Oblomov, l’enfance d’un rêve de satiété

 In Philorama

Le petit garçon regardait tout cela, observait tout cela
avec cette avidité enfantine qui ne laisse rien échapper.1

Le « rêve d’Oblomov », qui occupe tout un chapitre de la première partie du chef-d’œuvre d’Ivan Gontcharov, est la longue rêverie éveillée, principalement alimentaire et culinaire, d’un homme immobile qu’un passé d’enfant investigateur retient ou plutôt, littéralement, occupe. Prototype d’une Russie conservatrice et patriarcale que prétendront balayer les Bolcheviques, témoin d’un abîme psychologique voire clinique, l’ouvrage a rencontré ses multiples interprètes. Qu’elles soient politiques ou psychologiques, souvenirs ou fantasmes, les réserves de nourriture semblent en tout cas préserver Ilia Ilitch Oblomov, barine et secrétaire de collège de dixième rang, de la cassure (oblom, en russe) inscrite dans son nom, des tensions excessives que le monde lui inflige au bord du gouffre et pour lesquelles il n’est aucun remède, sinon quitter son lit le moins possible et éviter tout inconnu. Le rêve d’Oblomov le rend contemporain de son réveil, « à sept ans à peine », dans son « petit lit d’enfant ». Au paradis perdu de l’Oblomovka, domaine familial où, adulte, il ne se rend guère, car tant d’affaires à suivre, de comptes à vérifier, de moujiks à surveiller, à interroger, à ménager aussi, tout cela met en danger d’épuisement nerveux…, au paradis perdu toute la « petite cour des Oblomov » entreprend dès potron-minet de « le gaver de brioches, de biscuits, de crème. » Ainsi repu, l’enfant s’attelle, avec « l’intelligence observatrice de l’enfance » à scruter cet univers douillet, nivelé, pour lequel « la plus grande affaire, c’était la cuisine et le dîner. »2

Manger à l’Oblomovka : entre agitation et immobilité

La nourriture était le principal souci à l’Oblomovka. Quels veaux n’engraissait-on pas pour les fêtes annuelles ! Quelle volaille n’élevait-on pas ! Et que de considérations subtiles, que de soins consacrés à ces choses ! Enfin, que de kwas, que de pâtés ne préparait-on pas à l’Oblomovka !

Si la confection du repas entraîne une agitation routinière, surtout de la part des domestiques…

Les dimanches et les jours de fête, ces fourmis travailleuses ne s’arrêtaient pas davantage ; le bruit des hachoirs dans la cuisine retentissait même plus fort ; la servante multipliait encore ses voyages du cellier à la cuisine, avec une charge double de farine et d’œufs ; au poulailler, les gémissements et le sang répandu battaient tous les records.

… après le repas, les « coups d’œil » jetés « à la dérobée » par le gamin sur l’office révèlent un monde « étendu au hasard, sur les bancs, sur les dalles, jusqu’au vestibule. » Enfants, chiens, tout est plongé en « un sommeil invincible, pénétrant, une véritable image de la mort. »3 Si des « ronflements bien réels » ne se faisaient entendre, l’enfant pourrait croire que tout est devenu « inexistant ». Ce « mal qui sévissait à l’Oblomovka », est-ce une paresse redoutable prenant prétexte des repas ? Ou la passion de l’inexistence même, s’accrochant à la nourriture en incessante préparation, jamais manquante, comme à un rempart contre les aléas déstabilisants de l’existence ?

Cette permanence est aussi celle d’un Ancien Régime ennemi du temps, sur lequel Gontcharov ironise autour d’un pâté condescendant, glissant de bouche en bouche :

Et dans le four, cuisait, cuisait, un gigantesque pâté que les maîtres mangeaient toujours le lendemain; par la suite, le dit pâté passait aux domestiques, et par la suite encore, le vendredi de la semaine suivante, quand sa croûte durcie ne gardait plus le moindre vestige de farce, il allait, par faveur spéciale, à Antipe. Ce dernier, après s’être signé, broyait avec fracas le curieux fossile, puis savourait moins le pâté que l’idée que ce pâté venait de la table des maîtres. Antipe était comme l’archéologue buvant avec volupté un méchant petit vin dans une amphore millénaire.4

Permanence d’une société qui, certes, sait reconnaître le mérite de l’intendant Stolz, et envoie le petit Ilia étudier chez l’« Allemand » auprès du petit Andrioucha qui restera l’ami, toujours « debout » et actif, si différent mais si fidèle. Société qui cependant craint l’absence de tradition allemande de gavage et les risques qu’encourrait ainsi le petit Ilioucha chez l’étranger.

