Tubular Bells III Cover

 In Littérature

Tubular Bells III Cover

46:38

 

“The Source of Secrets” – 5 :35

Le son descendit dans la caverne, lent, grave, majestueux. Il emplit chaque millimètre cube d’air de ses vibrations et, bientôt, entra en résonnance avec les particules les plus fines de la poussière qui hantait le sol et les plateformes, immobiles depuis des siècles. Celles-ci commencèrent par s’élever, pour finalement rester en suspension quelques millimètres au-dessus des parois. Le son évolua alors. Il grimpa dans les harmoniques, très graduellement, très lentement, comme une vague irrésistible se déplaçant dans les fréquences avec toute la patience d’une entité pour qui les siècles n’étaient rien, qu’un battement de cils dans un cosmos infini.

La poussière s’éleva un peu plus, puis les plus petits graviers se mirent à vibrer à leur tour. Ils se désagrégèrent sans préavis et la poussière supplémentaire qui en résulta rejoignit la danse qui prenait forme plus haut. Des colonnes émergèrent, creuses, énormes, et la poussière se condensa jusqu’à paraître roche d’une solidité de granit. Douze colonnes, douze tubes monumentaux occupant l’intégralité de la hauteur de la caverne. Une première vibra et le lieu résonna à nouveau du même premier son qui avait enclenché la réaction. La musique se donnait naissance à elle-même, s’auto-entretenait et un semblant de mélodie, simple et entêtante, se répéta lorsque les autres tubes entrèrent dans la musique. La complainte s’amplifia, se catalysa. De plus en plus de cloches tubulaires apparaissaient tandis que des amas de roches toujours plus volumineux se désagrégeaient. Ce fut bientôt une forêt de tubes qui se répondaient les uns les autres et, tout comme le son primordial avait engendré le premier d’entre eux, la première répétition de la mélodie engendra quelque chose de plus grand encore. La symphonie déborda soudain de la caverne en pulvérisant les parois et les cloches tubulaires dans un final monotonal mais les fragments de roche et les poussières ne retombèrent pas pour autant. Cette fois, ils étaient accompagnés par d’autres minéraux, plus rares que de la simple argile ou du calcaire. Plus résistants également. Emplis d’échos de potentiels comme autant de notes sur une partition.

Les restes de la musique de la caverne s’épanouissaient encore en échos autour de la zone, rejaillissant contre les montages alentour, regagnant de la force dans leurs propres cavités, rebondissant contre l’atmosphère. Terres, sables et minéraux s’agglomérèrent à nouveau, pour former un squelette, un squelette sombre, entouré par cette tempête de notes et de particules. Puis le canevas inorganique se chargea de tendons, de muscles, mais par-dessous tout, de plumes étincelantes aux couleurs de son sol d’origine. Brunes, rouges, noires, grises. Un oiseau de terre, un Roc, se tenait, suspendu, au-dessus d’un cratère qui était encore une montagne il y avait quelques minutes de cela. Il retomba en même temps que le volume sonore diminuait, en même temps qu’il y avait de moins en moins de matière pour lui donner vie. Doté de quatre ailes titanesques pour porter son poids, cou allongé et sinueux, longue queue à peine garnie, il ressemblait plus à un serpent ailé mais peu lui importait.

La musique lui avait donné vie. La musique lui avait insufflé un but qu’il ne comprenait encore qu’imparfaitement. L’instinct ferait le reste pour le moment. Comme un remerciement, il entrouvrit les phanères de son bec monumental et poussa trois cris, dans trois directions différentes. Trois fois la même note, celle qui avait initié le processus qui lui avait donné naissance. Les vibrations allaient traverser l’atmosphère de la planète et les ondes sonores se mueraient en ondes d’un autre type. Gravitationnelles sûrement. Électro-magnétiques, peut-être. L’oiseau n’en savait rien, il ne pouvait le comprendre. Il ne savait même pas pourquoi il avait ressenti ce besoin impérieux de pousser ces notes. Il n’était pas même pas conscient d’avoir agi selon une partition qui régissait la perpétuation de son espèce depuis des éons à travers la galaxie.

Pour lui, un seul objectif tourbillonnait dans sa tête, telle une ritournelle entêtante qu’il ne pourrait oublier qu’en l’entendant une bonne fois pour toutes. Il lui fallait trouver la Source des Secrets.

Le Roc se recroquevilla sur lui-même, puis déploya ses ailes autour de lui, le cou tendu entre ses rémiges. À l’écoute. Patient. Il resta ainsi pendant des jours et des nuits de ce monde. Les bourrasques qui balayaient cet astre n’étaient rien pour lui. Les éclairs secs qui le frappèrent, à peine des piqûres sur son corps de terre. Plus le temps passait, plus la mémoire de ses pairs affluaient en lui, secondée par une certaine forme d’intelligence et d’impatience. Il ne bougea que lorsqu’il se mit à pleuvoir. Enfin il percevait sa proie. Il y avait bien une musique sur ce monde qui lui donnait envie de se mettre en chasse. Un ostinato polyphonique, mêlant harmoniques et sacrilège suprême, des tessitures de créatures organiques. Le Roc ne savait pas si c’était la Source elle-même — il en doutait — ou la trace d’un de ses vagabondages, mais c’était pour le moment la seule piste qu’il avait à se mettre sous le bec.

Le Roc prit son envol pendant que, quelque part sur cette planète comme sur des centaines d’autres, les fantômes de la Source répétaient : Muskhil Badi Tu hai Kaha… Nous sommes en grand danger, où es-tu ? Où es-tu ?

 

“The Watchful Eye” – 2:09

— Il y a de plus en plus de mouvements. Les Rocs se multiplient.

