Nosferatu de Murnau : ciné-concert à la Cité de la musique

 In Cinéphagie, Scénopathie

Un ciné-concert « étrange » et convaincant pour un film emblématique

Sous-titré par son auteur lui-même, Friedrich Murnau, Eines Sinfonie des Grauens (une symphonie de l’horreur), Nosferatu, pour muet qu’il soit, porte en lui la musique. Adaptation – non autorisée, ce qui lui vaudra d’être condamné à une destruction à laquelle il échappera heureusement de peu – du Dracula de Bram Stoker dont il reprend le synopsis [1], il est considéré comme l’un des films phares de l’expressionnisme allemand.

Le compositeur Jean-François Zygel, spécialiste de l’accompagnement in vivo de films muets, proposait ce 20 janvier une séance de « ciné-concert » au cours de laquelle le public – nombreux – de la grande salle de la Cité de la Musique à Paris pouvait assister à une diffusion du film (dans une copie teintée restaurée selon les indications laissées par le réalisateur) accompagnée d’une musique originale jouée par un instrumentarium inattendu, dont le choix inscrit résolument et avec bonheur la partition dans une perspective innovante [2].

Quelques « évidences » s’imposent à l’oreille dans la riche partition de Jean-François Zygel, nées de la structure des événements. Les scènes où apparaît Ellen, parfois même lorsqu’elle est seulement évoquée, sont le lieu d’un certain lyrisme. La musique se fait alors prolongement naturel des images quelque peu naïves montrant les situations quotidiennes du couple d’amoureux : les thèmes y sont simples, le langage plus évidemment axé sur des polarités stables. Les sons, parfois déroutants (cordes grattées manuellement, sons étouffés directement sur les cordes), tirés du piano ou des saxophones (par le seul souffle ou… les clés, ainsi devenues percussions) rendent en musique « l’inquiétante étrangeté » que distille le film minute après minute. Les images disproportionnées du vampire aux mains démesurément arachnéennes, les jeux d’ombres et les séquences étonnantes montrant plantes carnivores ou polypes donnent alors vie à un étrange ballet surréaliste [3].

Les superpositions, les contrepoints d’images et de situations – la scène de la première nuit de Hutter au château de Nosferatu, vécue en parallèle par sa femme, est l’une des plus saisissantes – trouvent un parallèle dans la multiplicité des motifs simples (évoquant l’univers populaire des comptines enfantines), parfois traités en ostinati. L’irréalité de certaines situations, les fondus d’images, les accélérations ou ralentis visuels, les surprenants jeux de lumières, sont magnifiquement mis en sons par le Cristal Baschet [4], les ondes Martenot [5] et le waterphone [6] (joués par Thomas Bloch).

Face à l’angoisse paradoxalement attirante véhiculée par les images et les expressions des visages, l’humour est parfois là pour nous rappeler que, comme le faisait remarquer le compositeur à la fin du spectacle, « ce n’est pas pour de vrai ». On sourit quand la caisse claire anticipe, sur le plateau, le tambour du crieur de rue du film. On se prend à rire devant les mimiques outrées du personnage ambivalent de Knock, âme damnée de Nosferatu qui sombre dans la folie au fur et à mesure qu’il pressent la fin de son maître, souvent accompagnées par le xylophone (Joël Grare était aux percussions, diverses dans leur nombre comme dans les modes de jeux qu’elles requéraient). Et c’est avec un autre sourire (un peu soulagé, celui-là : le monstre est mort !) que l’on contemple la petite volute de fumée qui marque la disparition de Nosferatu, qui s’efface littéralement sous nos yeux comme la lumière succède à la nuit.

Convaincant projet, magnifiquement exécuté, ce ciné-concert était une belle occasion de voir (ou de revoir) ce monument du cinéma muet ; on sait que nombreuses en ont été les interprétations, entre tenants d’une lecture psychanalytique et partisans d’une vision « historique » préfigurant, en images, la montée du nazisme. Et si le plus simple n’était pas d’y voir l’alliance de la poésie et de la lumière – auxquelles s’est ajoutée fort heureusement la musique – en un moment d’intense et étrange expressivité ?