— Ce n’est pas là-bas qu’on engraisserait : disent ceux de l’Oblomovka. — C’est bien simple, au dîner on leur donne de la soupe, du rôti et des pommes de terre ; au goûter, du beurre et c’est tout ; et pour ce qui est du souper, il vaut mieux repasser demain !5

Aussi, avant le voyage vers cette école intellectuellement efficace mais culinairement dangereuse, fait-on « cuire des brioches, des croissants, on bourre ses poches de salaisons, de biscuits, de confitures, tout cela en prévision de la maigre pitance accordée par ‹ l’Allemand › ».

Au retour de l’école de l’Allemand « comme d’un hôpital », on trouve Ilia forcément pâlot et maigri ; aussi père et mère le gavent-ils de nouveau, se réjouissant de le voir grossir et marmottant la rengaine selon laquelle « la santé, c’est ce qu’il y a de plus précieux au monde »6.

Manger, observer : blocs d’enfance et souvenirs d’enfance

Oblomov enfant observe et retient : « le tableau entier de la vie familiale se grave dans sa conscience en traits indélébiles. »7 Oblomov adulte se souvient de la ferveur scopique de l’enfant qu’il fut. Cet enfant qui regarde participe cependant aussi de ce monde-là : s’il profite du gavage et sombre en matières et odeurs doucereuses, gage d’une communion dans le giron maternel, son jeune sang ne peut s’empêcher de guetter l’interstice d’indépendance où se glisser. Ce monde qui dort le laisse enfin bouger, chercher des racines dans le fossé et s’empiffrer de leurs écorces, « les préférant aux pommes et aux confitures que lui donnait sa maman. »8 Mais las ! On lui a seriné qu’il fallait avoir peur, esprits sylvestres rodent et brigands, bêtes féroces… « Légendes et racontars » associés, mal distingués dans l’inconsistance des discours, ont raison de son élan qui renonce et dévie vers sa niania, qu’il réveille en pleurs. Route barrée, la santé n’aura jamais pour lui le goût d’écorce amère et de cabrioles, mais l’apparence d’un équilibre fait de régals familiers.

Oblomov adulte n’est-il pas contemporain de l’enfant qui scrute, au-delà du souvenir de l’enfant aux aguets ? Oblomov malade, à la jambe douloureusement enflée et qui mourra d’une crise d’apoplexie, ne paie pas seulement ce que certains appellent ses excès, sa paresse et son penchant pour la nourriture grasse : ces lâchers de  blocs d’enfance dans le rêve éveillé de l’adulte, ce rêve occupant bien davantage qu’un chapitre dans la vie d’Oblomov, rêve qu’est sa vie tout entière, tous ces « agglomérats de perceptions, de fragments du monde qui s’assemblent par voisinage »9 animent l’être apparemment amolli de l’adulte d’une tension insoutenable. Oblomov veut aimer la belle et subtile Olga, goûter son écorce délicieusement amère, mais l’anticipation corse l’affaire et les fatigues à venir comme un ver dans ce fruit passionnel le terrorisent. Oblomov veut contrôler son domaine, ne veut pas qu’une gestion désastreuse le livre aux aléas de la pauvreté, mais là encore, se représenter les embarras d’un déménagement, d’une visite même à son domaine rêvé, le pétrifie d’angoisse au bord du ravin. Il veut mais ne peut pas, à vrai dire il ne peut vouloir, de sorte que tout aussi bien, il ne veut pas ; mais on comprend avec l’ami Stolz quelle vie intérieure recèle ce non-vouloir, quand tant d’autres ne jugent, et sévèrement, que l’extérieur engourdi.

Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux appellent souvenirs d’enfance ce qui, dans l’enfance même, est sélectionné comme étant « à retenir » en vue d’un discours adressé à qui juge, punit et console…, ainsi à père et mère. Toutes ces images du passé formeraient ensemble le « panthéon à usage personnel » de l’adulte, relevant d’une « patrimonialisation intime du passé qui conduit à une quête de réparation de ce qui fut. » Ainsi du souvenir, par exemple, de m’être sentie humiliée à une table d’amis, pour une part de gâteau d’anniversaire tombée à terre, par la maîtresse de maison riant que je ne sais « pas manger » ; horreur, au regard des efforts du moi-enfant bandés vers l’idéal de bien se tenir, de ne pas se faire remarquer. Adulte, je peux me rapporter à l’événement de manières diverses mais, toujours, l’événement isolé fera retour avec son appel à être interprété.

Tout autres sont les blocs d’enfance, résultats d’une « contamination entre les êtres, entre les êtres et les choses » : connexions machiniques mettant le désir aux prises avec le monde, expérimentations non rivées à l’adresse d’un discours ni à la nécessité d’une interprétation, par lesquelles « un enfant coexiste en nous », le présent devenant en quelque sorte « enfant ». Énoncé certes un peu rapide de l’opposition, où s’entend en filigrane le dialogue combatif avec la psychanalyse, énoncé qui me semble cependant ouvrir la piste d’un Oblomov loin de la paresse crétine à quoi il fut parfois réduit. Oblomov convoque certes parfois des « souvenirs », mais surtout lâche des « blocs d’enfance » avec une ardeur naïve qui le met à part, ridicule souvent mais pur, incapable de trahison et de calomnie, honnête et lucide jusqu’à s’accuser d’être ce qu’il est effectivement : un enfant « déterritorialisé » dont la présence au monde n’est pas recouverte par l’injonction d’obéir aux signes.

Malgré l’emprise des injonctions d’autrui, douloureux et empêtré mais vivant, vivant de cette vie de l’enfant lui-même empêtré, il est demeuré au plus près de son présent vivant, de ses élans contraires. Enfant de trente-deux ans au début du récit, qui mange naïvement trop gras, souffre aux larmes des crapuleries de la vie sociale, des longs dîners protocolaires indispensables même à l’amour, puisqu’il faut se tenir bien à table pour demander la main de sa belle à une vieille tante. Il s’ouvre à Stolz de la malédiction d’être cet irréductible bloc d’odeurs, de couleurs, saveurs, fins désirables, postures et sons à pousser laborieusement dans le monde. Oblomov paralysé dans ses ravins intimes certes, par sa terreur de manquer ! Mais Oblomov, tout sauf « enfant tari » soumis aux lois et signes d’une société qui juge — Oblomov rebelle, à sa manière et malgré lui.

Regarde aussi les hommes d’âge mûr : ils se réunissent sans cesse, se nourrissent réciproquement, mais tu ne trouveras jamais chez eux ni de vraie bonté ni de vraie amitié, ni même, dirai-je, de vraie bonhomie. Ils se retrouvent à des dîners, à des soirées, comme à une corvée, et cela seulement pour s’ennuyer en commun et se vanter de leur cuisinier, de leur salon, etc., etc.10

Manger dans le monde, affaire délicate pour l’enfant non tari. Ainsi de la première fois, dans la famille distinguée d’Olga…

Le valet lui présenta une tasse de thé et un plateau chargé de pâtisseries. Il voulut prendre un air détaché, et, dans ce but, saisit une telle quantité de cakes et de biscuits que la jeune fille assise à côté de lui ne put s’empêcher de rire très fort. Les autres jetaient sur son assiette des coups d’œil remplis de curiosité. « Mon Dieu : « Elle aussi regarde » se dit Oblomov, « Que dois-je faire ? »11

Que faire, vers quel idéal tendre et que faire de cet idéal ?

Quel idéal nourricier ?