— Les Rocs se sont toujours multipliés, puis ils retombent et sédimentent, et le temps les emprisonne dans de nouvelles planètes telluriques. Tu t’inquiètes pour le sommet d’un cycle stable et connu depuis que l’univers est univers. Les Rocs sont des vagues lentes et massives, mais des vagues tout de même. Ils retombent toujours, aussi haut se soient-ils élevés l’instant précédent.

Le Vigilant ne répondit pas. Il connaissait le couplet, il connaissait le refrain. Il connaissait la musique. L’univers était un Chant dont l’harmonie n’était accessible qu’à peu d’élus. Il n’en était pas un, même s’il était admis dans leur temple. Il n’était qu’un Vigilant, un soldat chargé de veiller sur le bien-être de son Auditeur attitré et que des importuns d’outre-espace ne le dérangent pas. Celui-ci était très patient, mais le Vigilant voyait à son froncement de fréquences qu’il outrepassait les bornes. Aujourd’hui, il était l’importun. Aussi se retira-t-il, veillant à atténuer les ondes de sa présence le plus possible.

Une fois à l’extérieur, sur le parvis de l’Auditorium, le Vigilant hésita. Pour la première fois de son existence, il remit en question l’Omniscience de son Auditeur. Il n’avait pas les dons de son maître, mais il en avait développé un embryon après plusieurs millénaires de service. Le Chant du Cosmos évoluait. Furtivement, oh oui, il le reconnaissait, mais c’était une fausse note qui l’empêchait de dormir. Les Rocs se multipliaient trop vite. Pourquoi était-il le seul à le percevoir et s’en émouvoir ? Que faisaient les autres Auditeurs ? Pouvait-on devenir sourd à force d’entendre ad nauseam la même litanie ?

Aussi, après avoir jeté un dernier regard sur l’Auditorium au centre duquel était retourné son Auditeur, le Vigilant emprunta le chemin qui le mènerait après plusieurs jours de marche à l’ascenseur spatial, puis, de là, il rejoindrait le satellite de la planète et son spatioport. Il y dépenserait le pécule accumulé depuis des siècles pour acheter un petit Ashbird de première génération et s’envolerait poursuivre les Rocs.

 

“Jewel in the Crown” –5:45

Astley regarda sa montre, une antiquité qui provenait du fin fond des âges de l’Humanité. Il ne s’en servait pas pour lire l’heure à proprement parler. C’était un non-sens sur une planète qui effectuait une révolution complète en trente unités temporelles standard. C’était d’autant plus un non-sens qu’il changeait de corps céleste et donc de durée de journée toutes les trois représentations. Astley utilisait donc la montre comme indicateur avant le changement de numéro. Et aussi, il se l’avouait volontiers, parce que cela allait avec son entreprise anachronique.

— Trois… Deux… Un… compta-t-il doucement.

Les trilles s’élevèrent sous le chapiteau. Astley ne les entendait pas, aucun humain ne le pouvait dans ses fréquences, mais il les sentait. Il les voyait agir sur son public, les gens tournaient la tête à droite et à gauche, les enfants s’excitaient. Puis les notes s’égrenèrent les unes après les autres à la manière d’une légère pluie. Bien qu’il ne s’agît là que d’un enregistrement, le pouvoir de ces trois tessitures aviennes calmèrent les spectateurs du cirque. Après les acrobates en apesanteur zéro, les tours de force sous 10 g, le dressage des monstres de la Bordure Extérieure et les clowns, l’heure était venue pour le clou du spectacle. Pour le joyau du Cirque des Soleils : le trio des Oiseaux Élémentaires.

Tandis que le chant uni des trois créatures abordait un nouveau mouvement, l’atmosphère se modifia à nouveau et devint une attente respectueuse. Ceux qui étaient assis dans les gradins avaient attendu parfois des années que le Cirque passe près de leurs systèmes solaires. Ils n’étaient plus qu’à quelques minutes de la rencontre d’une vie. L’enregistrement cessa sur une dernière note grave qui se prolongea en dessous de l’audition humaine pour faire résonner les chairs et les os. Elle remonta, mais il ne s’agissait plus d’un holo-audio, mais bien d’un son émis par une créature vivante sans intermédiaire technologique.

Des ombres de la piste, des plus petites constituées par les amoncellements de sable, comme de celles jetées par le tour de piste, s’élevèrent des fragments de plumes noires qui convergèrent doucement les uns vers les autres. Au moment de se toucher, elles s’éparpillèrent dans toutes les directions, à une vitesse impossible à suivre pour un œil humain et elles se posèrent sur les projecteurs, tamisant l’ambiance du Cirque. De timides applaudissements saluèrent ces quelques secondes. Astley secoua la tête, déçu pour le moment, puis leva les yeux par anticipation. Il l’entendit arriver avant de réussir à le percevoir. Il faisait vibrer les cordes d’acier de la structure, produisant quelques notes cristallines que lui seul pouvait jouer sur cette harpe impromptue. Il attira l’attention sur lui, mais les regards des spectateurs passaient à travers.

Il était connu comme l’astéroïde d’or, aussi tout le monde savait qu’arrivait Zéphyr, l’Oiseau de Vent. Le volatile descendit de quelques mètres et étendit ses ailes impalpables, touchant les visages des centaines de badauds, ébouriffant les cheveux des enfants, soulevant les pans des vêtements trop flottants. Puis il migra vers le centre de la carrière, se rassembla, se condensa et il fut enfin visible. Le sable s’agglomérait autour de ses pattes d’échassier et il mobilisa son pouvoir pour soulever de plus en plus de particules qui se rassemblèrent à leur tour pour former des répliques miniatures de leur géniteur. Alors les plumes noires tombèrent en une pluie fine depuis les projecteurs, et les figurines de sable entrèrent dans un ballet de quelques poignées de secondes avec les gouttes de crépuscule. À nouveau, ces dernières migrèrent, mais pour se diriger cette fois vers Zéphyr. Elles lui dessinèrent alors une couronne et soulignèrent les grandes lignes de sa face.

