La tendresse des mots de cinquante contributeurs pour raconter la passion de la musique « classique » et de la discophilie

 In Bibliofolie

 

Dans la tradition des ouvrages de « la discothèque idéale »

On connaît depuis longtemps (au moins depuis les années 1970) ces numéros spéciaux de revues musicales ou ouvrages de librairie qui nous proposent périodiquement le prétendu meilleur de nos répertoires musicaux préférés. J’ai gardé précieusement quelques « vieux » exemplaires des « 100 plus grands Opéras », « 10 de Répertoires » ou, déjà, les 200 ou 250 meilleurs disques/CD classiques, à défaut certains numéros plus ou moins consistants consacrés à des répertoires plus resserrés, comme « le baroque en 100 CD », etc. Les revues du Monde de la Musique, Répertoire ou Crescendo (en leur temps), Diapason, Classica, nous ont ainsi alimenté et nous nourrissent encore régulièrement de ces synthèses, souvent le fruit de compilations d’articles déjà parus dans les numéros de ces revues.

Mais quelle est la place d’un nouvel ouvrage de librairie, grand format, à l’époque de la dématérialisation des supports et du succès grandissant des plateformes en lignes qui diffusent des playlists à tire-larigot, du prêt-à-écouter façon puzzle, à l’instar des programmes musicaux de radios concurrentes ? Un acte de résistance ? Un acte d’amour pour la musique et la discophilie ? Assurément les deux. Et en cela, le présent ouvrage se révèle utile.

Une définition élargie de la musique classique

Lionel Esparza et son équipe nous proposent un voyage en 320 pages structurées en seize parties, dont treize consacrées à la musique (auxquelles s’ajoutent un index des noms et un glossaire qu’on aurait préféré plus étoffé). La première surprise de cet ouvrage – qui en contient d’autres – est d’avoir englobé dans la catégorie « classique » des styles différents. Sont donc rassemblés le jazz, les musiques du monde, la comédie musicale, la musique de film, ou encore la chanson, avec la musique que l’on qualifie habituellement de classique et que l’on repère comme telle dans les rayons des magasins spécialisés ou sur Internet (terme déjà impropre en ce qu’il réunit la musique qui va du Moyen Âge à nos jours, dans un répertoire et une tradition particuliers qui excluent par habitude et convention le jazz, la chanson, etc.). On ne peut donner tort à l’éditeur de considérer aujourd’hui comme classique un bon vieux jazz ou l’œuvre intégrale de Serge Gainsbourg, mais y avait-il de la place pour tout le monde dans un unique ouvrage de ce type ? Œuvre utile pour un public qui peut parfois avoir tendance à trop segmenter ses choix et manquer de curiosité ? Ou ambition excessive qui peut faire manquer la cible d’un public dérouté ?

Élargir la perspective de la musique classique à la chanson française ou au jazz, notamment, était une bonne idée, mais pourquoi l’avoir autant limitée ? Pourquoi avoir exclu dans ce cas d’autres styles ou genres de musique tels que le rock, la pop, les musiques électroniques ou les musiques urbaines ? Parce qu’elles n’ont pas leurs émissions sur France Musique ? On peut le penser. Pourtant, la radio publique nous gratifie parfois de certaines émissions consacrées à quelques chanteurs/interprètes/musiciens de langues étrangères. Ainsi, Bob Dylan ou Franco Battiato n’auraient-ils pas pu trouver légitimement une place dans un tel ouvrage ?

Une gageure assumée à la limite de la soutenabilité ?

