau régime alimentaire, peut-être plus varié, lui apparaissent très bénéfiques. En tous cas, il s’en amuse, comme l’atteste cette lettre à Franziska et Elisabeth Nietzsche à Naumbourg, envoyée de Gênes, le 21 décembre 1881 :

En ce moment, les Génois dévorent en quantité monstrueuse leur gâteau de Noël, leur pane dolce di Genova, et l’envoient dans le monde entier. C’est très exactement notre Stollen, ou plutôt : notre Stollen est l’imitation allemande du pane dolce di Genova. Une pâtisserie avec des amandes, des raisins secs et du citron confit ne peut pas être une pure invention allemande — c’est évident.

On suivra aussi le philosophe dans ses amours — et ses désamours — avec la musique, avec Wagner, avec l’opéra. Par dessus tout, au milieu des tourments et des contrariétés, on découvre l’amitié profonde avec un compositeur, Henrich Köselitz, alias Peter Gast. Avec lui, tout est évoqué dans un climat de confiance rare : la musique, l’écriture de son œuvre et les plaisirs simples du quotidien. Voici ce qu’il lui écrit le 17 novembre 1880, dans une carte postale expédiée de Gênes :

Je me chantais, me sifflais vos mélodies pour me donner du courage : ainsi me resteront-elles en mémoire !

Florence Albrecht et Pierre Parlant nous donnent à voir, à travers ce choix éclairé et argumenté de Lettres d’Italie, d’autres facettes de l’homme Friedrich Nietzsche en pleine force de l’âge, de 1872 à 1888, période durant laquelle il rédigera la plus grande partie d’une œuvre qui devait le consacrer comme un penseur majeur du XIXe siècle, malheureusement bien après sa mort.

Friedrich W. Nietzsche, Lettres d’Italie | Choix et traduction par Florence Albrecht et Pierre Parlant | Préface de Pierre Parlant | NOUS éditions  | Caen, 2019, 240p., 20€.

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