The Importance of being Earnest au théâtre de l’Athénée

 In Scénopathie

Gerald Barry revisite Oscar Wilde : caustique et jubilatoire

Un sac à main, des sandwiches au concombre, un étui à cigarettes (significatif), des assiettes (quarante, ce qui est beaucoup, finalement) cassées (violemment), le manuscrit d’une œuvre que l’on imagine à l’eau de rose, des mégaphones, une tante travestie, des muffins, des jeux de mots et de musiques, des couleurs et des décors volontairement kitsch, de la danse, du rire et de la tendresse… Il faut de tout cela pour faire The Importance of Being Earnest, opéra de Gerald Barry d’après la pièce éponyme d’Oscar Wilde.

Compositeur irlandais (né en 1952), Gerald Barry a étudié avec Karlheinz Stockhausen, Maurizio Kagel et Friedrich Cerha. Il dit avoir reçu ses premières émotions musicales de… la radio, où il entendit, jeune, un fragment d’opéra de Haendel qui fut pour lui une révélation (qu’il compare volontiers à celle qui frappa saint Paul sur la route de Damas). Son catalogue important se place sous le signe de la diversité et compte opéras – six à ce jour –, musiques pour ensembles, quatuors à cordes, concertos, pièces pour instruments solistes et œuvres vocales. Les titres en sont parfois énigmatiques (Ø [Symbol] pour deux pianos ; ______ [Line] pour ensemble instrumental, deux de ses premières œuvres [1979]) ou évocateurs d’autres mondes, sonores ou non. Ainsi La Jalousie taciturne, pour ensemble à cordes (1996), puise-t-elle dans l’univers des suites de clavecin[1], les références poétiques vont de Lewis Caroll (Alice’s Adventures Under Ground, opéra de 2014-2015) à Fassbinder (The Bitter Tears of Petra von Kant, opéra de 2001-2004) en passant par Nietzsche (The Eternal Recurrence, pour soprano et orchestre, 1999) ou Dostoïevski (Humiliated and Insulted pour piano, 2013). Un titre évoque même un mécanisme de défense hérité du Moyen Âge (Chevaux-de-frise, pour orchestre, 1988). C’est dire la multiplicité des possibles et des envies du compositeur, beaucoup enregistré mais relativement discret en France[2] et qui aime particulièrement, de son propre aveu, à cultiver les relations entre sens et non-sens.

La pièce d’Oscar Wilde s’y prête, il faut l’avouer, tout particulièrement : surréaliste avant la lettre, The Importance of Being Earnest, « trivial comedy for serious people »[3] créée en 1895 à Londres, accumule quiproquos et situations loufoques : un Earnest/Ernest, prétexte de l’un (Jack), avatar de l’autre (Algernon, l’ami de Jack, en réalité son frère mais on ne l’apprendra qu’à la fin), aventure d’un bébé perdu / trouvé dans une gare, croisements entre deux jeunes filles, le tuteur de l’une, l’ami du premier… les caractères et les actions s’enchevêtrent dans un tourbillon qui ose ne jamais se prendre réellement au sérieux et dont le texte est un enchantement « nonsensical » constant, qui trouve un parallèle proprement jubilatoire dans la musique.

D’une partition à propos de laquelle le premier terme qui surgit est « éclatement » surgissent des thèmes populaires – l’œuvre commence, hors-scène, avec l’universel Auld Lang Syne (Ce n’est qu’un au-revoir), qui sera réentendu à plusieurs reprises, notamment pendant la dispute entre les deux frères qui s’ignorent encore – ou « pseudo-populaires », on ne sait trop : l’oreille entend des motifs familiers ou qui font semblant de l’être, des rythmes évoquant la danse ou la figurant (des pas s’esquissent, une gigue s’improvise même : les chanteurs savent aussi se faire acteurs – aux mimiques particulièrement évocatrices d’émotions diverses – et danseurs). On perçoit un monde de références, que l’on n’identifie pas toujours, tant mieux, tant pis, là n’est pas l’important.

Alison Scherzer-Cecily & Nina van Essen-Gwendolen – ©Diane Deschenaux

Les allusions à la musique sont omniprésentes, celle qui se rappelle à nous (Schoenberg et les compositeurs de la seconde École de Vienne friands de motifs brefs, incisifs, ici évoqués brièvement, sous-jacents toutefois à l’œuvre, hommage rendu, tradition revendiquée), celle que l’on entend (Auld Lang Syne joué faux au piano parce qu’Algernon n’est pas capable de mieux faire, dit-il), celle qui existe dans l’absolu « French songs I can’t possibly allowed » ou celle du compositeur « it has stopped », qui fait l’objet des commentaires des personnages eux-mêmes. Il y a aussi la musique qui n’est qu’une référence poétique, celle de l’Ode à la joie, proposée sur une musique qui n’est pas celle de Beethoven mais qui demeure néanmoins dans les mémoires, comme clin d’œil de la germanophilie revendiquée par ses interprètes dans l’opéra : Lady Bracknell et Miss Prism.