Outre la gageure assumée par l’équipe de rédaction de traiter le répertoire de la musique « classique » en 250 CD, n’est-ce pas une gageure encore plus grande, sinon un pari impossible, que de ne citer que si peu d’albums de jazz, de musique du monde, de musique de film ou de chanson française ? Ce choix délibéré conduit par conséquent à omettre quelques incontournables de ces répertoires. Pour le jazz, citons quelques grands absents : Chet Baker, Sonny Rollins, Sarah Vaughan, Ellis Marsalis, Martial Solal, le duo Stéphane Grappelli et Django Reinhardt, Chick Corea, Michel Petrucciani ou encore le plus actuel Roberto Fonseca, pour n’en citer que quelques-uns. Ainsi, n’aurait-il pas été préférable de monter la jauge à cinquante plutôt que de se limiter à vingt-quatre albums, sinon de lui consacrer un ouvrage séparé ? Et concernant la chanson française, exit la chanson engagée et militante et la chanson humoristique : Boris Vian, Boby Lapointe, Bourvil, Pierre Dac, Les Frères Jacques, les Quatre Barbus, adieu Charles Aznavour, Georges Moustaki, Juliette Gréco, Alain Bashung, Serge Reggiani, Patachou, Gilbert Bécaud, Jean Ferrat, Maxime Leforestier, Anne Sylvestre et tant d’autres…

Si la « filiation » entre les huit premiers chapitres et la comédie musicale semble naturelle, idem avec la musique de film dans une approche classique (mais la musique de film emprunte ou exploite aussi beaucoup le jazz), que dire des autres genres associés ? Même si cela pouvait partir d’une bonne intention, c’était aussi prendre un risque élevé de frustration ou de sentiment d’incomplétude pour le lecteur-auditeur, que de vouloir traiter autant de styles musicaux en seulement 250 albums ! Mais peut-être y avait-il délibérément l’envie de provoquer une telle réaction. Si tel était l’intention, la réaction attendue est au rendez-vous !

On l’aura compris, bien qu’assumé par l’éditeur, je ne partage pas ce parti pris du « qui veut trop embrasser », mais cela ne doit toutefois ni cacher ni gâcher les atouts de cet ouvrage aux fragrances de sympathie, de sensibilité, d’envies de partager de belles choses, de solidarité et de camaraderie, en ces temps où ces valeurs pourraient nous manquer.

Entre valeurs sûres, confirmations et agréables surprises : l’édition française en pole position

On appréciera une mise en page très aérée, riche en couleurs chaudes dans les intertitres et pages vierges, et donc agréable à lire. On appréciera la reproduction des pochettes des albums ou les portraits pleine page des invités, on pourra aussi découvrir en fin d’ouvrage le trombinoscope des quarante-deux contributeurs, dont nous ne connaissons souvent que la voix ou l’écriture. Le choix de quelques stars de la musique pour partager leurs coups de cœur est une idée séduisante et bienvenue, qui apporte parfois des touches de nouveauté et d’originalité (le jazz), ou suscite de délicats hommages, tel celui rendu à la pianiste Marcelle Meyer par un illustre compatriote interprète.

Dans son ensemble, l’ouvrage s’appuie sur des valeurs sûres de l’interprétation, dont certaines traversent l’histoire et trustent les premiers rangs dans tous les magazines ou ouvrages du genre. Dans cette catégorie, Carlo Maria Giulini dans son interprétation du Don Giovanni de Wolfgang Amadeus Mozart en 1959 (Emi), Carlos Kleiber dans les 5e et 7e symphonies de Beethoven (DG), Maria Callas dans Tosca et Norma. Mais qui pourrait s’en plaindre ?

Par le hasard de cette multitude de rédacteurs, certains interprètes se retrouvent-ils particulièrement représentés dans ce florilège musical. Ainsi, Herbert von Karajan et Nikolaus Harnoncourt dirigent sept œuvres chacun ; six pour John Eliot Gardiner et Marc Minkovski ; cinq pour Jordi Savall et René Jacobs ou encore quatre pour Carlos Kleiber et Rinaldo Alessandrini. Les grands chefs d’orchestre George Szell, Georg Solti, Claudio Abbado, Simon Rattle, Pierre Boulez, Karl Ančerl, Rafael Kubelik ou Günter Wand sont cités à trois reprises. Parmi les pianistes, Vladimir Horowitz, Sviatoslav Richter, Artur Schnabel, Dino Lipatti et Martha Argerich dominent la scène. Côté étiquettes, les éditeurs français sont bien représentés (Naïve, Opus 111, Aparté, Mirare, Zig-Zag Territoires) et notamment la firme Harmonia Mundi France qui s’accapare vingt albums (uniquement dans les huit premiers chapitres). La célèbre étiquette jaune de Deutsche Grammophon est aussi très présente dans cette sélection.

