Olivier Greif. Le rêve du monde, de Brigitte François-Sappey et Jean-Michel Nectoux (dir.)

 In Bibliofolie

La lecture du Journal d’Olivier Greif récemment paru est une expérience intime et émouvante qui participe du voyage et ne laisse pas indifférent. Elle est aussi l’occasion de revenir sur l’ouvrage collectif Olivier Greif. Le rêve du monde, dirigé par Brigitte François-Sappey et Jean-Michel Nectoux et paru il y a six ans. Ou d’y venir, si l’on n’a pas encore eu l’occasion de s’y plonger.

Couronné par le prix des Muses Singer-Polignac 2014 et par le prix de la Critique 2013-2014, l’ouvrage réunit divers textes comme autant de facettes d’un compositeur (trop) discret mais qui compte parmi les figures marquantes du paysage compositionnel français contemporain. Précédées d’un résumé vibrant, vrai, simple comme « Un coup de foudre » (Gérard Condé, pp. 5-6), ses trois parties sont séparées par deux interludes constitués d’extraits du journal d’Olivier : « Sur quelques compositeurs » (Beethoven, Schumann, Mahler, Fauré, Ravel, Berio, Messiaen, les musiques juives, pp. 117-132) et « Sur la création, la solitude, la mort » (pp. 183-189). Elles dessinent un portrait aux visages multiples, celui d’un musicien, d’un compositeur, d’un ami, d’un frère, d’un homme.

Les « points de vue » s’ouvrent par l’histoire familiale vivante déployée par Jean-Jacques Greif, qui dessine avec « Olivier, mon frère » (pp. 9-55) un portrait précis et tendre d’un homme fin, émouvant et drôle. Brigitte François-Sappey (« De l’infini à l’éternel retour », pp. 57-73) évoque ensuite des « périodes » musicales correspondant à trois décennies différentes – 1970, 80, 90. Ces étapes successives ont construit un compositeur au style singulier qui se méfie des étiquettes et des courants, dont le langage musical « n’était pas […] préalable à l’œuvre mais sa conséquence » (p. 65), qui manie motifs récurrents et citations en une musique qui est celle d’un « pèlerin de l’absolu » (p. 70). Pour Jean-Michel Nectoux (« La mort dans l’âme », pp. 75-90), l’œuvre d’Olivier Greif – qui conduit l’auditeur en un véritable parcours initiatique (p. 90) – est « infusée » par l’idée de la mort (p. 75) jusque dans certains des titres choisis. Le musicologue s’attache tout particulièrement au Troisième quatuor avec voix (Todesfuge). Alexis Galpérine (« Olivier », pp. 91-105) évoque lui aussi la présence de la mort – et de la Shoah – dans l’œuvre du compositeur (p. 101). Cette œuvre, il la voit comme la « quête éperdue d’une exigence qui, dépassant le cadre de son art, servait de combustible au feu qui l’animait » (p. 93). Mais ce feu, cette exigence, sont aussi marqués par l’intense et nécessaire collaboration entre l’interprète et le compositeur (p. 94).

Le deuxième section de l’ouvrage (« Compositeurs en dialogue ») s’ouvre sur deux entretiens de Philippe Hersant (pp. 135-142) et Nicolas Bacri (pp. 143-147) avec Benoît Menut. Le premier évoque les maîtres (Tony Aubin, Luciano Berio) et certaines des sources d’inspiration du compositeur. Le second s’attache aux rapports musicaux qu’entretenaient les deux hommes en même temps qu’il rend hommage à une œuvre « affranchie des interdits idiomatiques de la pensée moderniste ». Avec « L’œuvre d’Olivier Greif » (pp. 149-182), Benoît Menut livre ensuite une remarquable étude analytique de la musique à travers quelques processus compositionnels caractéristiques (motifs récurrents, partis pris d’écriture et de structurations, jeu sur la citation). De nombreux exemples musicaux illustrent cette approche passionnante dont on peut souhaiter qu’elle suscite des prolongements chez de jeunes chercheurs.