Nosferatu, film de Friedrich Wilhelm Murnau, 90 minutes ; musique de Jean-François Zygel ; avec Thomas Bloch (Cristal Baschet 1980, ondes Martenot, waterphone), Philippe Geiss (saxophones), Joël Gare (percussions) et Jean-François Zygel (piano, célesta [7], direction artistique) — Dimanche 20 janvier 2019 à la Cité de la musique.


[1] Séduit par le portrait de la jeune femme d’un avoué, Hutter, venu lui proposer une transaction immobilière, Nosferatu se rend dans sa nouvelle maison, face à celle des Hutter ; pour sauver la ville et ses habitants – Nosferatu a amené avec lui la peste – la jeune fille attirera dans sa chambre le vampire qui, surpris par le lever du jour, tombera en poussière.
[2] Si l’invention des ondes Martenot est contemporaine du film de Murnau, le Cristal Baschet a été mis au point trente ans plus tard, en 1952. Certains compositeurs ont parfois été sollicités pour les musiques accompagnant les films muets – Erik Satie pour René Clair, Arthur Honegger pour Abel Gance, Darius Milhaud pour Marcel L’Herbier, Sergueï Prokofiev – mais les partitions ont, pour nombre d’entre elles, disparu et des partitions contemporaines sont désormais créées pour accompagner la diffusion des films.
[3] Le film fera d’ailleurs partie des sources d’inspiration dont le mouvement éponyme se réclamera.
[4] Mis au point par les frères Baschet, le Cristal Baschet est un instrument composé de multiples tiges de métal verticales de différentes longueurs, enchâssées dans un socle en métal appelé sommier. Chaque tige de métal est mise en vibration par une tige de verre horizontale qui lui est rattachée. On frotte ces « archets » de verre avec les doigts humides (l’eau sur les doigts joue le même rôle que la colophane sur l’archet) et leur vibration est transmise à la tige métallique. Des « radiateur » de son, le plus souvent des tôles métalliques ou des cônes de fibre de verre, amplifient le son et modifient le timbre lorsqu’ils sont actionnés par une pédale. Le son de l’instrument est singulier et éthéré, rappelant tantôt les instruments à archet, tantôt l’orgue, ndlr.
[5] Les ondes Martenot sont l’un des plus anciens instruments de musique électronique, conçu à partir de 1918. Les ondes Martenot sont composées d’un clavier suspendu qui permet le vibrato un poussant latéralement les touches, d’un ruban parallèle au clavier qui permet de faire des glissandi, d’une touche de réglage du volume, de divers haut-parleurs ou systèmes de résonnance, et d’un tiroir contenant différentes possibilités de modifier ou filtrer le son, mais aussi de créer des effets d’attaque. Sa sonorité est très reconnaissable, entre voix humaine et la scie musicale, parfois proche du son sinusoïdal ou du sifflement. Voir ici une démonstration de Thomas Bloch, ndlr.
[6] Le waterphone est un petit instrument à main, composé d’un disque d’acier rempli d’eau sur les bords duquel sont fixées des tiges de bronze de longueur variable. On joue du waterphone avec un archet ou des baguettes. Le son produit est proche du chant des cétacés, oscillant au gré des mouvements de l’eau dans le socle. On peut aussi frapper le fond en métal pour en tirer des effets percussifs, ndlr.
[7] Le célesta est semblable à un petit piano droit dont les touches actionnent des marteaux frappant des lames de métal. Il produit un son généralement assez doux, bien qu’incisif, construisant des atmosphères irréelles, ndlr.

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affiche du film d'eric khoo, la saveur des ramenOpéra National de Paris 2019 IL PRIMO OMICIDIO Direction musicale: René Jacobs Mise en scène/Décors/Costumes/Lumières: Romeo Castellucci Collaboration artistique: Silvia Costa Dramaturgie: Piersandra Di Matteo, Christian Longchamp x, Caino: Kristina Hammarström x, Abel: Olivia Vermeulen Eva: Brigitte Christensen Adamo: Thomas Walker (Voce di) Deo: Benno Schachtner (Voce di) Lucifero: Robert Gleadow Choeur d'enfants de l'Opéra national de Paris