Jean-Paul Sartre et l’huître : la revanche de l’en-soi

 In Philorama

Nota. Ce qui suit réécrit les dernières pages avant la conclusion de L’être et le néant (1943) de Jean-Paul Sartre, reprenant parfois des pans entiers de phrases et recomposant légèrement l’ordre argumentatif.

Situation

Au sortir d’une séance particulièrement nauséeuse de psychanalyse existentielle, le sujet toujours en manque de lui-même se trouve jeté dans le monde familier d’une grande brasserie parisienne. Habité par l’absence, il commande une assiette de charcuterie et une bouteille de vin rouge de Bourgogne. Il attend, méditant ce qu’il en est de se nourrir…

De l’acte de manger comme de boucher un trou

Boucher un trou, tout un plat ! Dans cette tendance à se remplir furieusement, certes un enjeu de taille, faire exister une plénitude d’être, rien de moins. Manger comme le reste, d’ailleurs : noircir la page, jouer à mettre le bras entier dans une cavité d’arbre, faire l’amour… Le pour-soi fait des trous partout dans l’être, secrète un néant dans l’en-soi fixe et statique ; on appelle cela sa liberté, son existence. Et il faut bien les combler ensuite, ces trous. La bouffe, dans tout cela ? C’est le « mastic » qui obturera la bouche, bien sûr. Pour le reste, à chacun son projet fondamental et là, affaire de préférence : dis-moi ce que tu aimes manger, je te dirai ce que tu es… sur le mode du n’être-pas, cela va de soi, bref quel est ton projet originaire. Les goûts ne sont pas des données irréductibles mais des valeurs, des choix appropriatifs de l’être et c’est cela, l’objet de ma psychanalyse existentielle. Je mange, bon… bientôt, cette andouillette grassouillette ou ce pâté fumant (mais pourquoi sont-ils si longs en cuisine aujourd’hui ?). Ce faisant, je m’approprie en détruisant et je détruis en assimilant, je me bouche à l’aide d’un certain mode d’être de l’être, totalité que j’accepte ou refuse ; synthèse de température, de densité et de saveur. Ô les petits biscuits au chocolat que m’offrit le Castor, cette résistance sous la dent puis cette cassure suivie d’un effritement soudain, toutes ces qualités sourdes, enfoncées dans la saveur dont elles sont la matière… c’est cela, le « chocolat ». Cela et aussi, un certain mode de temporalisation : le chocolat noir violent de ces biscuits se donnait d’un coup, d’autres n’ont l’air de rien puis explosent en bouche, fusées à retardement, sinon j’en ai goûtés qui se livrent par paliers, enfin on en trouve dont le goût s’amenuise lentement jusqu’à disparaître et d’autres dont la saveur s’évanouit quand on croit s’en emparer. Sans parler de la couleur : si je mange un gâteau rose, le goût en est rose, oui dans la crème au beurre le léger parfum sucré est le rose, et puis l’onctuosité… Je mange rose comme je vois sucré. Ainsi, comme je l’ai écrit quelque part, « il n’est donc nullement indifférent d’aimer les huîtres ou les palourdes, les escargots ou les crevettes, pour peu que nous sachions démêler la signification existentielle de ces nourritures. » [1]

Le tout jeune serveur de la Coupole, nouveau, préoccupé par une guerre mondiale et un amour naissant, se trompe de table et dépose devant son client un énorme plat d’huîtres de Cancale et une carafe d’eau claire. Comme fasciné, incapable d’articuler un mot signalant la méprise, Jean-Paul montre un visage de sidération que le serveur prend pour un acquiescement imbécile de philosophe.

