Olivier Greif, A Tale of the World : tout un monde en musique

 In Discomanie

Il est difficile de parler de la musique d’Olivier Greif. Parce que lui-même en a déjà parlé très précisément — on trouvera d’ailleurs dans le CD de ce premier enregistrement du Quintette A Tale of the World pour piano et cordes le texte de présentation du compositeur, destiné à la création finlandaise de l’œuvre, le 25 juillet 1996. Parce que sa musique semble vouloir dépasser les mots. Parce qu’après l’avoir écouté, souvent, ces mots manquent.

Suggérer plutôt que dire

Mais tout de même… Le titre, A Tale of the World, suggère beaucoup. Tout en questionnant : « une histoire du monde », finalement, qu’est-ce ? Selon Olivier Greif, c’est une histoire foisonnante et multiple. D’emblée, la quinte à vide plonge l’auditeur dans l’une des sources d’inspirations du compositeur : elle est consonance parfaite médiévale, d’où saura surgir la tierce finale (mineure, pianissimo, elle quitte la « perfection » ancienne de façon définitive, mais nous rappelle quelques harmonies greifiennes). Entre les deux intervalles, il y a la place pour un monde. Pour des mondes, plutôt, divers, récurrents parfois, fugitivement souvent, comme des airs de « déjà entendu », qui ne sont pas des développements, des réitérations, du « travail thématique » mais plutôt des réminiscences fugitives, qui effleurent/affleurent. On entend des mots, puisés à divers univers, énoncés dans diverses langues par les musiciens eux-mêmes qui, au hasard des mouvements, jouent un jeu dont on perçoit qu’ils le connaissent bien, mais dont on sent qu’ils savent, qu’ils veulent encore et toujours s’en émouvoir : ils sentent, savent que leur voix joue le rôle, ni plus, ni moins, d’un instrument ; ils osent lui donner ce rôle difficile, à mi-chemin entre la voix et l’instrument. Tout cela est porté par une prise de son particulièrement respectueuse, qui sait nous dire que la musique que véhiculent les mots, pour n’être pas purement décorative, n’est pas non plus dominante. Ce n’est pas d’une mélodie accompagnée qu’il s’agit : le texte est là comme un sixième instrumentiste. Au sanskrit de la Bhagavad-Gîtâ, au moyen anglais de la Renaissance, au français de Proust et à l’allemand de Hölderlin s’ajoutent quelques traductions de Matsuo Bashō, poète japonais du XVIIe siècle. Des textes qui font et sont l’histoire racontée. Celle de l’attente, de la quête, du départ, de la vie, de la mort, de l’âme… Une histoire, comme souvent chez Olivier Greif, de spiritualité et d’amour.

Un monde musical

Poétique, cette histoire du monde est aussi musicale. Nous prend le sentiment que l’on y entend toutes les musiques de l’histoire de la musique savante occidentale, sans pour autant parvenir à reconnaître toujours exactement des motifs. On y entend les citations, les fragments, et ceux-ci racontent souvent plusieurs mondes à la fois. Un écho de la gavotte de la troisième Partita de Bach pour violon y est orné à l’italienne à la manière des adagios de Pietro Nardini ou de Giuseppe Tartini (II. Le Cercle des mondes). Les bariolages vivaldiens y côtoient les harmonies schumanniennes (I. De profundis) comme les postmodernes américains (III)… Cette « histoire du monde » raconte jusqu’à Greif lui-même, avec un motif surgi de la Sonate de Requiem, composée deux ans plus tôt (V. En Soph). L’ensemble est parfois comme faussé par une dissonance, une nuance que l’on pourrait penser inappropriée, qui nous fait hésiter : ai-je bien entendu ceci ?

Un univers de non-dits parlants

On sent la symbolique affleurer. Le « 5 » du Quintette, du nombre de mouvements, de l’intervalle générateur… Olivier lui-même avoue que le dernier mouvement du quintette est basé sur la série de Fibonacci. Peut-on percevoir cela ? Je ne sais. Mais au-delà du symbole, de la nécessité du chiffre, on ressent, de façon certaine, l’urgence de la musique. Et passée cette urgence, on entend, à la toute fin, une musique de comptine enfantine mais pas si enfantine que cela, qui joue sur l’ambivalence du majeur et du mineur, d’une mélodie et de son accompagnement en strates sonores et qui hésite à finir. Et cette « œuvre monde » et son ambivalence, magnifiquement servies par des interprètes, complices émus, emmènent l’auditeur au-delà de lui-même, suspendu à ces notes d’un accord et de son complément, vers… la musique d’un monde.

Olivier Greif, A Tale of the World. Piano Quintet | Quintette Syntonia | Premier enregistrement mondial | Collection du Centre International Albert Roussel | Éditions Azur Records | Enregistré à Paris du 19 au 23 février 2020.


Ndlr. À propos d’Olivier Greif et de sa musique, on se reportera également à : Journal, d’Olivier Greif & Olivier Greif. Le rêve du monde, de Brigitte François-Sappey et Jean-Michel Nectoux (dir.) d’Anne Ibos-Augé, mais aussi Olivier Greif et la nouveauté musicale de Robin Girard.

 

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