Un Gif

 In Poésie

Tandis qu’un dignitaire russe me faisait visiter les nombreuses pièces de sa villégiature niçoise, nous passâmes devant un piano de très belle facture. Il me dit que l’instrument faisait partie du mobilier de la suite impériale de l’Hôtel des Anglais, détruit en 1909. J’aurais pu imaginer le récital intimiste donné par quelque musicien, mon ressenti se porta vers la ruine et le silence. Ce fut en creux, par l’esseulement, l’obsolescence, qu’une impression de reliquat se grava en moi. Je demandai à mon hôte la permission de faire une photographie. Son tirage, quelques semaines après, m’inspira ces mots…

Il redescend la pente qu’assiège en vagues écumeuses le sable des dunes ; il a laissé le rivage et la mer dont s’éteignent déjà la fureur et le bruit.

Sur le plan incliné il voit venir à lui le grand plateau grisâtre. Y sont parsemés éboulis, flaques d’eau noire, et les creux d’herbes grasses que paissent bêtes affamées; bouches et lèvres mettent tant d’ardeur à caresser, dents à broyer, qu’elles semblent absorber les couleurs. Il aime entendre cet étouffement, soie déchirée au ras de la terre, qui se lie le soir à la plainte du vent.

Il arrive qu’un accord s’y défasse, un de ceux pleins de doigts que Blanche aime à faire.

Il plonge les yeux au fond du paysage. S’imbriquent au toit rouge le bouquet de chênes et le restant de haie. C’est le havre des champs, ce cottage, qui a les traits de sa mère dans ses dernières années, dame âgée entre deux siestes.

Il a beau le chercher, mettre la main en visière, s’écarter des reflets, le seuil demeure caché. C’est le léger pli de la route romaine qui voile l’entrée. Blanche la nomme ainsi, à voix chuchotée ; parce la route n’est plus empierrée, peut-être. Et que sa borne milliaire n’est qu’un moellon de la grange. Ses bords sont difficiles à discerner, son tracé erratique, son bombé effacé. Rien ne distingue la voie du pays qu’elle traverse.

De faibles notes donnent l’impression d’une latinité… Horace, Virgile ? La route est là se dit-on, debout, au milieu des moutons, dans les cailloux, entre les buissons et les poches d’herbage, lorsqu’on sent passer comme un attelage, de chevaux lourds et fatigués.

Rome devrait être la dernière extrémité. Y aller lentement, sans dévier, serait le moyen de savoir. Mais il faudrait le goût de vérifier, un mulet, et des auberges, de loin en loin.

Au rez-de-chaussée les fenêtres sont ouvertes. C’est l’heure où l’ombre n’est qu’au plafond. Il aimait s’assoupir, petit corps horizon, en regardant les solives sombres.

Ses pas résonnent sourdement. Le perron vibre trop fort. Qu’y-a-t-il au-dessous ? L’énigme court depuis l’enfance, qu’il n’a jamais creusée. Serait-ce l’atrium de la villa patricienne dont les anciens parlaient ? Une tombe, ou un trou très profond ?

Blanche n’est pas au clavier. Rien ne trouble le silence, pas même la beauté. Quant à l’orchidée, qui a toujours quelque chose à dire, elle fait dans l’indifférence ses grands gestes muets.

Il gravit l’escalier. Chaque marche crie. Et par l’ouverture dans le toit, au milieu des craquelures de l’huisserie, sa silhouette apparaît.

– N’est-ce pas ton frère là-bas ?
– Je ne le vois pas.
– Mais si, à l’étage, qui fait signe.


Photographie de l’auteur : Piano Bechstein Model V décoré sur commande.

 

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