Bien que les spectateurs se fendissent d’une salve d’applaudissements, Astley n’était pas satisfait par la prestation. Il l’avait vue des centaines de fois. Il l’avait admirée tout autant. Des critiques avaient encensé ce numéro à travers la galaxie. Aujourd’hui, il avait honte de ce qu’il voyait. Oh, certes les Oiseaux s’exhibaient et suivaient à peu de choses près la chorégraphie qu’on leur avait enseignée, mais elle manquait de fluidité. Cendres et Zéphyr hésitaient, se cherchaient. Il y avait des fausses notes et, à présent, le troisième Oiseau était en retard. Il était le clou du spectacle, pourtant, encore plus adulé et attendu que l’Oiseau de Vent. Le propriétaire du Cirque des Soleils chercha des yeux leur dresseur et l’aperçut de l’autre côté de la piste, dans l’ombre d’un des piliers du chapiteau. Aucune émotion ne transparaissait de son attitude, et encore moins de son visage, dissimulé comme toujours par un masque blanc figurant bec et yeux d’oiseaux.

Astley contourna les premiers pylônes pour se diriger vers son dresseur lorsqu’il sentit une nette augmentation de la température. C’était là le signe que le troisième Oiseau allait initier son numéro, mais il faisait trop chaud trop vite. Les spectateurs s’agitaient. À leur tour, ils ressentaient le malaise. Dans leurs regards qui se levaient pour apercevoir le clou du spectacle, il y avait certes de l’impatience, mais une once d’inquiétude. Astley percevait tout ça, fort de son expérience séculaire de directeur du Cirque. Il revoyait déjà les retombées négatives : une mauvaise critique dans ce système solaire ferait tache d’huile et les revenus allaient dégringoler en vitesse.

— Médecin de la Peste ! interpella-t-il le dresseur en arrivant à son niveau.

— C’est trop tard… c’est trop tard… c’est trop tard, entendit-il répéter.

Et avant qu’il ait pu lui demander de quoi il retournait, le Cirque s’embrasa, la région s’embrasa, le continent s’embrasa. L’Oiseau de Feu venait d’entrer en scène.

 

“Outcast” – 3:49

— Il faut que tu comprennes l’importance de la mission que je te confie et ce que je te demande de sacrifier. Je ne peux plus le faire, mon Oiseau est trop vieux, trop enkysté dans ce monde, et mon corps est trop faible. Toi, toi tu es encore jeune. Tu as les défauts de cette qualité. Tu feras des erreurs et quand sera venue l’heure du grand combat, tu ne reconnaîtras pas de suite qu’il faut t’y joindre. Mais cela ne voudra pas dire pour autant que tu te présenteras trop tard devant l’ennemi. Comprends-tu mes mots, Oiselier ?

L’enfant acquiesça. Il ne comprenait pas tous les mots de son maître, mais il entendait la solennité de l’instant dans la musique des paroles.

— Tu seras un paria aux yeux des nôtres, un traître. Il faudra te cacher, bouger en permanence, jusqu’à ce que ton Oiseau soit trop lié à toi pour qu’on le confie à quelqu’un d’autre. Alors tu resteras un paria et un traître, mais tu seras libre de tes mouvements et à même de combattre ceux qui te chercheront querelle. Comprends-tu mes mots, Oiselier ?

À nouveau, l’enfant répond que oui.

— Tu es un bon gars, dit le maître. Tu me dis oui pour me faire plaisir, je le sens à la musique de tes gestes. Ce n’est pas grave. Je sais que cette conversation restera gravée dans tes oreilles et que tu comprendras plus tard. Pars à présent. Ne fais confiance à personne si ce n’est ton Oiseau, le Chant du Cosmos, et un jour, à un Œil. Comprends-tu mes mots, Oiselier ?

Une fois de plus, la formule rituelle, une fois de plus, l’enfant fait signe qu’il comprend. Puis, sans autre forme de procès, l’enfant tourne les talons et rejoint son nid. Il n’a aucune affaire à récupérer, n’a aucune possession si ce n’est le manteau de plumes sur son dos et le masque qu’on lui a façonné à sa naissance. Ou quand on l’a déposé ici. Il ne sait pas bien. Du haut de ses deux ans, il n’appréhende pas toute la complexité du monde. Il est anormal. Largement au-dessus des humains, même mutés, d’autres planètes. Le maître n’est même pas sûr qu’il soit véritablement humain. Il comprend qu’il doit obéir à sa musique personnelle, accordée sur le Chant qui régit toutes choses dans cet univers et qu’il doit protéger son Oiseau. C’est là le seul bien qu’il place au-dessus de tous les autres, et encore, ne s’agit-il pas là d’un bien, mais d’une créature sur laquelle il n’a aucun droit de propriété. C’est son frère avant tout.

Le Médecin de la Peste se réveille en sursaut, pris de tremblements. Il regarde autour de lui, et tout n’est que tumulte de flammes.

Cela a commencé, entend-il dans sa tête.

La voix le rassérène quelque peu, mais les souvenirs affluent et viennent ternir son sentiment de sécurité.

Ce n’était pas de la faute de Pyrolyse, malgré les apparences, continue la voix. Il y a eu un… catalyseur. Il a rendu fou le Feu et le Vent et l’incendie a ravagé tout ce qui pouvait brûler, puis a attaqué la pierre et l’atmosphère. Cendres avait encore suffisamment d’emprise pour te protéger mais tu as failli y passer.

— Je m’en rends bien compte.

