Waxband Project au Yiddish Summer de Weimar

 In Scénopathie

Quand la musique vivante dialogue avec les rouleaux de cire :
un va-et-vient émouvant et réjouissant

À Weimar sont nés ou ont séjourné nombre d’artistes, poètes, musiciens, parmi lesquels Goethe, Bach, Liszt, Herder, Schiller, Gropius… Flâner dans les rues de la ville confronte le visiteur à la musique, aux arts, à la poésie, à la nature. Et pour peu que l’on y soit de passage l’été, on pourra assister au Yiddish Summer, qui fêtait cette année sa vingtième édition. J’y étais, ce qui m’a valu la joie d’entendre la première mondiale d’un spectacle inspirant au cours duquel cinq musiciens, menés par Amit Weisberger, violoniste, chanteur, danseur et l’un des principaux acteurs de la musique yiddish en France dialoguaient avec un phonographe Edison de 1906. Dialoguer avec un phonographe ? Mais quelle idée, direz-vous ?

L’idée, précisément, simple en apparence mais ô combien émouvante et originale, est de mettre en relation des compositions de musique juives enregistrées par divers ethnomusicologues – parmi lesquels Josef Moscowitch ou Moshe Beregovski – et leurs restitutions et prolongements modernes. Ainsi une chanson de mariage est-elle entendue par la voix enregistrée (en 1962) de la grand-mère de l’un des musiciens, Mihaï Trestian (qui joue deux cymbalums différents mais aussi trompette et trombone), avant d’être « instrumentée » par l’ensemble des musiciens. Le phonographe, actionné par Olivier Richaume – qui prend aussi parfois son violon pour basculer du côté « actuel » de la performance – donne à entendre ainsi, en une mise en scène dont l’humour et la cocasserie, souvent présents, ne sont jamais outrés, diverses pièces associant le répertoire klezmer (instrumental) avec ses instruments fétiches – aux violons, cymbalums et cuivres s’ajoute la clarinette de Laurent Clouet – et les chansons yiddish.

Les danses (Broyges Tanz, Gypsy Tanz) succèdent à des mélodies parfois sans texte (les nigunim), les chansons d’amour (Ot dort) alternent avec les « marches » jouées lors de mariages. Les musiciens, sur scène, jouent, parlent, dansent, montrant la multiplicité des possibles restitutions : duos, trios, quintettes prennent le relais des compositions ou en proposent des versions différentes, comme colorées de neuf, transformées sans l’être tout à fait. Ils se superposent parfois aux enregistrements dont les crachements nous rappellent l’ancienneté, comme ils nous interrogent à la fois sur la circulation et la transmission des musiques de tradition orale, tout en questionnant l’idée même de mémoire.

On ne sait plus, parfois, faire la différence entre le passé et le présent – certains des enregistrements sont réalisés en direct –, on prend la mesure de l’évolution des techniques – au phonographe succède, brièvement, un magnétophone à cassettes –, on rencontre un curieux instrument hybride entre violon et trompette, le violon à pavillon (Suite gegend)… Surtout, on a l’occasion d’entendre « en situation » des enregistrements réalisés principalement durant le premier quart du XXe siècle en Biélorussie, en Russie, en Moldavie, comme dans les rues de New York. Les titres évoquent tour à tour joie et nostalgie, les rythmes sont souvent ternaires (A Zhok, Pot-pourri), les compositions alternent, souvent abruptement, des sections lentes en mineur (avec une prédilection pour la tonalité de sol) et des passages plus rapides en majeur. On s’amuse, on danse, on frappe des mains, on chante, on rit, on s’attriste au rythme des sons. On s’émeut de ces voix venues du passé qui nous accueillent dans leur univers grâce à la joyeuse – et communicative – connivence des acteurs de ce projet remarquable. Car, au-delà de l’aspect « restitution », « témoignage », c’est de la musique vivante que proposent rouleaux de cire et musiciens, pour le plus grand plaisir de tous !

The Waxband Project | Amit Weisberger | https://www.amit-weisberger.com/project

Yiddish Summer Weimar 2019 | The Weimar Republic of Yiddishland | Du 12 juillet au 17 août 2019 | https://yiddishsummer.eu


Photographie : © Shendl Copitman

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