Steven Lin à l’hôtel de Talleyrand… Peut mieux faire ?

 In Scénopathie

Peut-on sortir de la prestigieuse Juilliard School en méconnaissant la musique ? Peut-on prétendre à une carrière internationale en ignorant Beethoven, Schumann et Liszt ? À entendre le concert de ce soir, organisé par la prestigieuse association Arts Arena dans les salons de l’hôtel de Talleyrand, on peut se le demander. On le doit. Et ainsi, répéter Beethoven, à l’aube de son dernier quatuor, puisque Beethoven est l’un des compositeurs de ce soir. Tentons de comprendre. Muss es sein ? Es muss sein.

Un programme osé

Le programme était varié et, partant, alléchant. Un peu décousu, certes, ce qui aurait pu mettre la puce à l’oreille et questionner sur un certain sens musical. Une idée de « l’oser », des possibles, d’un voyage musical hors des sentiers battus parce qu’il sauterait, espiègle, de l’un à l’autre. Et ces sentiers sont connus, ce qui peut ne pas arranger les sauts. De Beethoven, la sonate « Waldstein », composée entre 1803 et 1804. De Schumann, les Kinderszenen op. 15, de 1838. De Liszt, les Réminiscences de Don Juan de 1841. Trois œuvres de « milieu de vie ». Une sonate qui tente (déjà) d’échapper au moule. Une suite de pièces courtes non destinée à des enfants mais écrite « par un grand enfant ». Un pot-pourri thématique qui, au-delà de la virtuosité, propose une approche personnelle de l’opéra Mozartien – déjà lui-même une relecture du mythe – et requiert une maturité sans laquelle les divers niveaux de perception se perdent irrémédiablement. On est alléché, déjà, par ce que l’on sent possible : diversité d’écritures pianistiques, de destinations initiales, d’histoire, en somme, au-delà de la simple (?) beauté des œuvres elles-mêmes.

Connu, trop connu ?

Las. On déchante vite. Les tempi de Beethoven sont extrêmes. Lin joue vite, trop vite l’Allegro con brio, qui en perd son brio pour n’être que mécanique. Le premier thème, du moins. Parce que le second est tellement ralenti qu’il en perd sa substance. Pourquoi ? Il y a temps que l’on ne joue plus la musique romantique ainsi en ajoutant un sens là où il n’a pas raison d’être. On a parlé, un temps, de thèmes masculins et féminins, auxquels on a préféré les termes « idée » et « visage »… N’importe, les premiers ne sont pas supposés être joués de façon rigidement métronomique non plus que les seconds s’étaler en vagues fluctuantes qui donnent le mal de mer… Les phrases se succèdent, peinent à former un discours cohérent. L’absence de reprises n’aide pas. Certes, elles rallongent la narration, mais elles sont tellement nécessaires. Pourquoi en faire l’économie ? On sent des envies, des idées, mais elles achoppent à se faire entendre. Schumann ne sera pas mieux traité. Pas de reprises non plus. Pourtant elles sont encore plus nécessaires ici que chez Beethoven. Les tempi vifs sont décidément trop enlevés : ils en perdent le phrasé, la respiration, l’inquiétante étrangeté schumanniens qui est leur vie même. Les mouvements lents s’étalent, errent, fluctuent. Trop. La musique est là pour dire les phrases, les mouvements, les attentes. Surinterprétée, elle risque l’asphyxie. Quant à Liszt, il n’est vu, par Steven Lin, que Wde son côté virtuose. C’est méconnaître les niveaux d’appréhension du compositeur-pianiste-virtuose de trente ans, avide de reconnaissance et désireux de partager la musique qu’il aime, la technique qu’il maîtrise mieux que tous, Thalberg (son rival absolu) compris. Tout montrer à la fois en une œuvre, tel est l’objectif de Liszt : relire l’opéra – et le mythe avec lui – en choisissant les airs, les atmosphères, les motifs pour en proposer un aperçu… lisztien ! L’absence d’unité qui se percevait comme un manque chez Beethoven ou Schumann eût été ici bienvenue : les épisodes de l’histoire de Don Giovanni sont à appréhender comme autant de facettes d’un homme, d’un amoureux, d’un mythe vivant. Comme telles il faut les savourer, les imaginer, les dire, les assumer. Ils ne peuvent s’enchaîner sans respiration. Ils doivent vivre. Se laisser vivre. S’aimer être vécus. Ils ne peuvent se satisfaire d’une exécution plastiquement correcte. Il faut autre chose. Qui peine à se laisser entendre, tant le désir de se laisser entendre est présent… combiné cette fois à la fatigue.

L’espoir des promesses à venir

Un très joli toucher, délicat même, dans les nuances piano. Un éventail de nuances et de dynamiques. Un enthousiasme à appréhender les œuvres difficiles, à envisager un programme ardu et parlant. Une technique qui semble pouvoir s’accommoder de genres et de styles divers. Des promesses, donc. Qu’il faut peu pour pouvoir tenir. Un peu de laisser-aller, de poésie, d’écoute. À cœur vaillant, rien d’impossible, dit-on. Attendons Steven Lin. Et souhaitons qu’il sache pressentir la musique qui pourrait sourdre de ses doigts et de son cœur. Là est-elle, où se faire entendre. Espérons-la. Pleine, attendue, espérée, née du temps, de la pensée et de la réflexion.

An Arts Arena Recital : Steven Lin à l’hôtel de Talleyrand, 6 février 2020


Illustration : Le Châtiment de Sisyphe, 1548-1549, huile sur toile, 237 × 216 cm, musée du Prado, Madrid

 

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