Le bonheur est dans le bouillon

 In Cinéphagie

affiche du film d'eric khoo, la saveur des ramenEn tant que fan inconditionnelle d’Hirokazu Kore-Eda, je sais qu’il est fort risqué d’aller voir certains films à jeun. C’est le cas, évidemment, du dernier film d’Éric Khoo, La saveur des rāmen, dont le nom à lui seul est un outrage à la diète. Mais sous le titre hautement appétissant de ce conte culinaire se cache aussi une ode à la rencontre, au métissage, à la transmission familiale et à l’attention portée au temps. La cuisine n’est-elle pas en tant que telle une illustration parfaite de ces différents concepts ?

Dès le début du film, on regrette très vite de ne pas avoir déjeuné avant la séance : belles pièces de viande dans leur bouillon, oignons de printemps finement hachés, découpe chirurgicale de narutomaki [1], dressage impeccable des donburi [2]… Nous sommes dans le restaurant de rāmen du père de Masato, notre protagoniste, et l’on comprend rapidement que ces deux personnages excellent plus en cuisine que dans l’art de communiquer. Très rapidement, un drame familial survient et Masato s’engage dans un voyage initiatique, à la recherche de ses origines, dans un Singapour dont il n’a qu’un vague souvenir d’enfance.

Rencontre et métissage

À travers la rencontre des amis et membres de la famille de Masato, on assiste rapidement à l’enchevêtrement de trois univers linguistiques (japonais, mandarin et anglais) relatif aux nationalités de ses parents (son père est japonais et sa mère, singapourienne d’ascendance chinoise). Le tressage de ces trois langues aux musicalités très différentes procure ainsi aux échanges familiaux une mélodie propre à leur histoire. Celle-ci souligne aussi que le désir de partage reste la clé de voûte de toute compréhension mutuelle, même lorsque celle-ci paraît relativement peu envisageable (Masato communique d’ailleurs mieux avec son oncle maternel qu’avec son père, alors qu’il ne peut communiquer avec lui que dans un anglais très approximatif). On verra également plus loin que le métissage des origines chinoise et japonaise des deux parents est aussi une ode à la tolérance et à la réconciliation.

Enfin, l’épopée de Masato s’articule autour de la redécouverte, de l’apprentissage puis du mélange de deux cuisines, toujours relatives aux origines des parents. Son objectif, qu’il définira au fur et à mesure du film, sera de créer une recette originale combinant deux soupes emblématiques : le bak kut teh (soupe chinoise à base de travers de porc cuits dans un bouillon mêlant diverses herbes aromatiques, très populaire à Singapour et spécialité du restaurant maternel) et les rāmen (soupe de nouilles cuites dans un bouillon de viande, très populaire au Japon (et pourtant héritée de Chine!) et spécialité du restaurant paternel). Une fois sa quête aboutie, Masato donnera alors à son restaurant le nom-valise de « rāmen teh », qui est d’ailleurs également le titre original du film.

On peut retenir de ces composantes que d’heureux mélanges peuvent émerger d’ingrédients a priori guère compatibles, en cuisine comme amour, tant que l’on y investit du désir … Et du temps.

De l’importance du temps

Le temps (et, en transparence, la patience) est dans ce film glorifié sous deux angles : le temps en termes de fréquence, nécessaire à toute expérimentation, par la démarche essai-erreur, et le temps en termes de durée, nécessaire à l’aboutissement d’un processus.

Dès le début du film, Masato tâtonne dans ses tentatives des recettes de bouillon. Celui-ci ne paraît pas satisfait de lui malgré son expérience de cuisinier et l’attention qu’il porte au choix et à l’origine de ses ingrédients. Ce n’est qu’à la fin du film, après de multiples essais, mais aussi suite à la transmission du savoir culinaire de ses aïeux singapouriens, que Masato atteindra son but.