Dans son œuf de flammes, le Médecin de la Peste s’assit en tailleur, tel que son maître perdu depuis des années le lui avait enseigné. Il tendit l’oreille et ce qui lui parvint en premier lieu fut le cycle de son oiseau. Le Vent nourrissait le Feu, le froid de l’espace tuait le Feu et le muait en Cendres, et des Cendres renaissait le Feu. Le Phoenix, réunion des trois Oiseaux, volait à travers l’espace, endurant la souffrance du vide absolu mais toujours vaillant.

Le Médecin ignora cette musique pour se concentrer sur celles faisant vibrer les alentours. Il y avait encore des flammes, mais il s’agissait là de la planète qu’ils venaient de quitter, qui se consumait, du soleil, du cœur des autres planètes telluriques. Le jeune Oiselier se concentra davantage, cherchant dans les thèmes sous-jacents un accroc, une fausse note, une trace de ce catalyseur évoqué par le Phoenix. Il la trouva bien vite et comprit pourquoi il avait rêvé des mots de son maître.

Elle était venue, l’heure du grand combat. Comme prophétisé par son mentor, il était en retard, mais il allait s’y joindre.

— Il faut se rendre auprès d’une planète que nous connaissons déjà, commenta l’Oiselier. Celles aux lunes imbriquées.

Imperceptiblement, le Phoenix vira sur l’aile pour rejoindre le centre de la galaxie.

 

“Serpent Dream” – 2:53

Il était le Serpent Dream et il naviguait dans l’espace infini depuis des éons. Des légendes couraient sur lui à travers les millions de systèmes solaires, mais il n’y prêtait pas attention. Il ne prêtait d’ailleurs attention qu’à peu de choses, si ce n’étaient les supernovæ, les pulsars et les trous noirs. Il était obnubilé par ces phénomènes extrêmes. À ses perceptions, elles étaient de formidables instruments de la Musique Céleste, respectivement cymbales d’énergie, rythmes hallucinants de régularité et silences absolus. Le Serpent Dream naviguait de l’un à l’autre, inconscient des petits êtres dans leurs grands vaisseaux de métal, tout comme eux étaient inconscients de sa présence. Il arrivait qu’ils se croisent, se rencontrent, se passent au travers, mais ils vivaient dans des partitions différentes de la réalité et ne se causaient aucun tort.

Il avait été un Oiseau et de cette vie, il avait de vagues réminiscences. Mais les plumes de son corps avaient régressé jusque sous leur forme primitive d’écailles, celles de ses ailes avaient été absorbées par les trous noirs et ses pattes s’étaient abîmées dans les feux des soleils en explosions. Si ses yeux s’étaient voilés, il avait gagné en acuité et les ondes qui agitaient la trame de l’univers baignaient son corps. Il avait été Oiseau, et en gardait également certains réflexes. Aussi, lorsque l’attaque survint, le Serpent Dream l’esquiva instinctivement. Il ne chercha pas à comprendre ce qu’on lui voulait, qui ou quoi ou comment, il ne percevait que les perturbations de la musique et puisait dans celles-ci une colère qu’il n’avait jamais ressentie. Ses crochets agrippèrent le premier assaillant à sa portée et il le dilacéra en deux battements de cœur. Le goût de la roche sur une langue qu’il n’avait plus utilisée depuis qu’il était serpent le ramena des éons en arrière, quand il était encore jeune Oiseau et qu’il jouait avec un humain dans un champ fraîchement retourné avant les cultures. Et le flux de souvenirs continua, à chaque blessure qu’il recevait, à chaque blessure qu’il infligeait, à chaque cri que poussaient les assaillants ou lui-même. Un requiem polyphonique était chanté, un opéra monumental était joué et le Serpent Dream ouvrit enfin ses yeux. Il se réincarna dans le monde physique.

— Rocs… souffla-t-il dans le vide, faisant vibrer le nuage de poussière qu’il avait créé par sa première victoire.

— Nous voulons… Nous voulons… Nous voulons… entendit le Serpent à chaque impact de serres et de becs.

La créature incommensurablement ancienne lutta, mais l’équivalent de mille planètes fondait sur lui. À chaque assaillant qu’il éliminait, deux autres prenaient sa place. Il avisa le trou noir proche qui régnait sans partage sur ce coin d’univers et entama une glissade dans sa direction.

— Nous voulons le Chant du Cosmos !

La litanie des Rocs était continue à présent tant les assauts s’intensifiaient et le Serpent Dream comprit son erreur. Ce n’était pas lui qui avait choisi d’attirer les Oiseaux de Terre vers le trou noir, mais eux qui l’avaient poussé dedans ! Et tandis que son être s’effritait sous l’effet de la gravité, tandis que sa conscience fusionnait avec un de ces phénomènes qui l’avaient toujours attiré, il se rendit compte qu’il avait abrité en lui quelques lignes du Chant sidéral et que les Rocs venaient de s’en emparer.

 

“The Inner Child” – 4:41

Le Médecin de la Peste assista à la chute du Grand Serpent, enveloppé dans les flammes, les cendres et le vent du Phoenix. La barbarie de l’affrontement le tétanisait. Il sentait qu’il devait agir mais son esprit était partagé entre le violent désir de fuir pour sauver son Oiseau et l’impérieux devoir que son maître lui avait implanté dans le crâne.

— Il faut y aller ! vibra le Phoenix. Regarde comme ils festoient, entends-tu ce qu’ils sont en train de se partager ?

Le Médecin l’entendait, oui, et cela le terrifiait encore plus. Car ce que les Rocs déchiraient de leurs becs était fait de la même essence que ce qui composait son corps et son esprit. Il se voyait à la place du Serpent, il ressentait sa douleur, il entendait vibrer le Chant qui disparaissait, pour réapparaître, à jamais corrompu, lorsque les chants de triomphe des Oiseaux de Terre résonnaient.

— Il faut y aller ! répétèrent les flammes. Nous pouvons encore les repousser dans l’Oiseau-Néant, comme ils ont fait avec le Serpent !

