Paradoxe du parallèle

 In Chroniques

Je me devais d’y aller. La Turangalîla-Symphonie d’Olivier Messiaen… Concert d’exception par le Philharmonique de Radio France, direction Myung-Whun Chung… Musique d’une modernité sans faille, sans cesse surprenante, novatrice, prospective, inspirée… Des accents de jazz et de musique indienne, mais sans complaisance, faiblesse, ou faux fuyants. Il faut dire que le gars compose sous dictée divine – c’est ce qu’il explique dans ses écrits… En gros, il n’y est pour rien… Mais ça envoie ! Ça reste nouveau même en prenant de l’âge. C’est intrinsèquement révolutionnaire. Mais la révolution est-elle une idée si nouvelle ? Et la nouveauté est-elle garante d’un quelconque progrès ? En art, rien n’est moins sûr… Les peintres d’Altamira, Lascaux, Cosquer, Chauvet et quelques autres grottes ornées, en témoignent. En tout cas, j’étais enthousiaste et reconnaissant… L’esprit rechargé à bloc d’idées nouvelles, d’alliages inattendus, de liberté de ton…

Mais quel choc en sortant de la salle : dans le hall j’étais entouré d’un troupeau de curés en soutanes, nonnettes en cornettes, jeunes gens en mocassins à glands ou jupes plissées, scouts et scoutesses, distributeurs de tracts contre l’avortement et de publicités évangéliques… Je n’en avais jamais vu autant au même moment et au même endroit…

J’ai été envahi par une angoisse paralysante provoquée par le paradoxe du parallèle entre l’artiste et son œuvre ; entre l’œuvre et celui qui la reçoit ; entre l’humain et les miroirs de la pensée…

Comment puis-je partager l’ivresse et la joie de l’utopie portée par cette musique avec des culs-bénis et des bourgeois patentés ? avec des ennemis de classe manifestes ?

Comment puis-je être aussi réceptif à l’œuvre d’un homme dont les fondements philosophiques sont aussi éloignés des miens ?

J’ai trouvé la réponse par hasard, lors d’un séjour en Corrèze, ma province natale.

Le malheur s’était abattu sur la communauté, la peste – ou même l’anémie (peu probable en ces contrées) – auraient été mieux vécues : le charcutier avait fermé. Pour toujours. Le drame : impossible de trouver un boudin aux châtaignes [1] digne de ce nom… Privés de rillettes de canard (indispensables à une alimentation locale équilibrée)… Plus de jambon, de pâté de tête, de petit salé, de miques [2] (le jeudi), de pâté de pommes de terre (le samedi), de milhassou [3] (le dimanche)… On pleurait déjà les fêtes à venir de crainte d’un embargo sur le foie gras… La situation était grave.

Une innocente de passage fit remarquer l’existence d’une autre charcuterie située à une distance raisonnable. Levée de boucliers, hurlements, menace d’expulsions, répudiation des enfants et petits-enfants : « Ce charcutier est de droite ! Catho frénétique de surcroît ! Impossible. Définitif. Sans discussion. C’est non… »

L’argument était solide, certes, mais n’allait pas sans susciter quelques interrogations… Ne passions-nous pas, pour des raisons certes sérieuses, mais étrangères au propos, à côté de produits excellents ? Ou en tout cas « possibles » dans l’attente d’une solution plus conforme à nos appétits et positions politiques ? Matérialistes inattaquables et mécréants notoires, nous prîmes la décision de procéder à une étude scientifique… Le panel fut élaboré avec soin au cours d’âpres débats dont je préfère oublier la teneur exacte tant l’ambiance était tendue. En voici la liste définitive : deux boudins aux châtaignes, une saucisse de type chipolata, une autre de type Toulouse, une côte de porc dans l’échine, un morceau de jarret, une tranche de lard fumé, deux oreilles grillées, un pied, un chou farci, une demi-andouille et une portion de miques – tout cela par personne majeure – moitié pour les petits-enfants. Y furent ajoutés, par souci de rigueur et de précision, une livre et demie de rillettes de canard, pareillement de pâté de confit de foie de porc et de pâté de tête, le double de fricandeaux qui paraissaient, selon un voisin, d’un excellent rapport qualité-prix ainsi que du milhassou à profusion pour toute la compagnie. L’expédition se fit sans problème et dans la plus parfaite discrétion. À la nuit tombée, juste avant la fermeture, savamment déguisés et empruntant des itinéraires complexes, nous pûmes assez facilement procéder au prélèvement des échantillons nécessaires. L’étude fut réalisée dans la plus grande concentration, comme tous pouvez l’imaginer, chacun faisant appel à toute l’objectivité afférente à la gravité de la situation.

