Partir, c’est nourrir un peu

 In Chroniques

C’est décidé, je donne mon corps à la gastronomie.

C’est mûrement réfléchi, fait en conscience, sans retour, irrévocable… Quelle autre solution pour gérer dignement son trépas ? Que nous propose-t-on ?

Certains me pressent, en tant qu’athée, matérialiste, homme de progrès et j’en passe, de donner mon corps à la science. C’est-à-dire à la médecine. Mais quel gâchis ! Les médecins ne sauraient qu’en faire. De toute façon, ils sont impuissants, imbus, imposteurs… Retarder un peu l’échéance inéluctable de maladies peu connues ? Constater l’échec de leurs protocoles pour à peu près toutes les affections, du rhume au SIDA en passant par Alzheimer, le zona, les boutons de fièvre, la vérole, les hémorroïdes, la maladie de Lyme, la mythomanie, le tabagisme, la lycanthropie, le syndrome de Pickwick, l’avarice, la rage de vivre, la peur de mourir, l’obésité du Yankee ?… Ils commentent, mentent, expliquent, s’excusent par avance et annoncent le pire… Que sauraient-ils faire d’autre ? Non, ces incapables, prétentieux et ivres de leur statut de soi-disant sauveurs d’humains n’auront pas ma dépouille !

L’enterrement ne me convient pas non plus, même si son petit côté bio est séduisant et la cérémonie intéressante sur le plan symbolique : grand cycle de la nature, retour à la terre-mère, racines animistes, tentations chamaniques, traditions néandertaliennes… L’hypothèse de la résurrection reste aussi toujours imaginable, ne serait-ce que sous forme de morts-vivants ou de zombis, plus rarement de messies… Mais non ! Pas de mise en terre pour moi. L’enfouissement ne ferait qu’offrir à un règne animal peu valorisant un repas qu’il serait bien en peine d’apprécier. Vers, insectes, et petits charognards de tous bords ne me semblent pas à la hauteur du festin que je propose. Et puis, cette solution paraît aujourd’hui trop rétrograde, passéiste, inconfortable et peu hygiénique.

La crémation ne me convainc pas non plus. Si elle propose plus de propreté et de chaleur, la cérémonie, rapide et ennuyeuse, n’offre que peu de place au plaisir et à la fête. D’autre part, cette technique a un bilan carbone tout à fait défavorable et son impact sur le réchauffement climatique la disqualifie d’office. Et puis, la cuisson est beaucoup trop rapide. Au final, les restes ne sont ni comestibles ni identifiables… On finit par les jeter dans un lieu qui aurait plu au défunt… mais pas trop loin quand même… au prix du voyage…

Tout bien pesé, mon corps devra nourrir, après avoir été nourri. Et j’ajouterais qu’il devra bien nourrir après avoir été bien nourri. Juste retour de gourmandise, remboursement in extremis d’une vie entière de débauches culinaires.

Je n’ai aucune sympathie pour l’engeance de gourmeteux qui considèrent les arts de la table et les plaisirs de bouche comme un savoir, une érudition et prônent la modération au détriment de la quantité. La gourmandise, elle, permet d’allier qualité et quantité ! Nettement supérieur. Gourmanderie est mère de toute évolution, de tout progrès, de toute philosophie… De mémoire d’homo sapiens, c’est elle qui dirige le monde. Et ma vie.

Je me dois cependant, dans le cadre de ces propos quelque peu solennels, d’être totalement honnête et sincère. Il me faut donc confesser d’étranges écarts : à certains moments de ma vie, j’ai tenté quelques régimes. J’ai d’ailleurs été très intéressé par cette pratique. J’ai notamment découvert l’ivresse de l’abstinence. J’ai aussi appris quelques pratiques étonnantes et facilement assimilables. Pour mon premier régime, la nutritionniste demandait que l’on mange beaucoup le matin — je ne mangeais rien, mais j’ai fait l’effort. Assez facilement, il faut le dire. Maintenant, longtemps après avoir rompu ce jeûne, je petit-déjeune avec appétit et application : jambons, fromages, salades, poissons fumés ou marinés, beurre truffé, œufs… Une autre conseillait de privilégier les protéines animales et de manger moins de légumes, fruits et féculents. Je me suis adapté facilement et déguste encore à ce jour quelque trois cents grammes de viande, volaille ou poisson par repas — à part le petit-déjeuner, déjà organisé comme dit plus haut. Un autre proposait le riz complet… Adopté ! Excellent accompagnement pour l’entrecôte. La gourmandise dirige le monde et c’est un régime totalitaire.

La gastronomie est donc pour moi le chemin le plus direct et le plus délicieux vers l’infini du repos éternel ! L’extase de l’abandon entre les mains d’un grand chef. Je laisse aux convives et aux cuisines le choix des préparations, des recettes et du menu. Je ne fournis que le principal ! L’intendance suivra.

Attention ! Pas de gourmets précieux et pédants parmi les invités ! Mais de simples gourmands, inconsolables bavards et immodérés buveurs.

Que chacun amène de la garniture, quelques idées, quelques bouteilles et son propre sujet de conversation. Qu’on ne parle pas de moi en ma présence, je ne le supporterais pas. Sauf, bien entendu, à louer les talents du chef, la qualité des morceaux, le velouté du persillé, la tendresse de tel ou tel morceau… On pourra au cours des agapes commenter l’œuvre de Topor et sa cuisine cannibale, échanger quelques contrepets africains, rire de calembours papous, évoquer des recettes originales ou exotiques, énumérer les plus grands des gourmands de l’histoire de l’humanité des origines à nos jours, évaluer les différences subtiles entre anthropophagie et cannibalisme, disserter allègrement sur les goûts et gourmandises des peuples premiers, jouer aux fins connaisseurs de l’humaine chair, déclamer des récits de sacrifices humains rituels, hurler des prières lettristes, agonir les faux prophètes, mépriser les nouveaux philosophes, chanter l’amour et les luttes…

Un petit orchestre pourra jouer quelques musiques festives, entraînantes et joyeuses pour inviter la compagnie à danser entre les plats et les libations. Il comprendra les instruments suivants : deux mâchoires d’âne, une paire de maracas de carapaces de tortues d’eau, un hochet de métacarpes d’humanoïdes, une section entière de flûtes d’os de vautour, une autre de trompes de fémurs de zébu, deux rangs de violons erhu montés avec cordes en boyaux de hyène, deux claviers de côtes flottantes de blonde d’Aquitaine, deux bombos avec double-peaux de chien, un tambour chamanique en peau de boa, un gaffophone modèle Gaston, un grand orgue des barbares façonné à partir d’un empilement de crânes humains de toutes tailles…

On dansera, boira, mangera, débattra, fumera, forniquera et pratiquera toutes activités de gueule et gaudriole. L’approche de ces belles fêtes m’excite ! J’en salive par avance. J’ai presque hâte d’y être… La nuit sera longue, mais pas de panique, il y aura à manger pour tout le monde ! J’ai de beaux restes…


Illustration : Rocco | Une première version de ce texte est parue dans Lizières n° 4 | octobre 2013. Remerciements : Ramuntcho Matta | Mirtha Pozzi | Christelle Raffaëlli

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