L’huître est louche

M’approprier ce truc gluant, faire ma chair avec cet être, vraiment ? Quel projet ! Mais qui parle du projet d’un petit Jean-Paul ou du grand Sartre ? Projet originel, s’il vous plaît ! C’est moche, glauque, digne de tous les adjectifs en « âtre », ça sent la marée basse et les gens adorent ça, pas moi… pourquoi ? Mais qui demande d’aimer ? Puisque ces choses sont là, sous mes yeux, avec leur ventre mou dans l’habitacle, du moins me révèleront-elles leur être. Certainement pas l’Idée d’huître, à cela je ne crois guère, mais l’être de leur viscosité. Du visqueux à posséder, fallait que ça tombe sur moi ! Infichue de coïncider avec elle-même, ma conscience a psychisé ce machin dès son arrivée sur la table. Serais-je en train de devenir fou, voire métaphysicien ? Aucun risque, tant que loin d’attribuer l’âme à un mollusque, j’expertise ce qui d’emblée se donna là, doué de qualités psychiques en guise de réponse visqueuse à la question brûlante d’un pour-soi hors de soi (je vais toucher du doigt la réponse, pour voir, tiens).

Il touche du regard puis du doigt, horreur ! La pulpe de l’index rencontre le manteau gras qui l’appelle en retour, louchant vers lui, se rétracte en grimaçant dans sa coquille, monstre palpitant, intestins de ventouse aspirante en quoi le sens du monde s’engouffre et s’abîme. Pour combien de temps ? Si cesse le contact, cesserait-il aussi, ce péril collagène ? Peine perdue ! Le regard ni le doigt ne peuvent se détourner, s’arracher à l’ébauche d’une fusion que rien jamais n’efface ! L’enquête appropriative tourne au cauchemar, fatalité d’une enquête menant l’enquêteur aux entrailles poisseuses du monde. C’est l’en-soi du monde en son entier qui se donne comme visqueux.

L’huître est fourbe

Ce truc remue, instable et figé tout à la fois, changement perpétuel sans rien qui change ; franchement, cela décourage la possession. Même si je le voulais, pourrais-je manger, toucher des lèvres et du palais cette chair en fuite se niant en tant que fuite, faux fuyant au ralenti empâté ? Synthèse sournoise de la pure temporalité du pour-soi et de l’éternité pure de l’en-soi. Cela me rappelle le miel de mon enfance, dans la maison d’été, quand d’ennui je le contemplais couler de ma cuiller sur le miel contenu dans le pot. D’abord il sculptait la surface, puis fusionnait en s’affaissant ; je jouissais de ce ravalement délicieusement apparenté au dégonflage d’une baudruche, pouf raplapla, comme les seins un peu mûrs de la voisine qui s’étendait sur le dos dans le jardin l’après-midi. Le visqueux de l’huître, du miel, rien à voir avec la purée qui boule brusquement par-dessus tête après un brouillon de coulage (je devrais commander de la purée pour oublier tout cela, tiens).

Il renverse d’un coup sec le contenu de la carafe, large nappe d’eau, consternation alentour. Il hurle : « Spiritualisation, individualisation, dissolution dans le grand tout ! ». Il arrache le corps flasque au squelette, ça glisse sur la nappe en une hideuse imitation de l’eau, quasi-triomphe du solide sur le liquide ! L’eau agonise, elle qui coulait incompressible comme l’acier, elle-même souillée, liquidité adhérente peu à peu contaminée. Retenir cette chair après tout compressible ! Elle s’écrabouille dans sa main, docile, mais au moment où il croit la posséder, voilà que fourbe c’est elle qui le possède : destruction-création, le mou fait ventouse. Il écarte les doigts, veut lâcher mais le visqueux le pompe, l’aspire, guêpe dans la confiture, activité molle et baveuse qui l’attire au précipice, fidélité de chien dont on ne veut plus et qui persiste à se donner. Compromis par cette possession vénéneuse, le pour-soi n’échappera pas au désastre d’une absorption sans remède. Il cède à la contingence, à l’extériorité d’indifférence de l’en-soi. Les muscles s’accrochent et collent, sangsues. Alors, il s’avoue vaincu par le liquide infect, dont toutes les propriétés s’animent d’une sorte de vie et se retournent contre lui.