Dans cette sélection des 250 titres, se nichent de belles surprises. On découvrira les pièces pour hautbois et piano de Robert Schumann, par Heinz Holliger et Alfred Brendel (Philips), qu’on n’attendait pas forcément dans une sélection aussi restreinte. Le chef Teodor Currentzis apparaît à deux reprises dans ce florilège, avec son interprétation récente et controversée du Don Giovanni de Mozart et sa version du Sacre du Printemps de Stravinsky ; ce qui est une surprise du fait du haut niveau de compétition que requiert une telle entreprise. Certains choix m’auront étonné, notamment pour les symphonies de Schumann ou Les Dichterliebe, car les interprètes sélectionnés n’ont pas forcément été couverts d’éloges en leur temps par la critique, mais aussi que d’autres seraient apparus plus « légitimes », sinon incontournables dans ce répertoire. Ainsi Fritz Wunderlicht (DG) ou Brigitte Fassbaender (EMI) pour les Dichterliebe. Mais Philippe Cassard est très convaincant dans l’option qu’il privilégie dans cette œuvre, rendant un vibrant hommage à l’artiste qu’il a retenu. S’agissant des symphonies de Robert Schumann, il est toutefois fait mention dans la vignette « pour aller plus loin », de la grande version avec la Staatskapelle de Dresde, dirigée par Wolfgang Sawallish (Emi). Peut-être y avait-il plutôt à aller chercher en complément quelques versions isolées des symphonies, une fois l’intégrale de Dresde privilégiée : Bernard Haitink dans les deux premières, Carlo Maria Giulini dans la 3e, Wilhelm Furtwängler, Guido Cantelli ou Otto Klemperer dans la 4e. L’avantage de ce choix « d’outsider » est d’entendre une version plus moderne. N’est-ce pas là, finalement, l’intérêt premier de ce type d’ouvrage que de renouveler le paysage de l’interprétation ? Enfin, notons avec étonnement l’absence de quelques figures incontournables du répertoire lyrique. Les ténors Fritz Wunderlich et Luciano Pavarotti auraient-ils été oubliés ?

Au-delà de ces quelques points de réserve, bien normale en pareil exercice, j’ai particulièrement été sensible aux trois premiers chapitres, jusqu’à l’âge classique, pour lesquels le parti pris de l’ultra-sélectivité ne m’a pas dérangé. Au contraire, tout y est cohérent et certaines perles ne manqueront pas de venir animer quelques soirées calmes, à commencer par le récital de la regrettée Lorraine Hunt-Lieberson et le récital Rameau par Marcelle Meyer. Il s’avère toutefois que quelques albums cités sont difficilement trouvables, sauf si votre médiathèque préférée a acquis le précieux objet en son temps. À cet égard, chanceux vous serez si vous trouvez les quatuors à cordes de Ludwig van Beethoven par le Hollywood String Quartet (Testament), Le Boris Godounov de Modeste Moussorski par Nikolaï Golovanov (Preiser ou Lys) ou encore le CD Karol Szymanowski chez Dante/Lys, avec son Stabat Mater dirigé par Witold Rowicki. Il faudra certainement aller chercher du côté des sites de téléchargement.

En définitive, cet ouvrage nous aura invités à imaginer notre propre florilège de disques préférés. Merci à Lionel Esparza d’avoir réussi le pari ô combien difficile de remettre sur la platine des enregistrements que nous aurions oubliés, mais aussi de mettre en avant des perles rares et insolites. Merci aussi à la belle équipe de la radio publique. Et à ses invités de marque !


La discothèque idéale de France Musique : 250 disques pour mieux connaître la musique classique (France Musique/Gründ, octobre 2020), 320 pages. Dirigé par Lionel Esparza, avec la participation de 42 contributeurs de France Musique et « sept stars amies de l’antenne » de Radio.