Mais le Médecin n’entendait plus les mots de son compagnon. Il ne voyait plus les Rocs se rassembler devant lui. Tout comme les souvenirs de son maître et de ses derniers mots lui étaient revenus en mémoire après l’incendie du Cirque, voici qu’il était de retour des années en arrière, quand il était encore enfant. Il y avait une femme, se souvenait-il. Pas sa mère. Il était déjà en exil, déjà pourchassé par ses pairs malgré ses quatre ans, comme l’avait prédit son maître. Mais cette femme ne l’avait pas rejeté. Elle ne l’avait pas jugé sur sa tenue et son allure moins qu’humaine, ou sur l’espèce de poussin bizarre qu’il avait avec lui. Elle l’avait nourri, abreuvé, alité. Elle l’avait même bordé. Et quand il avait exploré le jardin derrière sa maison de mauvais plastiques et de métaux lourds, elle l’avait laissé faire, alors que son oiseau brûlait l’herbe là où il se posait. Et lorsqu’il s’était approché des ronces et des orties, elle ne l’avait pas empêché d’y toucher, seulement conseillé de ne pas les juger trop vite.

— Ne pas les juger trop vite… murmura le Médecin de la Peste.

— De quoi ? lui chantèrent les flammes.

— Il ne faut pas les juger trop vite. Il faut comprendre ce à quoi ces Oiseaux aspirent. Ils font partie du Chant du Cosmos, qu’ils le veuillent ou non. Qu’ils en soient conscients ou non.

— Regarde comment ils ont éliminé le Serpent !

— Je regarde, et je vois comment ils se sont enivrés de son fragment de musique également.

— Tu es fou, Oiselier !

Et ce terme déclencha chez le Médecin une nouvelle vague de souvenirs qui le ramena jusqu’aux comptines que lui chantait la nourrice chez les Oiseliers, jusqu’aux échos tapageurs qui avaient attiré son oreille vers le Cirque des Soleils.

— Tu te souviens de quand nous étions plus jeunes ? demanda-t-il à son compagnon. Que tu n’étais encore qu’un Oiseau de feu avant d’être trois Oiseaux fusionnés en un ?

— Je me souviens.

Dans la voix du Phoenix résonnaient des notes d’inquiétude. Les Rocs fonçaient sur eux telle une ondulation de terre. « Nous voulons… Nous voulons… Nous voulons… », lançaient-ils à travers l’espace qui les séparait encore de leur nouvelle cible.

— Je ne vois pas comment ça va nous sauver ! lança l’Oiseau. Ils foncent sur nous !

— Il faut que tu te souviennes ! répondit le Médecin de la Peste.

Et, sur un sol de cendres, nimbé par les flammes, l’homme enleva la pelisse de son costume. Il était nu sous son vêtement, pourtant il ne s’agissait pas d’une nudité charnelle, mais plus profonde. Le Médecin n’avait plus ni peau ni chair ni muscle. Il était ondulations contenues en une silhouette humaine qu’un masque surplombait encore. Il avait fondu également, retrouvant sa taille d’enfant, de l’enfant qu’il avait été en quittant son maître. Il avait retrouvé une certaine forme de candeur et d’innocence et quand le premier Roc se jeta sur lui, il tendit la main à travers les flammes en chantonnant.

— Nous nous souvenons… Vous êtes en grand danger… Où suis-je, où suis-je ? Il ne faut pas les juger trop vite.

L’Oiseau de Terre, le Phoenix et le gamin s’évanouirent dans un retentissement silencieux d’ondes et de couleurs. Les autres Rocs traversèrent l’espace qu’ils occupaient quelques femtosecondes auparavant comme s’il n’y avait jamais eu que du vide et continuèrent leur migration destructrice.

 

“Man in the Rain” – 4:03

You can’t stay, no, you can’t stay.
You’re no loser, there’s still time to ride that train
And you must be on your way tonight.
Think anew right through, you’re a man in the rain.

L’enfant regardait l’homme s’escrimer sur la carcasse de son vaisseau sans mot dire. L’adulte n’avait vraisemblablement pas conscient d’être observé et fouaillait dans les entrailles métalliques en sifflotant un air guilleret malgré la pluie. Ou grâce à la pluie, comprit l’enfant. Les notes sifflées s’accordaient, consciemment ou non, sur le rythme des gouttes frappant le métal, les feuilles d’arbres, le sol. Elles étaient comme le thème joyeux ancré dans une mélodie impossible à jouer sur un instrument qui n’avait pas la taille d’une planète.

Délaissant quelques instants l’humain, l’enfant regarda autour de lui. Il sentait la présence de son Oiseau dans les alentours, mais ne le voyait pas. Le Phoenix avait l’air serein où qu’il soit. La pluie devait aider, après le danger qu’ils avaient couru. Il adorait sentir les gouttes s’évaporer à son contact.

Penser à ce qu’il s’était passé à proximité du trou noir mit l’enfant mal à l’aise. Il y avait un trou dans le continuum de ses pensées, un manque qu’il n’avait jamais expérimenté, même quand il était encore adulte et avait abusé de la boisson au sein du Cirque. Comment était-il parvenu sur cette planète ? Était-il prisonnier de l’homme non loin ? Il ne le pensait pas. La musique inconsciente qui émanait de ses gestes et de son esprit tendait à le rassurer. Il y avait du bon dans cet humain, mais également une forme d’urgence. Une angoisse qui montait insidieusement. L’homme avait d’ailleurs arrêté de siffler et ses gestes étaient plus précipités.

— Il y a une pièce de métal qui est pliée, intervint soudain l’enfant. Le vaisseau n’est pas en panne, il est en souffrance.