L’huître est sorcière

Non mais ce n’est pas vrai, ce truc me suce ! La table est trempée, verdâtre comme ce qui s’y mélange en lambeaux mous : c’est dégueulasse ! Je m’enfonce, là… et je coule moi-même vers le visqueux. Pas la peine de me regarder comme cela, vous tous, malgré vos regards poignards j’irai jusqu’au bout de l’enquête. Comme j’aimai plonger dans l’eau fraîche de ce torrent ardéchois, l’été dernier ! M’y laissant couler, je demeurais un solide dans cette fluidité où je ne craignais pas de me diluer. Mais là, dans ce visqueux en instance de solidification je vais me perdre en viscosité. Encre absorbée par un buvard (je devrais demander de quoi écrire, tiens) et même pire. Si mon être se transformait en eau, passe encore : tout en sa fluidité rappelle le pour-soi, ne dit-on pas que la conscience est un fleuve ? Mais devenir visqueux, pour une conscience quelle métamorphose abominable ! Cette adhérence molle, cet effort vague, mou et vain de chaque partie pour s’individualiser… Rien que d’y penser, je sens mes idées s’empâter. S’empâter dans le visqueux, quelle ironie ! Le pâteux, qui a le même aspect, ne fascine pas ; cela tient à son inertie (envie de patates, tiens).

Humide d’effroi, il agite sa main dans un ultime effort de salut. Las ! Les tentacules du passé retiennent l’élan vers le futur. La succion lente le dilue dans ce passé qu’il fuit, mille parasites aux pattes longues et molles envahissent les recoins de son cerveau et chacun des organes creux. Le temps devient visqueux. La facticité progresse continûment, insensiblement. L’En-soi le hante et l’étouffe : l’Antivaleur a installé son règne.

Conclusion : l’huître est généreuse

Au sortir de la grande brasserie parisienne, le sujet ne s’est pas transformé en huître. Mais en manque de lui-même plus que jamais, en outre il crève la dalle car il n’a rien avalé. Peut-être a-t-il, de surcroît, un peu perturbé son image dans l’opinion d’autrui, mais cela…. En revanche, quelque chose lui est apparu qui ne résulte d’aucune expérience antérieure. Et sans avoir rien bu ! Il lui faudra écrire : « le sens du visqueux, c’est d’être le symbole d’une antivaleur, c’est-à-dire d’un type d’être non réalisé, mais menaçant, qui va hanter perpétuellement la conscience comme le danger constant qu’elle fuit et, de ce fait, transforme soudain le projet d’appropriation en projet de fuite. » [2]  Oui, songe-t-il longuement au terme de sa déambulation entre Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés, j’ai soif… oui et puis, que dire de cette résistance de l’huître à se laisser trouer par les meilleurs couteaux…? Mais il aperçoit l’auvent rassurant du Café de Flore.

L’expérience du dégoût pour le visqueux, du dégoût visqueux en quelque sorte, me renvoie mon image et m’enrichit d’un schème ontologique, ouvrant à tout le secteur de la viscosité et aux objets du monde susceptibles d’être ainsi catégorisés ; bien au-delà du « visqueux » lui-même, fertile elle dévoile un sens possible de l’être débordant vers les laideurs et beautés physiques et morales, donnant le champ libre à l’appréciation des conduites et des traits psychiques, à la créativité du comportement sexuel …

« Toute réalité humaine est une passion, en ce qu’elle projette de se perdre pour fonder l’être et pour constituer du même coup l’En-soi qui échappe à la contingence en étant son propre fondement, l’Ens causa sui que les religions nomment Dieu. Ainsi la passion de l’homme est-elle inverse de celle du Christ, car l’homme se perd en tant qu’homme pour que Dieu naisse. Mais l’idée de Dieu est contradictoire et nous nous perdons en vain ; l’homme est une passion inutile. » [3]

Gourmandise, passion aussi inutile que l’homme et comme lui, richement imaginative et loquace…


[1] Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, quatrième partie, chapitre II, 3 : « De la Qualité comme Révélatrice de l’Être » (Gallimard / Tel, p. 677).
[2]  Id., ibid., p. 673.
[3] Id., ibid., p. 678.

Photographies : Emmanuel Desestré

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dessin d'emmanuel kant à son bureau, tenant une plume