L’Inondation à l’Opéra Comique de Paris

 In Scénopathie

L’Inondation d’Evgueni Zamiatine : une création à la fois poétique et abrupte, qui allie théâtre et opéra

L’histoire est à la fois banale et tragique. Simplifiée à l’extrême, c’est celle d’un « ménage à trois » (non souhaité) qui se termine par un meurtre. Mais voilà, chez Evgueni Zamiatine, auteur de la nouvelle L’Inondation (publiée en France pour la première fois en 1929), les choses sont moins abruptes, plus en demi-teintes. L’adultère – qui se double d’un détournement de mineure, n’ayons pas peur des mots – ne survient pas de nulle part : un malaise l’a rendu possible, exprimé par l’homme dans le reproche qu’il fait à sa femme de ne pas avoir d’enfant. La jeune fille –  car la rivale est jeune, très jeune même, « quatorze ans », nous dit-on (autant que d’années de mariage pour le couple stérile qui la recueille) – n’est pas aguicheuse, mais pas tout à fait innocente non plus… d’ailleurs, elle « fricote » avec une bande de jeunes. La femme, dès le début, n’est pas seulement une victime mais sait prendre des décisions qui compteront. Et la chaleur, le vent, le fleuve… compteront aussi.

Le texte de Zamiatine est beau, clair, acéré. Des motifs s’y distinguent : le bourdonnement d’une mouche, la folie sous-jacente de la femme, le bruit du vent. Des mots y reviennent, des attitudes, des gestes, qui alimentent l’histoire. Cette histoire, Joël Pommerat (pour le texte et la mise en scène) et son complice, Francesco Filidei (pour la musique) – car l’opéra L’Inondation est une composition à quatre mains – l’ont exaltée, ciselée, en ont révélé la part de non-écrit, sans la surinterpréter toutefois. Et en proposant plusieurs pistes de lecture, plusieurs fractionnements, au spectateur de choisir… ou pas. Il y a un « avant le meurtre » et un « après le meurtre ». La scène est d’ailleurs jouée plusieurs fois : au début (et la suite sera un flash-back jusqu’à la répétition, non jouée, du moment), puis lors des premières crises de folie de Sofia. Il y a un « avant l’inondation » et un « après l’inondation » (le moment de l’inondation inclut un travail suggestif du vidéaste Renaud Rubiano, eaux calmes puis impétueuses, corps figurant les retrouvailles du couple). Il y a un « avant la folie » et un « après la folie ». Il y a un « avant l’accouchement » et un « après l’accouchement ». Deux décors successifs : un immeuble « écorché » dans lequel évoluent le trio et ses voisins, puis les murs nus et gris d’un hôpital.

La musique, quant à elle, foisonne. Grouillements, enchevêtrements de lignes mélodiques, sons « imagés » (bruissements, harmoniques, « bruits » divers) contribuent à instaurer un climat instable, inquiétant. Le volume instrumental est traité par petites touches : on est en présence d’une orchestration fine, en touches délicates, presque chambriste dans sa conception, malgré une masse d’importance, surtout chez les percussions. Francesco Filidei joue sur les couleurs, les registres, les motifs obstinés, les répétitions. On saisit un motif insistant en octaves, des alliances d’extrêmes – aigus et graves –, des timbres récurrents (le médecin est accompagné par des notes détachées de basson puis de clarinette basse, les instruments à vents jouent souvent sur le souffle en une évocation du vent et des vagues, les cloches rythment le temps du récit). Chanteurs et instrumentistes se relaient volontiers ou évoluent distinctement, les premiers sur les nappes graves tenues par les seconds. Le parti pris est celui d’une quasi absence de lyrisme : le discours est dépassionné, volontairement, dans la majeure partie de l’opéra. Le final en ressortira d’autant, libération violente du non-dit, aveu effroyable et paroxystique de Sofia (la voix longue de Chloé Briot fait ici merveille, tension et libération à la fois, entre cris et chuchotements) : « il a fallu découper son corps en morceaux », crie-t-elle devant un médecin (le baryton Vincent Le Texier) dont l’attention confine au voyeurisme et un « homme » (on ne connaîtra jamais son prénom, non plus que ceux des autres acteurs du drame : seule Sofia est nommée) hébété d’entendre enfin formulé ce qu’il avait toujours soupçonné sans se l’avouer.

Très attendu, cet opéra est une expérience qui questionne, en premier lieu, la création. Il est en effet le fruit d’une étroite collaboration entre metteur en scène, compositeur, chanteurs – auxquels s’ajoute Cypriane Gardin, actrice doublant la soprano Norma Naoun (la jeune fille) et suggérant ainsi sa nature double, volontaire mais victime – enfants et figurants (de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique). Adaptant à l’opéra le mode de travail du théâtre, le duo Pommerat-Filidei a bénéficié d’une résidence d’un an à l’Opéra-Comique, au cours de laquelle chaque scène a été créée jour après jour, pour les chanteurs et avec eux. Le résultat est étonnant de vérité et de simplicité en même temps. Comme évident.

Mais L’Inondation questionne aussi… l’opéra. On cherchera en vain airs ou récitatifs – après tout, nous sommes au XXIe siècle – mais on percevra néanmoins des moments divers qui structurent le drame, l’anticipent parfois, voire en rappellent certains éléments, jeu labyrinthique auquel est convié le spectateur, entre flash-back, anticipations et ralentis. On trouve, aussi, le théâtre : aux chanteurs, qui se révèlent aussi acteurs, se mêlent des figurants, voisins, enfants, qui jouent aussi la vie quotidienne, décor du drame. Les chanteurs sont remarquables de justesse, entre parlé et chanté déclamation quasi-résignée et lyrisme passionné, savourant leur texte avec une précision qui rendrait les surtitres inutiles : répondant à Chloé Briot, Boris Grappe (l’homme) joue sur une palette sonore à la belle diversité, usant même de sa voix de tête quand il évoque « l’enfant fragile ». Le jeune ténor Enguerrand de Hys et la contralto Yael Raanan-Vandor – dont c’est la première apparition à l’Opéra-Comique – campent des voisins tout à fait justes et convaincants. Enfin, le haute-contre Guillem Terrail, qui joue aussi le policier, habite à merveille le recul nécessité par son rôle de narrateur grâce à une belle présence vocale même s’il n’articule pas toujours aussi clairement qu’on le souhaiterait. Le texte assume le décousu, la déconstruction et la répétition – peut-être trop parfois, on se surprend à regretter quelques longueurs – tandis que, de son côté, la musique propose une succession d’épisodes, une ponctuation sonore au chant, en un discours qui découd, se détisse au fur et à mesure de la progression de la folie de Sofia.

De ce projet et en apparence divers ressort une impression vivace : la connivence parfaite des chanteurs et des musiciens (de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France, remarquablement conduits par Emilio Pomarico). Durant tout le spectacle, joliment salué par les spectateurs, dont on déplore toutefois quelques rires malvenus aux moments les plus inadéquats, on sent un réel « ensemble », vivant, respirant, complice : une vraie « création », en somme.

L’Inondation, opéra en 2 actes de Joël Pommerat (texte) et Francesco Filidei (musique) | D’après la nouvelle d’Evgueni Zamiatine, disponible en plusieurs éditions et traductions | À l’Opéra-Comique du 27 septembre au 3 octobre 2019 | À l’Opéra de Rennes les 15, 16 et 18 janvier 2020 | Au Théâtre Graslin à Nantes les 29, 30 janvier, 1er et 2 février 2020.

Photographies : © Stefan Brion | Opéra Comique

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