Quelques heures plus tard, le verdict fut rendu. Il était sans appel : le charcutier était certes de droite et bigot, fait indéniable et, par malheur, fort probablement irréversible, mais, par un incroyable paradoxe politico-gastronomique, ses boudins, eux, étaient de gauche. Et ce, de façon magistrale : une gauche pure et sans taches, sans compromissions, sans négociations… Magnifique. Une renaissance : le boudin révolutionnaire ! Enfin sauvés ! Et il en allait de même pour la plupart des autres produits.

Le même phénomène de productions artistiques révolutionnaires par des artistes conservateurs, voire réactionnaires, se produit souvent avec la musique, de tous styles, genres et obédiences, ainsi qu’avec toutes les expressions artistiques. J’ai pu le constater par moi-même en de nombreuses occasions…

On peut penser à Céline, bien sûr… Il fallait peut-être le fusiller pour collaboration, mais il faut lire ses livres ! A contrario, on peut citer Le déshonneur des poètes de Benjamin Péret, le prince des surréalistes ! Il y dézingue allègrement les poèmes patriotiques et spectaculairement conventionnels de ses amis révolutionnaires… « Le poisson nage, l’oiseau vole et l’homme invente »[4] disait-il…

La révolution passe aussi par l’invention, l’imagination, la poésie, la musique, la cuisine, le Jazz…!

Alors, mes amis, savourons les œuvres, dégustons pâtés et boudins… et oublions un instant, de grâce, la faiblesse des hommes.

Du reste, c’est l’attitude de toutes gens de bonne compagnie.

Ainsi soit-il.


[1] Les boudins aux châtaignes sont spécifiques du pays de Tulle, Uzerche, Vigeois… On trouve des morceaux de châtaigne dans le boudin… À Ségur-le-Château, on fait une tarte aux pommes (pâte salée) que l’on couvre de boudin (sans le boyau qui l’entoure, bien entendu) une fois cuite. Passer au four avant de servir.
[2] Les miques sont des brioches salées cuites dans un bouillon de potée (choux, légumes, andouille, petit salé…). Délicieux tiède au petit déjeuner du lendemain…
[3] Le milhassou (ou millassou ou encore minassou) est un « gâteau » de pommes de terre râpées finement (presque réduites en purée crue : on utilise pour le râpage une plaque de tôle trouée à l’aide d’un gros clou) avec un peu d’ail, une petite tombée de trois herbes hachées (par exemple persil, blettes, cerfeuil) et quelques tout petits morceaux de lard gras, rance de préférence (pas de la poitrine, du lard !). On fait cuire au four ou en cocotte, voire en cocotte dans le four.
[4] La parole est à Péret préface de son Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique publiée indépendamment de l’anthologie en 1943 par les surréalistes exilés à New York (André Breton, Marcel Duchamp, Charles Duits, Max Ernst, Matta, Yves Tanguy) ; texte considéré par Breton comme le « nouveau manifeste surréaliste ».

Illustration : « Le cochon » Henri Cueco | 7 grandes toiles | 1973-5 |Acrylique sur toile | 200 x 500 (photo David Cueco)
Une première version de ce texte est parue dans le N° 22 du Journal des
Allumés du Jazz

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