Musiquer

 In Bibliofolie

« Musiquer », qu’est-ce que c’est ? Naturellement, on a envie de conseiller plutôt de lire le livre, qui répondra à la question. Mais, pour mettre sur la piste, « musiquer », difficile à traduire (le verbe en anglais, « musicking » ne l’est pas davantage), nous renvoie, lecteurs, auditeurs, spectateurs, musiciens, musicologues, simples curieux, au « fait musical » lui-même, recouvrant écoute(s), transmission(s) et pratique(s), et bien d’autres choses encore.

Étonnant – ne serait-ce que par ce néologisme initial –, iconoclaste parfois – il n’hésite pas à mettre à bas certains préjugés tenaces –, stimulant toujours – toute réflexion ne l’est-elle pas ? – l’essai de Christopher Small, heureusement désormais traduit en français par Jedediah Sklower, questionne son lecteur de maintes façons.

Après la brève et nécessaire remise en contexte de l’ouvrage (originellement paru en 1998) de la préface d’Antoine Hennion, un prélude (« Musique et musiquer » pp. 19-49) rappelle utilement les multiples mises en œuvre de la musique et nous prévient que le musiquer ou musiquer – le terme est utilisé à la fois comme substantif et comme verbe – est subjectif. Il intervient dans « Un lieu pour entendre » (pp. 53-71), salle de concert qui confère à l’exécution une fonction sociale, cérémonielle même. Tout y concourt, d’ailleurs, à une certaine magie : les costumes (p. 144), la hiérarchisation de l’orchestre (pp. 166ss.) mené par un chef détenteur d’un pouvoir en apparence absolu (p. 168) à la fonction « totémique » (p. 180), pour lequel l’auteur n’hésite d’ailleurs pas à utiliser les termes de « mage » ou de « chaman » (p. 185). À l’instar de l’œuvre d’art, l’œuvre musicale est bel et bien une expérience, à propos de laquelle le public peut d’ailleurs exprimer ses préférences.

Le concert met en jeu non seulement les musiciens et l’œuvre mais aussi le compositeur, l’histoire et la société : le temps qui a vu naître l’œuvre musicale est d’importance (pp. 183-195). On l’aura compris, le compositeur est un personnage mythique, héroïque (p. 188, 195). L’idée de l’auteur sera de tenter de déterminer la nature de ce mythe et le rapport qu’il entretient avec « La mère de tous les arts » (pp. 197-226). L’appréhension du fait musical, entre « concept » et savoir-faire et (on retrouve ici l’ancienne dichotomie entre « art » et « artisanat ») passe par l’étude des données sociologiques, philosophiques, historiques : il convient de « sémantiser » le son, de donner du sens à la fois aux sons et aux rapports qu’ils entretiennent entre eux. À l’idée intéressante que « la composition naît de la performance » (p. 235) succède une réflexion sur les restitutions « historiquement informées » (pp. 240-242) stimulante même si légèrement provocatrice…

La performance – le terme est ici, je trouve, préférable à celui d’« exécution » et on rend grâce au traducteur de l’avoir conservé – permet de revenir au passé de la musique ; mais ce passé est nécessairement « mystique » – encore –, passé aux filtres de notre sélection, du tri opéré par le temps et nos êtres. Il met en jeu notre « moi » de récepteur ultérieur, contemporain d’une époque qui n’est plus celle de la musique composée mais celle de la musique « performée ». Et cette performance musicale met en jeu des relations humaines, construit une réalité dans laquelle les spectateurs se reconnaissent et ont plaisir à évoluer (pp. 282-283). Mais que se passe-t-il lorsque le musiquer est en jeu (p. 286) ? Un processus narratif se met en place, qui modifie les spectateurs au cours du concert. Musiquer est, finalement, à la fois un art du théâtre et un processus narratif, au même titre que les compositions musicales elles-mêmes (voir les chapitres aux titres suggestifs : « un art du théâtre [pp. 295-319], « Un drame de relations » [pp. 321-341] et « La vision de l’ordre » [pp. 343-368]). Ce qui se passe vraiment dans la salle de concerts, lors de la mise en œuvre du musiquer fait l’objet d’un chapitre entier, qui résume – très pédagogiquement – nombre de points évoqués dans l’ouvrage.

En définitive, « Qu’est-ce qu’une bonne performance ? » (pp. 413-441) s’interroge l’auteur. Ce postlude pose très simplement, au terme de cette réflexion vivifiante, la question de la liberté du musicien (du « musiquant », devrait-on peut-être dire ?) par rapport à la partition qu’il va jouer (puisqu’après tout, le compositeur n’y peut souvent plus rien) (p. 434). L’évocation du « beau » qui suit très logiquement cette interrogation rappelle les questionnements esthétiques qui ont marqué le XIXe siècle – on pense notamment à Hanslick et à son Vom Musikalisch-Schönen (Du beau dans la musique), paru à Leipzig en 1854. Le beau est affaire subjective, dépendant de la perception du récepteur comme de ce que le transmetteur a proposé. L’idée ici est que le beau est directement lié à la restitution de l’objet musical, plus qu’à l’objet lui-même. Mais, plus encore, que le beau n’est pas seulement lié à une notion de plaisir esthétique mais à une appréhension comme à une célébration de « notre sens de l’ordre de l’univers et notre manière de nous situer par rapport à ses autres éléments » (pp. 437-438).

Musiquer, on l’aura compris, met en jeu un système complexe de relations multiples convoquant le spectateur, les musiciens en scène et le compositeur (souvent) mort. Au-delà de ce premier tissu relationnel, il faut aussi en imaginer un second, constitué par les relations mises en œuvre (ou pas) par les spectateurs les uns avec les autres, les rapports temporels entre la composition et sa restitution, les différences culturelles existant entre publics, musiciens et compositeurs. Musiquer, finalement, nous renvoie à nous-mêmes, à notre propre perception de la musique, de la partition, des musiciens, du concert, des autres spectateurs… et ceci, à l’évidence, ne va pas sans contradictions – entièrement assumées par l’auteur. Parce que nous sommes humains et que musiquer est, avant tout, un fait humain, « une affaire sérieuse » (p. 428) accessible à tous. De même que l’est cet ouvrage, pour notre plus grand bonheur à tous, mélomanes, musiciens mais aussi musicologues – même s’il ne nous épargne pas toujours mais, après tout, ne l’avons-nous pas parfois cherché ?


Christopher Small, Musiquer. Le sens de l’expérience musicale. Traduit de l’anglais par Jedediah Sklower. Préface d’Antoine Hennion. Philharmonie de Paris Éditions, coll. « La rue musicale », Paris, 2019, 445 p.

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