L’homme s’arrêta net et se retourna avec lenteur. Son visage était entièrement lisse, avec de fins traits pour les lèvres, les yeux et les narines, et l’ensemble était mangé par un tatouage noir et vert d’un œil antique stylisé.

— Montre-moi, dit-il finalement.

Celui qui avait été le Médecin de la Peste voulut rajuster son masque, mais se rendit compte qu’il n’avait ni bras ni jambe. Ni corps. Il n’était plus que cette face de porcelaine blanche et ce manteau de plumes fusionnés. Le Phoenix vivait en lui. Il comprit que les Oiseaux étaient présents en son sein, le Feu, la Terre, les Cendres et le Vent et que lui-même était l’un d’entre eux.

« Je… Je n’ai jamais été un Oiselier ? » se demanda l’enfant. « Ou l’ai-je été et on m’a transformé ? »

« Tu as toujours été un Oiseau. Souviens-toi, tout est Oiseau, et les Humains l’ont oublié. »

L’enfant reconnut la tessiture de cette voix et son trouble s’évanouit. Il n’appréhendait pas ce qu’il pouvait bien se passer, mais il avait la certitude de ne pas être seul.

Tu ne seras plus jamais seul.

L’Oiseau qui avait été le Médecin de la Peste, qui avait été l’Oiselier, qui avait été enfant, qui avait été Oiseau se dressa sur ses pattes et d’un coup d’aile, se jucha sur un rocher tout près de l’ouverture pratiquée dans le bâtiment. Instinctivement, il avait pris la forme d’un grand Oiseau de mer. Les gouttes passaient à travers son corps, mais il sentait qu’il pouvait interagir avec elles s’il le voulait. L’homme resta sous la pluie à le regarder.

 — Ce vaisseau a été un Oiseau de métal avant d’être fondu en autant de pièces, dit l’enfant. Il s’en souvient encore. Il désire voler, mais son aile est froissée.

— C’est pourtant les générateurs qui flanchent.

— C’est la seule façon qu’il a trouvée de communiquer avec vous. Car vous percevez les Oiseaux, n’est-ce pas ? Et vous entendez le Chant du Cosmos ? Je vous ai entendu siffler, vous devez forcément le percevoir, même affaibli.

L’homme ne répondit pas. Il resta en place sous l’averse qui s’intensifiait.

— Vous êtes intervenu ? Près du trou noir ? demanda l’enfant-oiseau en cherchant un nouvel angle de discussion.

— Oui… lâcha finalement son interlocuteur. A tes quatre questions. Je t’ai téléporté. Enfin, je pensais seulement à l’Oiseau de Feu. Je ne m’attendais pas à… à trouver un tel agglomérat de fragments du Chant, doué de parole. Je… Sans offense, bien sûr.

— Un agglomérat ?

— Je ne cherchais pas à t’insulter ! À vous insulter, je veux dire !

Et la pluie s’arrêta, pour être remplacée par de frêles rayons de soleil. Tandis que la couche nuageuse se dissipait, l’enfant aperçut dans le ciel une lune, et autour du corps céleste, une seconde lune, et ce satellite semblait lui-même en être doté. Et l’enfant comprit qu’il était bel et bien revenu sur la planète aux lunes imbriquées, qu’il avait trouvé l’Œil que son maître avait évoqué. Et que si l’homme était resté sous la pluie, c’était pour dissimuler les larmes qui continuaient à couler le long de ses joues.

 

“The Top of the Morning” – 4:26

Il était le seul humain sur la planète. Tous les autres avaient fui, exhortés autant par l’arrivée des Rocs que par les manifestations de pouvoir de l’enfant, de l’enfant-oiseau, il ne savait pas comment il devait en parler. En tout cas, lui était resté. Il ne le regrettait pas, même s’il pensait ne pas passer cette nouvelle journée. L’enfant ne lui avait rien demandé, mais il avait eu l’impression que cela le contentait.

« Tout est Oiseau, » lui avait-il dit. « Même vous en avez été un. Et vous l’êtes toujours. Cette bataille à venir ne doit pas en être une, mais les Rocs et leurs alliés ne nous laisseront pas le choix. »

Après que les spatioports se furent vidés de leurs vaisseaux et passagers, une foule bigarrée était apparue, loin de l’allure des bâtiments. Il s’agissait d’autres Maîtres-Oiseaux. À nouveau, le Vigilant manquait de termes pour décrire ces évènements et il n’avait pas eu l’occasion de poser de questions. L’enfant les avait repoussés. Sans brutalité, sans agressivité. Il s’était contenté d’ouvrir le bec et de chanter. La musique avait parcouru toute l’atmosphère de la planète, s’était transmuée en d’autres ondes que les ondes sonores pour toucher les spectateurs en orbite. Le Vigilant avait vu, et entendu, l’impact du chant. Il l’avait ressenti au plus profond de son être. Comme une ébauche, qui n’était qu’à deux doigts de la finalisation. Une œuvre à laquelle ne manquait que le grain de génie pour qu’elle soit au-delà de l’éternité.

Les oiseaux s’étaient arrêtés dans leurs envols et leurs protestations. La pluie s’était arrêtée. La planète s’était arrêtée. Les fragments du Chant du Cosmos se répondaient, se mêlaient, utilisaient les sons des spectateurs et de l’environnement. Les nuages prirent la forme d’Oiseaux et descendirent danser autour de l’enfant jusqu’à ce qu’il les touche de ses rémiges et les accueille en son sein. La pluie avait suivi, puis les feuilles des arbres alentours. Un maelström s’était formé, dont l’enfant était l’œil, et des Oiseaux de toutes tailles et formes et substance s’agrégeaient dans le tourbillon en attendant de faire partie de ce tout. À côté de l’enfant, le Vigilant avait vu passer son propre vaisseau, métamorphosé en un rapace aux serres étincelantes sous la lumière d’un autre oiseau de flammes.