La dernière partie est consacrée aux témoignages. « Florilège » (pp. 199-202) d’extraits, le plus souvent de presse ou d’émissions de radio et témoignages brefs (lettre d’Henri Barda [pp. 211-213] à propos de la publication de la Petite cantate de chambre, lettres sur Olivier [Gilles Cantagrel] et à Olivier [Mildred Clary, Henri Demarquette]) s’y succèdent. Patricia Aubertin (« Une quête d’absolu », pp. 203-210) évoque la période « spirituelle » de celui qui se fait alors appeler « Haridas », le « serviteur de Dieu » mais aussi l’ami qu’elle a connu, aimé et admiré. Un peu plus loin, le compositeur et pédagogue Anthony Girard revient sur « Haridas et Olivier » (pp. 233-239) tandis qu’Étienne Yver offre « Une amitié » (pp. 255-260), elle aussi née quand Olivier était Haridas. Michel Dalberto, tout en qualifiant son approche du piano d’« iconoclaste », confie (« Souvenirs d’Olivier », pp. 225-227) qu’« Olivier était un être d’extrêmes [et] ne pouvait qu’écrire une musique extrémiste » (p. 227). Des textes d’interprètes (Christoph Henkel « Nomen est omen » pp. 241-242 ; Marc Minkowski « Une musique de toujours » pp. 243-244 ; Gaëtane Prouvost « Olivier, quelques souvenirs » pp. 245-247, qui revient sur l’extrême) sont là pour rappeler – comme le faisait Alexis Galpérine dans la première partie –, s’agissant de création, la constante et nécessaire collaboration entre composition et interprétation. Un retour sur la résidence à l’abbaye de la Prée (texte de Dominique de Williencourt, extraits du journal et catalogue des œuvres jouées à la Prée) complète cet aspect de la vie du compositeur (pp. 249-254). Plusieurs pages de documents photographiques (pp. 261-277) et de nombreuses annexes (repères biographiques, catalogues chronologique et thématique des œuvres, bibliographie, discographie) enrichissent l’ouvrage. Enfin, un CD regroupant œuvres inédites et extraits d’entretiens radiophoniques complète ce portrait.

Au terme de cette immersion multiple et foisonnante, rendue particulièrement vivante par les nombreuses citations du compositeur (journal, lettres, entretiens), on éprouve le sentiment d’avoir  connu une expérience à la fois humaine et musicale rare. Celle d’un compositeur qui « nous traverse, nous épuise et nous élève » (Jean-François Zygel), qui « osait aller trop loin » (Philippe Hersant), qui « n’a pas laissé une page qui n’entre dans le cœur » (Gérard Condé). Celle d’un pianiste – « suprêmement doué » mais qui… ne travaillait pas, nous dit Henri Barda et qui « ne se consid[érait] pas du tout comme pianiste » (entretien avec Olivier Bernager). Celle d’un homme au « besoin d’absolu », à la personnalité « aussi fascinante et extraordinaire que la musique qu’il a composée » (Michel Dalberto).

L’écriture à plusieurs mains, en rendant remarquablement compte au sens premier du terme de la pluralité d’Olivier Greif, mais aussi de sa singularité, propose des pistes, ouvre les chemins d’un « rêve du monde » à parcourir. À nous, lecteurs, de les emprunter.


Olivier Greif. Le rêve du monde, sous la direction de Brigitte François-Sappey et Jean-Michel Nectoux, Éditions Aedam Musicae, coll. Musiques XX-XXIe siècles, Château-Gontier, 2013, livre-CD, 343 p., 24€.

> Sur Olivier Greif, outre la recension de son Journal, récemment paru, on pourra se replonger dans l’article de Robin Girard pour notre premier numéro thématique, intitulé « Olivier Greif et la nouveauté musicale ».

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