À Olga fascinante, exigeante, dangereuse, Oblomov préférera la propriétaire aux coudes potelés, appétissants, du logement qu’il loue, l’appétissante veuve Agafia Matvéévna qui prépare pour lui les petits plats gras qu’il affectionne et le sert royalement. Dès les premières approches, Agafia promet « par le ventre » que rien ne troublera le repos, pas même la maladresse d’un homme-enfant :

Il l’embrassa très légèrement dans le cou.
— Prenez garde, je pourrais renverser la cannelle, et que diriez-vous si dans vos pâtisseries…
— Rien, le malheur ne serait pas grand.12

Et plus tard…

La soupe aux abattis, les macaronis au parmesan, les pâtés de poisson, les poulets du poulailler, tout se succédait dans un ordre précis, et variait agréablement les jours monotones de la maisonnette.13

Charmé par la promesse d’un avenir sans inconnue, en ce sens comblé par cet idéal au rabais « sans poésie », il l’épousera. Il leur naîtra un petit que Stolz, lequel finit par épouser Olga, prendra à la mort d’Oblomov sous son aile vers un autre avenir que celui de son père. Se pétrifier contre tout changement, refuser de se nourrir du monde comme d’être livré à l’appétit de ce monde, quitte à vivre sans passion s’abstenir des écorces sauvages mais aussi des banquets distingués… Quête fougueuse d’immobilité, lutte pour la survie sans égard aux ragots, rêve d’une union tangible de mouvement et de fixité, sur terre et pour l’éternité, de rencontres sans risques, de rituels sans ennuis, cela ne se transmettra pas comme des gènes : l’oblomovchtchina, maladie de l’âme ou revers d’une santé paradoxale, ne passera pas.

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Puis il s’absorba dans son rêve favori, songea à la petite colonie des amis qui s’installeraient dans des hameaux ou des fermes isolées, à quinze ou vingt verstes de son domaine. Et l’on irait à tour de rôle les uns chez les autres, pour dîner, souper, danser. Il voyait des jours très clairs, des visages radieux, sans rides, sans soucis, des visages tout ronds, aux couleurs vives ; et il y aurait un éternel été, une joie sans limites, une nourriture fine, une paresse suave…14

— Mais tu es poète, Ilia ! interrompit Stolz.
— Oui, poète dans la vie, parce que la vie, c’est de la poésie. Libre aux hommes de la fausser !… Nous pourrons aussi entrer dans les serres, poursuivit Oblomov, s’enivrant de son bonheur « idéal ».
— Puis nous examinerons bien les pêches, les raisins, nous déciderons ce qu’il faudra servir à table ; puis nous reviendrons, et après un déjeuner léger nous attendrons les invités. Et pendant ce temps la vie bouillonne à la cuisine : le cuisinier, avec son tablier blanc comme neige, s’agite, s’affaire ; il met une casserole sur le feu, en retire une autre, tourne la sauce, pétrit la pâte… Les couteaux font du bruit, hachent la verdure. Plus loin on tourne la crème glacée. C’est un vrai plaisir que de jeter, avant le dîner, un petit coup d’œil sur cette cuisine, de soulever le couvercle d’une casserole, de humer l’arôme qui s’en échappe, de regarder fouetter la crème. Ensuite je me couche sur un divan pendant que ma femme me lit tout haut quelques nouvelles. Ensuite elle s’arrête, nous discutons… Mais déjà des invités arrivent, toi avec ta femme, par exemple ?…15

Faut-il imaginer Oblomov heureux ?
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1 Ivan Gontcharov, Oblomov , 1859, traduction Arthur Adamov, édition Pierre Cahné, Gallimard (Folio classique), p. 161.
2 Ibid., p. 160.
3 Ibid., p. 161.
4 Ibid., pp. 160-161.
5 Ibid., p. 191.
6 Ibid., p. 192.
7 Ibid., p. 158.
8 Ibid., p. 163.
9 Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1980, Capitalisme et schizophrénie, vol. 2 : Mille Plateaux, chap. 10, p. 360.
10 Ivan Gontcharov, op. cit., p. 235.
11 Ibid., p. 256.
12 Ibid., p. 453.
13 Ibid., p. 524.
14 Ibid., p. 121.
15 Ibid., p. 241.

Illustration : © Vadim Korniloff.
Voir la bande dessinée Une journée chez Oblomov.