Alors les Oiseaux en orbite s’étaient retirés sur une dernière note respectueuse.

À présent, le Vigilant attendait la suite des évènements. Assis à même le sol lissé par la tempête, il regardait le soleil poindre ses premiers rayons par-dessus l’horizon.

— Les étoiles aussi sont des Oiseaux ? demanda-t-il.

— Tout est Oiseau.

Sous sa forme d’enfant masqué, l’entité regardait dans la même direction que l’adulte, les bras croisés devant les genoux. L’attitude était tellement humaine pour une telle créature qu’elle mit le Vigilant mal à l’aise.

— Je sens ton trouble, à la musique qui émane de toi, mais il ne faut pas s’inquiéter. D’une façon ou d’une autre, tout va bien se passer. Après cette journée, ils arriveront et j’espère qu’ils comprendront.

— Qu’ils comprendront ? De quoi ? Il y a quelque chose à comprendre ?

— Je ne sais pas, répondit l’enfant à la grande surprise de l’homme. Je ne fais que… je chante la Musique en moi et elle agit selon sa propre partition. Je ne sais pas ce qu’en penseront les autres.

— On a juste à attendre leur arrivée dans ce cas ?

Le Vigilant revit l’espace d’un instant la marée de matière qu’était l’escadron de Rocs. Il en frissonna. L’enfant avait beau avoir absorbé, semblait-il, des centaines d’autres Oiseaux, il avait l’air tellement chétif. De quoi était-il donc capable ? Allait-il seulement se battre ? Près du trou noir, alors que le Serpent Dream avait échoué dans sa lutte pour sa survie, lui avait tendu la main aux Rocs.

— Il ne faut pas les juger trop vite, répondit l’enfant. Il nous reste une journée, autant en profiter.

La journée passa. Le soleil balaya l’horizon, grimpa à l’assaut de la voûte céleste et redescendit. Mais alors l’étoile resta suspendue entre la terre et le ciel et étendit ses ailes, projetant une lumière rouge et rasante sur le monde. Les ombres de l’enfant et de l’adulte s’étirèrent en conséquence, jusqu’au bout de la terre et, à l’extrémité de leurs silhouettes, ils apparurent.

 

“Moonwatch” – 4:25

Il n’était qu’un Roc parmi les autres, qu’une poussière dans un océan d’autres poussières. Il n’avait pas conscience d’être le premier de sa race à s’être éveillé en cette période de l’univers, il n’avait pas conscience de la masse de ses semblables qui volaient à ses côtés, il n’avait pas conscience de l’instant. Il suivait son instinct, il suivait la Musique, il suivait la moindre trace qui pouvait le mener vers le moindre fragment qui comblerait son vide intérieur. Il avait suivi ses pulsions jusqu’ici. La Source des Secrets palpitait devant lui. Sa raison d’être, la clef de son existence. Il ne la distinguait pas, il ne la voyait pas, mais il savait être au bout de son périple.

La Source lui faisait mal, tout autant qu’elle l’apaisait et il la détestait autant qu’il la désirait. Il voulait y plonger son bec et ses serres, l’absorber et se laisser absorber, la déchirer et l’écouter. Il voulait en faire partie, voulait s’en éloigner l’instant suivant, mais s’en rapprochait toujours. Inexorablement. Comme hypnotisé. Comme guidé à la baguette, par une volonté impitoyable.

Et tous, tous les Rocs, les trillions de Rocs nés du son des cloches tubulaires sur autant de planètes, ressentaient la même dualité et tous avaient convergé vers ce lieu précis, où toutes les pistes se rejoignaient. Ils étaient une masse inconsciente, une vague d’instinct dans laquelle prédominaient la fureur, la douleur, l’isolement.

Les Rocs restèrent en suspens devant la planète. Au fur et à mesure qu’ils s’accumulaient et que leur densité augmentait, ils se répartirent tout autour de l’astre, comblant toutes les orbites. Aucun d’entre eux ne voulait pour le moment franchir la barrière atmosphérique où le Chant du Cosmos vibrait avec plus de force que dans l’espace. Alors la vibration provint soudain de derrière eux. Les Rocs ne se retournèrent pas malgré la vague qui parcourait leurs corps, ils ne se retournèrent pas plus quand la pression augmenta et que des ailes et des serres se percutèrent, ils ne se retournèrent pas quand les lunes imbriquées de la planète se fendirent, explosèrent et que les fragments de satellite étendirent leurs ailes à leur tour, à la manière de ce soleil qui les avait surveillés si longtemps.

Autour d’eux et en eux, la musique évolua. Elle gagna en rythme, sa mélodie de base se métamorphosa. Elle devint plus riche, plus pressante, plus lancinante. Elle était comme un appel, une exhortation à l’action. Les Rocs y répondirent, les plus frêles comme les plus massifs, tous se ruèrent sur la planète et la planète ouvrit son bec sous les pieds de l’enfant et de l’adulte. Tout est Oiseau, clamait à présent la Musique et les Rocs reprenaient inconsciemment ce cri. Tout est Oiseau, tout est Oiseau, tout est OISEAU, TOUT EST OISEAU !

Le premier Roc éveillé était perdu dans la masse de ses frères. Il sentait son vol ralenti, englué, il sentait la Musique ravager son corps tandis qu’il s’immobilisait en vol, bien que battant toujours des ailes. Il continuait de forcer pourtant. Il s’immisçait dans le moindre interstice devant lui, se désagrégeait pour se reformer plus loin, taillait des serres et du bec pour progresser, se fondait dans d’autres Oiseaux. Tout est Oiseau, criait-on autour de lui et lui-même criait, lui-même s’accordait sur la musique.

Et soudain, il fut devant la Source.

— Salut, lui dit-elle. Tu es enfin de retour.

Et la Source leva la main pour lui effleurer le bec.

