Les inAttendus : Poetical Humors

 In Discomanie

Vincent Lhermet, Marianne Muller : deux inAttendus aux humeurs ô combien poétiques

Au moment de vouloir écrire sur les Poetical Humors, on se prend à réfléchir. Au duo imprévu (l’accordéon de Vincent Lhermet et la viole de gambe de Marianne Muller), aux musiques choisies (élisabéthaines… et contemporaines), à l’interprétation « historiquement informée », à la graphie étonnante du nom de l’ensemble (pourquoi cet A majuscule, cet italique ?), à…

Et puis on se dit que seule la musique compte et qu’il ne faut jamais trop réfléchir mais seulement écouter.
Et on écoute.
Et on réécoute.
On ne sait parfois pas réellement qui est qui, où il est, comment s’entrelacent les voix, mais on réalise très vite que peu importe.
Et on réécoute encore.
Après cette première approche forcément sensuelle, on se pose nécessairement encore la question. Les questions. Puis on arrête de s’interroger. Parce que là n’est pas la question, même si elle importe. Parce que s’interroger est forcément une démarche heureuse, souvent musicale, toujours interprétative, absolument nécessaire. Et que c’est peut-être là un des chemins possibles pour parcourir ces Poetical Humors. Et que Vincent Lhermet et Marianne Muller, inAttendus interprètes de ces humeurs, musiciens, chercheurs, familiers de diversités (se s)ont déjà posé ces questions avant d’emprunter ces chemins étonnants qu’ils ont choisi de parcourir.

Leur programme mêle musiques de la renaissance anglaise et créations contemporaines. Les premières sont représentées par cinq musiciens actifs entre la fin du XVIe siècle et le milieu du XVIIe.
À John Bull (1562/63-1628), John Dowland (ca 1563-1626), Tobias Hume (ca 1579-1645) et Orlando Gibbons (1583-1625), tous compositeurs renommés, s’ajoute le moins connu Michael East – né autour de 1580 et mort en 1648, il a été longtemps cru le fils de l’éditeur de musique Thomas East mais il semble que cette hypothèse doive être rejetée. Tous sont interprètes autant que compositeurs – Hume est violiste (autant que soldat d’ailleurs), Gibbons, Bull et East sont claviéristes, Dowland est luthiste – et leurs œuvres reflètent des choix d’instrumentistes autant que des préoccupations de créateurs… Divers partis pris compositionnels se font entendre, des mélodies accompagnées simplement à un travail contrapuntique plus élaboré, héritier des polyphonistes franco-flamands auquel Johann Sebastian Bach puisera lui aussi quelques décennies plus tard.

Vincent Lhermet à l'accordéon et Marianne Müller tenant sa viole de gambe comme une guitare, posant devant un mur moitié bleu moitié en brique.

Photographie : Igor Studio

Les danses (une gaillarde à trois de Gibbons délicieuse d’humour et délicatement contrapuntique, une pavane de Hume dont le discours conquiert par son évidence) et pièces instrumentales (la Sweete Musicke de Hume, la Fantasia dédiée par Orlando Gibbons à Elizabeth II) succèdent aux chansons, comme les « humeurs » les unes aux autres. Les glissements entre les poétiques sont infimes – l’omniprésence des titres laissant d’ailleurs toujours planer un doute quant à la destination réelle des compositions –, entre ternaire et binaire, musiques aux rythmes marqués ou plus évidemment chantantes. Les choix et successions de tonalités (souvent mineures chez les compositeurs de la Renaissance anglaise, mélancolie oblige) témoignent d’une réelle conception unitaire de la part des interprètes, de même que le va-et-vient des tempi : l’ensemble est pensé en continu. Si continu d’ailleurs qu’on ne voudrait jamais l’interrompre tant l’enchaînement s’impose comme une évidence à l’oreille, jusqu’aux pièces solistes (« Goodnite » et « Myself » de John Bull à l’accordéon, la « Captain Humes Pavan » à la viole) glissées dans le récital. Si la mélancolie (« What greater grief« , « Flow, my tears« , « In darkness let me dwell« ), la douceur (« Sweete Musicke« , « Touch me sweetly« ) ou la peine amoureuse (« Shall I sue, Can che excuse« ) sont revendiquées par les titres mêmes des pièces – même lorsqu’elles ne sont pas chansons, elles accueillent cette mélancolie en leurs titres, qui se retrouvera d’ailleurs, bien plus tard, dans le spleen des préromantiques –, celles-ci savent aussi accueillir l’humour et une certaine légèreté. Les successions de sections aux tempi, rythmes et tonalités contrastés de la Fantasia d’Orlando Gibbons en sont probablement l’exemple le plus évident, dans laquelle on devine la complicité absolue des interprètes. Ceux-ci, qui n’ont réalisé aucun « arrangement » des pièces choisies, jouent avec bonheur sur les effets de résonances de leurs instruments pour prolonger les polyphonies parfois cachées dans la musique même et se donnent tour à tour la parole, en un entremêlement de lignes discursives qui ne cède jamais au chaos. La précision est de rigueur mais sans rigorisme. Tout est toujours d’une fluidité, d’une liberté, d’une évidence – encore une fois – parfaites.

