De l’orchestre, vue sur Le Balcon

 In Scénopathie

Le festival Le Balcon, bien que Parisienne, je n’avais pas trop de raisons de le connaître.

Tout d’abord parce que, imperceptiblement, je m’étais quelque peu éloignée de la musique dite classique ces dernières années. Et pour une autre raison moins avouable ici… que les puristes me pardonnent : pour mes petites oreilles, les compositions postérieures à Fauré, Stravinsky voire Bernstein et Gershwin, la musique expérimentale et ultra contemporaine, étaient tout simplement in-audibles. J’étais (et je suis toujours ne le nions pas) tellement portée et moulée aux harmonies classiques (trio vainqueur Bach Mozart Schubert), que ces mouvements musicaux fondés sur la mise à bas de toutes les règles ayant présidé à la composition jusque-là me perdaient, et me crispaient.

C’est ainsi, je ne l’explique pas, je le confesse avec sincérité, c’est tout.

Parce qu’en revanche la curiosité et la découverte m’ont toujours portée, dans tous les domaines, au-delà des limites de mon billet, j’ai voulu essayer quand même, non sans être (très bien) accompagnée. Anne Ibos-Augé, qui vous régale dans un grand écart admirable de chroniques érudites tant sur des productions de musique médiévale que de musique contemporaine, a eu la gentillesse de m’éclairer et de me donner quelques clés pour mieux entendre ces compositions.

Il y eut d’abord Jacob Lenz, où je découvris qu’il existait des « opéras de chambre », que l’on pouvait monter dans de tout petits théâtres, avec une poignée de musiciens de fait tout proches du public, des chanteurs et plongés dans les décors. Cette proximité m’a permis de me concentrer sur la maîtrise de ces instrumentistes, sur les voix profondes et modernes de ces chanteurs (hommes, femmes, et des enfants juste stupéfiants du naturel de leur âge), sur une scénographie audacieuse mais pas fantasque, qui a su me porter dans le monde schizophrénique effrayant de Jacob. Si mes oreilles ont parfois sifflé et stridulé, si parfois ma boîte crânienne a saturé de sons qui n’étaient pas doux, j’ai compris pourquoi ou comment on pouvait s’enthousiasmer pour ce type de production. La clé ? La générosité, la foi chevillée au corps que la musique classique n’est pas la musique DES classiques, qu’elle vit et avance comme notre siècle technophile et parfois froid.

Puis il y a eu l’apothéose, la soirée de gala des 10 ans du Balcon. Ce fut une expérience auditive mais surtout humaine étonnante. Je ne reviendrai pas sur l’analyse musicologique et historique si bien synthétisée par Anne. En revanche, je peux vous retranscrire ici l’émotion d’une néophyte résistante devant un tel spectacle (les tenants d’un certain ostracisme musical sont priés d’aller lire ailleurs).

Car ces jeunes musiciens, pas tous débutants, comme l’a précisé très justement Maxime Pascal, m’ont ramenée aux terreurs de jouer en public qui me saisissaient en tant que jeune flûtiste. Dans chacun d’eux, j’aurais pu me retrouver un peu. Bien loin de faire écho à mes frayeurs enfantines, j’ai été ravie et soulagée de les voir heureux de jouer, heureux de la liberté qu’offre cette musique moderne, tout comme celle d’improviser dans le cadre de classes prévues à cet effet au conservatoire. Juste impensable il y a plus de 30 ans, quand je faisais mes premières gammes. Et si la libération du jeu, si faire rimer performance avec partage et non plus jugement, passe par la pratique d’œuvres récentes déstructurées, qu’il en soit ainsi. Je trouve très intelligent de donner la possibilité à ces jeunes musiciens d’apprendre le jouer ensemble, avec un minimum d’instructions, de direction, mais une joie commune profonde d’offrir ces pièces au public.

Une joie et une communion profondes tout aussi intenses, bien qu’un tout petit peu plus adultes dans la seconde partie. Pour festoyer sans célébrer, le Balcon avait choisi de convier tous les musiciens ayant participé aux neuf éditions précédentes pour se lancer dans l’exécution de l’œuvre ultime, une œuvre à géométrie variable. Nombreux sont ceux qui ont répondu à l’appel. In C, de Terry Riley (1964), est une sorte d’œuvre en kit : le compositeur fournit le minimum de matériel (des phrases pour chaque instrument, chaque voix), les musiciens peuvent se réunir à 4 ou à 50, ils ont la maîtrise et le choix de la forme que prendra l’œuvre. Malgré tout emmenés par un chef d’orchestre dansant, possédé, presque compositeur de l’instant lui aussi, ils débutent et s’arrêtent à leur guise, créant des effets de crescendo decrescendo envoûtants. De sorte qu’au-delà de l’interprétation, du choix des types d’instruments, les instrumentistes et le chef sont encore davantage acteurs de l’œuvre. Beaucoup plus que dans un mouvement classique.

Le plus étonnant pour une oreille rétive comme la mienne, c’est que ce n’est pas dissonant (grâce à la tonalité en ut) et que cela fonctionne. Depuis le deuxième rang de l’orchestre, la très grande proximité de la scène m’a donné la possibilité de fixer chaque groupe d’instruments, presque chaque instrumentiste : tous étaient très décontractés, enthousiastes, heureux et un peu foufous de se lancer dans cette interprétation unique qui n’aura jamais d’équivalent. J’ai pu apprécier la qualité de leur interprétation sans adhérer à l’œuvre sur le fond. Aucune œuvre ne peut être davantage ancrée dans le moment présent.

La partition de ce soir-là aura été jouée relativement longtemps, approchant souvent les battements du cœur, réveillant l’enfant qui sommeille en nous par un lancer de ballons de baudruche coquin. La réunion aura été à la fête, plus que la fête ne justifiait la réunion. Des femmes et des hommes portés par l’envie de partager et de porter une musique unique, dans un lieu unique, pour un public, lui aussi, unique.

Le grand gala des 10 ans du Balcon, le 30 mars 2019 au théâtre de l’Athénée à Paris.


Fidèle à son objectif exploratoire, Le ventre et l’oreille a voulu mettre en miroir deux articles sur le même sujet, d’auteures aussi différentes que leurs points de vue. La suite dans l’article de Anne Ibos-Augé, Le Balcon. 10 ans déjà, ndlr.

Photo : Orianne Hurstel

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