La musique de Gerald Barry âpre, parfois violente, faites de lignes directes, d’intervalles souvent très disjoints, de rythmes abrupts, ne laisse guère de place au lyrisme tel qu’on le conçoit le plus souvent : en sortant, on ne parviendra pas à fredonner un des airs entendus… De même, d’ailleurs, que l’on ne saura pas reproduire une seule des tirades de la pièce. Wilde, même revisité, diminué, condensé – au tiers de l’original tout de même –, se goûte sur l’instant. Tout comme cet opéra caustique et savoureux qui propose, en une évocation frisant parfois la farce, de multiples univers sonores, du concerto grosso aux thèmes populaires en passant par le dodécaphonisme et les références au Sprechstimme (au cours de la bataille de mégaphones, qui n’est pas non plus sans rappeler la polychoralité du premier baroque). L’orchestration y est légère, privilégiant les touches solistes, parfois en duos ou trios associant les familles instrumentales, et les ponctuations timbrales. L’ensemble instrumental (excellent et réactif Orchestre de chambre fribourgeois) fait la part belle aux vents – les cuivres y sont particulièrement chatoyants – et aux percussions – qui incluent notamment quarante assiettes blanches, un grand marteau (on pense ici à celui de Piet dans Le Grand Macabre de Ligeti, autre farce caustique et succulente), des armes à feu, un téléphone.

Sous la direction intelligente et engagée de Jérôme Kuhn, les chanteurs répondent à l’orchestre en un va-et-vient stimulant de timbres et de phrasés, entrecroisant des motifs brefs, parfois hachés, particulièrement virtuoses : les deux frères (Timur-Jack et Ed Ballard-Algernon) alternent sérieux et fantaisie, passant de l’un à l’autre avec une aisance confondante ; les deux jeunes filles (Alison Scherzer-Cecily ; Nina van Essen-Gwendolen) jouent sur tous les registres, tant vocaux qu’expressifs (leur duo/duel de mégaphones est à couper le souffle) ; la maîtresse-femme de la pièce (Lady Bracknell, voulue basse profonde par le compositeur – elle est d’ailleurs parfois jouée par un homme au théâtre) est admirablement campée par Graeme Danby (mention spéciale à l’air « a handbag… » dont la chute spectaculaire dans les extrêmes graves demeure parfaitement audible et articulée). Les « seconds rôles », quant à eux (Vincent Casagrande en Lane/Merriman, Jessica Walker en Miss Prism et Steven Beard en Chasuble) sont à la mesure de l’importance réelle que leur confère l’histoire : ils interviennent à tout moment et en soulignent ses détails infimes ou capitaux (Miss Prism et son « handbag » malencontreusement oublié, Chasuble en pasteur récurrent, Lane et ses sandwiches).

Écrin-écho au surréalisme poético-musical, la mise en scène – kitsch à souhait – de Julien Chavaz et Séverine Besson, prolonge son évocation des années soixante dans les costumes, les perruques et les maquillages aux couleurs de bonbons acidulés des chanteurs. Les décors – réduits à leur plus simple expression : un réfrigérateur, un canapé – ancrent la pièce dans une époque qui peut être, finalement, n’importe laquelle, du moment qu’elle est au-delà du réel.

Le résultat : on rit, on vit, et c’est tant mieux pour l’opéra. On peut encore y aller, les 22, 23 et 24 mai : avis aux « gens sérieux » amateurs de « comédies frivoles » !

Gerald Barry, The Importance of Being Earnest au théâtre de l’Athénée, du 16 au 24 mai 2019.


Photographies : Magali Dougados (Vincent Casagrande – Lane) & Diane Deschenaux.

[1] La pièce est l’un des masques des Folies françaises et provient du treizième ordre de pièces de clavecin de François Couperin (1722).
[2] Ses quelques apparitions sur la scène musicale hexagonale incluent la création de son quatrième opéra La Plus Forte, commande du Festival Présences de Radio-France en 2007 et la très remarquée première scénographiée de The Importance of Being Earnest à Nancy en 2013 (créé en version de concert en 2011 à Los Angeles).
[3] « Comédie frivole pour gens sérieux ».

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