Entremêlé à la Renaissance, le XXe siècle, en deux moments distincts créés pour l’ensemble. Celui de Thierry Tidrow porte en son titre – un des vers du poème « Full Fathom Five » de La Tempête de Shakespeare – sa pensée : Into Something Rich and Strange. La pièce joue magnifiquement sur des nappes sonores créant une matière nouvelle, en effet riche et étrange, d’où surgissent diverses formules idiomatiques propres aux deux instruments (bariolages, jeux de crescendo-decrescendo « enflant » le son, clusters, sons harmoniques) qui s’enchaînent ou se mêlent, ici encore sur les résonances, les souffles et les échos sonores.

Philippe Hersant a opté quant à lui pour une référence directe au passé, en donnant le titre du refrain d’un carol [1]– « Lully Lullay » est le refrain du célèbre Corpus Christi Carol, source à laquelle puisera aussi Benjamin Britten notamment pour sa cantate A Boy was Born – à la pièce dédiée au duo. Un thème initial basé sur un motif extrêmement simple de tierce répété donne lieu, aux deux instruments, à une série de variations, de transformations, d’amplifications, au cours desquelles il se reconnaît (presque) toujours, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre tout en laissant parfois volontairement deviner le climat de berceuse irréelle choisi par Britten.

La seule chose que l’on regrette, au terme de ce voyage rêvé qui s’achève littéralement en suspension – moment de pure magie – sur la dernière pièce du programme (« In darkness let me dwell » de John Dowland dont les intervalles augmentés et diminués expriment une intensité émotionnelle rarement atteinte à l’époque), est de n’avoir pas pu « voir » cette musique naître. La prise de son d’un enregistrement, pour excellente qu’elle soit – ici parfois peut-être un peu froide et distanciée mais, finalement, à la réflexion, laissant peut-être à la musique toute la place de poésie dont elle a besoin pour se développer dans l’imaginaire de l’auditeur – ne saurait malheureusement remplacer la vie de la musique, nous le savons tous, mais la vie de ces inAttendus m’accompagnera désormais bien souvent… Alors on se dit que rien n’est perdu : d’autres concerts seront autant d’occasions [2] et surtout, d’autres projets naissent, en ce moment même, chez ces musiciens d’exception rencontrés en 2015 lors de l’Académie d’été de Nice. Parmi eux, un Art de la Fugue pour lequel est conviée la violoniste Alice Piérot et qui sera, selon les mots de Marianne Muller « narrative, joyeuse aussi, sérieuse quand il le faut, mais accessible », un programme qui invite Dominique Visse, en cours de travail et qui inclura une création de Vincent Bouchot et enfin un programme Bach avec des sonates pour viole et clavecin obligé et d’autres transcriptions. Une création de Joan Magrané Figuera est aussi prévue cette année, qui sera proposée dans le cadre des émissions d’Anne Montaron sur France Musique.


Références

Poetical Humor, Les inAttendus (Vincent Lhermet, accordéon ; Marianne Muller, viole de gambe) — HMM 902610 — 1 CD harmonia mundi, 2018.

  1. Tobias Hume (ca 1579-1645) – What greater grief
  2. John Dowland (ca 1563-1626) – Shall I sue, shall I seek for grace?
  3. Orlando Gibbons (1583-1625) – Galliard a 3
  4. Michael East (ca 1580-1648) – And I as well as Thou
  5. John Dowland – Flow, my tears, fall from your springs
  6. John Dowland – Can she excuse my wrongs
  7. Thierry Tidrow (1986-) – Into something rich and strange
  8. John Bull (1562/63-1628) – Goodnighte
  9. John Bull – Myself
  10. Tobias Hume – Sweete Musicke
  11. Tobias Hume – Touch me sweetly
  12. Orlando Gibbons – Fantasia
  13. Tobias Hume – Captain Humes Pavan
  14. Philippe Hersant (1948-) – Lully Lullay
  15. John Dowland – In darkness let me dwell

Le site internet de Marianne Müller et de Vincent Lhermet.

Notes

[1] En Angleterre, le carol est une poésie religieuse à refrain, apparue à la fin du XIVe s. D’abord à trois voix, puis à quatre ou davantage le genre, dont les textes sont le plus souvent en rapport avec Noël, déclinera après la Réforme.
[2] Le programme est redonné, dans ses grandes lignes, à l’opéra de Lille le 16 janvier, puis en Suisse (le 19 à Sursee et le 20 à Zoflingen) et enfin dans le cadre du festival d’Hardelot en juin prochain ; cette version inclut une autre composition récente, de Jorge Torres Saenz.

Leave a Comment

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Contactez-nous

Nous ne sommes pas là présentement, mais nous vous répondrons au plus vite.

Not readable? Change text. captcha txt
pochette de l'album glastonbury 2000 de David Bowie