 

“Secrets” – 3:20

Le Vigilant était tétanisé par le phénomène qui se déroulait prenait place autour de lui. Il était plongé dans des ténèbres absolues depuis que le soleil avait été éclipsé par la masse inconcevable des Oiseaux de Terre. Il ne lui restait plus que son ouïe, et ses yeux ne percevaient que de fugaces étincelles quand les Rocs se percutaient plus violemment au-dessus d’eux.

Le pouvoir de l’enfant le protégeait des Rocs et de la planète, mais il le sentait faiblir. Il absorbait en continu les Oiseaux, les mêlait à son être, en ressortait transformé à chaque fois, mais il perdait en improvisation, en fluidité. Il se sclérosait. Il s’effritait. La musique était diluée, ralentie. Les années auprès des Auditeurs ne l’avaient jamais préparé à un tel instant. Rien n’aurait jamais pu préparer qui ou quoi que ce soit à une telle symphonie. Dans une tempête au-delà des conceptions humaines, que pouvait-il faire ? L’humain qu’il était restait pétrifié. L’enfant avait embrassé sa destinée.

— Tout est Oiseau, murmura l’homme. Je comprends à présent. Je sais qui tu es.

Alors le Vigilant posa la main sur l’épaule de la créature à côté de lui et celle-ci flamboya soudain. Elle trouva la force de lui sourire malgré tout. Le masque blanc se déforma, pour bientôt se tordre en un rictus douloureux et l’Enfant-Oiseau reporta sa concentration sur les Rocs qui continuaient à affluer.

Le Vigilant ferma les yeux. Il oublia où il était, quand il était. Il oublia la pression de ses doigts sur la masse mouvante de l’Oiseau-Cosmos, il oublia la chaleur qui émanait de part et d’autre, les odeurs, l’orientation. Il oublia les directions, la gravité, il oublia qui il était. Et ce ne fut que lorsqu’il se détacha complètement de ce qu’il avait été qu’il put déployer ses propres ailes. D’un revers de patte, il chassa le Roc le plus proche qui avait planté ses serres dans le Cosmos pour faire taire son chant et enveloppa l’enfant dans ses rémiges. Il oublia alors qu’il avait été, un jour, et rejoignit à son tour la fusion des Oiseaux abrités par l’enfant. Il joignit sa voix, qui était autant celle des autres créatures que la sienne, à la polyphonie que renfermait le Cosmos et ouvrit les yeux, qui étaient également ceux de tous les oiseaux. Tout est oiseau, tout est un oiseau. Et un oiseau est tout. Celui qui avait été Vigilant mais qui ne s’en souvenait plus et qui n’existait plus en tant que tel comprit que les Rocs faisaient partie du même morceau et qu’il n’avait manqué que son couplet pour que la musique dans son ensemble se réalise.

Au fur et à mesure de l’arrivée des Rocs, ceux-ci s’abandonnaient à leur tour au Cosmos, ouvraient le bec pour ajouter la profondeur si particulière de leurs chants et complétaient toujours plus l’Enfant-Oiseau.

L’Oiselier-Vigilant-Roc eut bientôt fini avec ses derniers frères perdus, cloîtrés dans la terre, mais aujourd’hui réunis en une seule entité. À eux tous, ils étaient la Source des Secrets.

 

“Far Above the Clouds” – 5:30

 

And the man in the rain picked up his bag of secrets,
and journeyed up the mountainside,
far above the clouds…
and nothing was ever heard from him again…

Except for the sound of
Tubular Bells.

L’homme marchait sous la pluie, un sac de toile entre les mains, et les gouttes ruisselant sur son visage lui rappelaient des échos de souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Un vent froid soufflait également, faisant onduler les herbes hautes de la colline qu’il escaladait et les rideaux de l’ondée. Un peu plus bas, c’était la nappe de nuages qu’il avait dépassée qui remuait comme une mer de brouillard. Il avait l’impression de discerner des formes dans les mouvances de l’eau, du frimas et du vent, comme des ailes qui battaient en vain, ou des fantômes d’oiseaux qui parvenaient finalement à s’élancer. Il apprécia cette image que son inconscient lui soumettait. Il sentait, à nouveau, que cela voulait dire beaucoup pour lui. Il garda cette impression en lui pour peupler ses rêves lorsque la nuit viendrait. Car la nuit devait venir, même si la pluie ne s’arrêtait pas sur ce monde.

Un peu plus haut sera un bon endroit, entendit-il dans sa tête.

L’homme regarda le sommet de la colline de son œil vert gigantesque, et acquiesça. Oui, la voix avait raison.

Et arpentant encore sur quelques mètres le souvenir d’une étendue d’herbes, sur ce souvenir de colline, sur ce souvenir de planète, le souvenir du Vigilant posa le sac à même le souvenir de sol. Et en sortit une sphère irisée. Sous la pluie, celle-ci passa par toutes les couleurs du spectre de lumière, passa par toutes les harmoniques de cet univers et s’ouvrit sur une note cristalline. Celle d’une cloche tubulaire où se mêlaient le feu et la terre, l’eau et le vent, la foudre et le métal, l’énergie et la matière, et l’univers naquit à nouveau sous la forme d’une étoile titanesque qui se répandrait bientôt en des trillions de fragments à travers le vide. Et au fur et à mesure de cette expansion, l’Oiseau-Cosmos se fractionnerait à son tour en autant d’Oiseaux, en autant de partitions, de mélodies, de refrains, de notes et de silences, jusqu’à ce qu’il soit temps pour lui de se rassembler, une fois de plus, et de renaître. Toujours sous la forme d’une étoile crépitante.

Il avait toujours eu un faible pour les Phoenix.


Titres et durées des paragraphes issues de : Mike Oldfield, Tubular Bells III, 1998, Warner Music UK

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