Si l’on continue à creuser cette histoire de bouillon à grands coups de louche, on note également que les plus emblématiques des recettes enseignées à Masato indiquent des temps de cuisson in-ter-mi-nables : dans la recette de bak kut teh enseignée par son oncle, les premières étapes consistent à cuire à l’eau pendant 5h des travers de porc… Puis de faire cuire dans ce même bouillon d’autres travers de porc pendant encore 5h…. Puis on ajoute au bouillon encore d’autres ingrédients pendant encore… Et ainsi de suite. Mais il fallait visiblement tout ce temps et toute cette patience (que je n’aurais probablement jamais en cuisine ni ailleurs) pour aboutir à un délicieux bak kut teh.

Ensuite, le rôle du temps dans l’émergence de la qualité apparaît également dans les liens que Masato va tisser avec sa famille maternelle.

On comprend progressivement que Masato ne connaît pas sa famille maternelle, car celle-ci a coupé les ponts il y a plusieurs années avec sa mère. Éric Khoo, le réalisateur, nous met face aux heures les plus sombres de l’Histoire de son pays : l’occupation japonaise faisant suite à la Bataille de Singapour. Après une conquête fulgurante de Singapour en à peine 7 jours, en février 1942, l’armée impériale nipponne massacrera plus d’une centaine de milliers de Chinois (population majoritaire à Singapour) jusqu’à la libération du pays en 1945. On comprendra ainsi mieux la réaction très violente de la grand-mère maternelle de Masato à l’annonce de l’union de sa fille avec un ressortissant japonais. Mais malgré ce départ pas franchement heureux, Masato parviendra, à travers des approches successives (et pas toutes réussies d’ailleurs), à recréer un lien avec son aïeule. Ce lien se concrétisera notamment dans cette très belle scène de cuisine intergénérationnelle, où la grand-mère traduira pour et réalisera avec Masato les recettes que la mère de ce dernier avait consignées en mandarin dans son journal intime, mais qui étaient jusqu’alors restées indéchiffrables pour notre protagoniste.

吃吃吃[3] !

Bref, on sort de ce film plein d’espoir et d’amour, mais aussi rempli du désir impérieux de goûter à ce fameux bak kut teh dont on nous a tant vanté les mérites (d’ailleurs, l’un de vous sait-il où l’on peut en déguster à Nice?) et, en attendant, de filer s’attabler dans son restaurant de rāmen préféré (oui, certes, il est 15h, et alors ?).

Et pour ceux d’entre vous qui souhaiteraient s’essayer à la conception du bak kut teh (voire m’inviter à s’en délecter avec eux, pour les plus sympathiques), en voici une recette (en anglais) assez bien détaillée et semblant respecter les ingrédients originaux.


Éric Khoo, La saveur des rāmen, 2018, 90 minutes. Acteurs principaux : Takumi Saitō, Jeanette Aw Ee-Ping, Mark Lee, Beatrice Chien, Tsuyoshi Ihara, Tetsuya Bessho, Seiko Matsuda.

[1] Le narutomaki est une décoration aux bords ondulés à base de pâte de poisson blanche (appelée kamaboko, ancêtre du surimi) ornée d’une spirale rose. On le sert généralement avec les rāmen. Ce motif en spirale est inspiré par un phénomène maritime : le tourbillon de Naruto. Ndlr.
[2] Plat traditionnel japonais, sorte de base pour de nombreuses recettes, composé d’un grand bol de riz sur lequel sont disposées les garnitures (viande, poissons, œufs, etc.). Ici, donburi est pris au sens littéral de « bol »,  ndlr.
[3] En pinyin « chi chi chi » (prononcé cheu cheu cheu), signifie en mandarin : « Mange mange mange », ndlr.

 

Showing 3 comments
  • Fred S.
    Répondre

    Un bien bel article savoureux qui nous donne le parfum de ce petit chef-d’oeuvre à voir et à revoir, sans modération.

  • Ducotey
    Répondre

    Un très beau texte qui donne envie de voir ce film qui semble pleins de curiosités culturelles.

  • Jean-Pierre
    Répondre

    Un joli commentaire d’un bien joli film

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