Sérénade pour Roland Kirk

 In Chroniques
Roland Kirk at Ronnie Scott's Club par Del de la Haye

Roland Kirk at Ronnie Scott’s Club | Del de la Haye

J’étais ado lorsque Rahsaan Roland Kirk a surgi dans mon univers de jeune flûtiste avec « Serenade to a Cuckoo ». J’avoue que j’ai mis des années à comprendre l’héritage que ce musicien considérable laisserait. Kirk est difficile à comprendre. Il est jazzman, il joue des saxophones et de la flûte traversière comme personne… d’ailleurs, personne n’a vraiment joué comme lui ensuite. Mais que nous a donc laissé Rahsaan ?

Une empreinte de géant. Celle d’un musicien de la démesure, harnaché sur scène de deux, trois voire quatre saxophones, pourvu de flûtes accrochées à sa veste, de sifflets variés, appeaux, flûtes nasales, trumpophone[1], slidophone[2], stritch[3], saxello[4], cor anglais ou mélodica, la tête coiffée d’un bonnet gigantesque, sa cécité cachée derrière de massives lunettes noires. Celle d’un musicien météorique, actif durant seize ans, pugnace au point de jouer encore alors qu’un AVC l’avait laissé hémiplégique, en bricolant ses instruments pour pouvoir les utiliser d’une seule main. Roland Kirk, c’est l’art de jouer simultanément de plusieurs instruments. Roland Kirk, c’est l’audace de passer d’une mélodie mainstream à un solo déconstruit, c’est l’énergie d’assommer son auditoire à coups de cris fulgurants et de broder un gimmick en chantonnant dans sa flûte.

D’aucuns le présenteront comme un Black master of Black classical music et c’est en effet un monument qu’il s’agit de redécouvrir ici. Non un monument qu’on ne saurait gravir mais un de ceux qui bousculent en restant terriblement humains. Issu de la génération hard-bop, Roland Kirk déploie un répertoire des prémisses du ragtime au free jazz le plus engagé. Il absorbe aussi le rock et la musique contemporaine. Tout passe par la moulinette sonore de Roland Kirk. Pour autant, jamais l’originalité n’éteint la voix de ses inspirateurs. Lorsqu’il réinterprète le « Blues for Alice » de Charlie Parker, c’est comme si l’auteur avait pris quelque substance stimulante sans jamais perdre de sa lucidité. Et puis Kirk est un véritable chercheur. Il repousse sans cesse ses limites physiques grâce à des techniques nouvelles dans le monde du jazz. Outre le jeu multiple, il développe une respiration circulaire — qu’il baptise respiration sphérique — comme les musiciens australiens avec leur didgeridoo. De là, il tire de longs phrasés, étire des sons jusqu’à les rendre… inhumains si l’on peut dire. Il intègre au jeu de flûte traversière des techniques sonores issues de la flûte peule.

Son jeu a d’ailleurs inspiré la plupart des flûtistes des années soixante à aujourd’hui, mais aussi nombre de saxophonistes. Sans lui, Ian Anderson aurait-il été le sautillant flûtiste de Jethro Tull ? Dana Colley, saxophoniste du groupe Morphine, aurait-il joué simultanément du ténor et du baryton ? Il suffit d’écouter les soli géniaux de Sandro Cerino pour saisir que Kirk a ouvert une voie. Greg Pattillo ne maîtrise-t-il pas son flute beatboxing grâce à Kirk ? Frank Zappa, outre une performance avec lui, cite souvent Kirk, notamment dans le livret de Freak Out. Kirk, c’est le trait d’union entre jazz et pop, derviche titanesque déployant Ellington et Coltrane sur des rythmes afro, clamant des slogans politiques, ou flirtant avec la transe. Enfin, je ne me lasse pas de dire que, si le nom de Roland Kirk est ignoré de grand public, tout le monde ou presque l’a écouté dans « Soul Bossa Nova ».

Il n’y a plus qu’à. Plus qu’à se faire botter les tympans par maître Roland, plus qu’à faire un tour sur orbite sans jamais plus redescendre de son voyage interstellaire. Écouter Roland Kirk laisse à jamais médusé de cette puissance évocatrice et de cet engagement brut sans idéologie ni décorum.


Références

[1] Trompette modifiée par R. R. K.
[2] Trombone modifié par R. R. K.
[3] Sorte de saxophone, ressemblant à un grand soprano, en mi♭, de la tessiture de l’alto et développé par la marque Buescher.
[4] Saxophone semblable à un soprano avec un pavillon et un bocal courbés, rebaptisé manzello par Kirk.

Discographie kirkienne :

We Free Kings, Mercury, 1961, avec Richard Wyands, Art Davis,Charlie Persip, Hank Jones et Wendell Marshall
Kirk in Copenhagen, Mercury, 1963, avec Tete Montoliu, Niels-Henning Ørsted Pedersen, J. C. Moses, Don Moore et Sonny Boy Williamson
I Talk With The Spirits, Limelight, 1964, avec Bobby Moses, Horace Parlan, Michael Fleming, Wlater Perkins et Crystal Joy Albert
Volunteered Slavery, Atlantic, 1969, avec Ron Burton, Jimmy Hopps, Dick Griffith, Charles McGhee, Vernon Martin, Charles Crosby, Sonny Brown Joe Habad Texidor, The Roland Kirk Spirit Choir
Charles Mingus, Mingus at Carnegie Hall, Atlantic, 1974
Quincy Jones, Big Band Bossa Nova, Mercury, 1962

Aujourd’hui :

Fred Couderc, Kirkophonie, Cristal Records, 2006

À lire :

Guy Cosson, Rahsaan Roland Kirk, Éditions du Layeur, 2006

Sur votre écran :

We free kings, Mercury, 1961(avec Art Davis, Charlie Persip, Hank Jones et Richard Wyands.
« Serenade to a cuckoo », version live de 1972.
Extrait d’une session avec McCoy Tyner et Stanley Clarke en 1972.
I, Eye, Aye: live at the Montreux Jazz Festival, 1972. À voir sur le net.

Showing 3 comments
  • Florence Albrecht
    Répondre

    Ah, la respiration sphérique et les voyages interstellaires… Merci de nous botter les tympans !

  • Jason Weiss
    Répondre

    Quelle joie, le merveilleux Rahsaan! Je l’ai vu dans les années 70 à Berkeley. Une fois, pendant un solo, il est descendu de la scène en jouant, puis il est sorti sur University Avenue, jouant toujours dehors sur la rue, jusqu’à rentrer sur scène.

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