Journal, d’Olivier Greif

 In Bibliofolie

Pourquoi lire un « journal », dira-t-on ? N’y a-t-il pas un côté voyeur inavoué, obscène même, derrière la volonté de se plonger dans quelqu’un ? C’est possible. D’un autre côté, quel autre moyen d’aller à la rencontre de quelqu’un que l’on n’a pas pu connaître ? Ou que l’on n’a connu que sous certains aspects ? Et qui est, pour beaucoup, seulement un nom, créateur de quelques œuvres malheureusement trop peu souvent jouées ?

Je n’ai jamais connu Olivier Greif. Je le regrette profondément. J’avais entendu certaines de ses compositions, au hasard de retransmissions. Je l’ai redécouvert (pour être absolument honnête, il faudrait dire « découvert », tant la perception que l’on peut avoir d’une œuvre musicale et de son créateur peut être enrichie des lectures que l’on a la chance d’y ajouter) en me plongeant dans ce Journal, que j’ai lu en écoutant sa musique. Je ne sais d’ailleurs pas si « lire » est le terme le plus adéquat. On ne fait pas que lire ces pages, on s’y plonge, on s’y absorbe, on y pense. Jean-Jacques Greif, frère d’Olivier et éditeur de l’ouvrage, nous prévient dès la préface, reprenant les mots mêmes utilisés par le compositeur dans l’introduction qu’il écrit en 1992 : plus qu’un journal « au sens étymologique du terme » (p. 11), il s’agit « plutôt [d’]une sorte de carnet de bord » (pp. 9, 11). L’existence d’une introduction avertit aussitôt le lecteur : ce « fidèle compagnon de route » était destiné à être lu. Il comporte d’ailleurs aussi des lettres (envoyées et/ou reçues) recopiées, qui renseignent sur le parcours d’un homme qui est aussi un ami fidèle, un élève constant, un créateur attentif à ses interprètes…

Le compositeur s’y livre, entre le 13 juin 1957 [1] et le 12 mai 2000 [2], en une manière d’auto-analyse sans concessions. Olivier Greif a conscience de lui-même, de ce qu’il appelle son « génie ». Il ne faut toutefois pas voir dans cette appréciation la flagornerie du prétentieux mais plutôt l’appréhension juste de ce qui est. Le compositeur n’est pas de ces « faux modestes » qui ne cessent de se prétendre médiocres alors même qu’ils se croient merveilleux, c’est tout. Il a aussi pleinement conscience de ses errances, de ses hésitations, de ses doutes. Car il doute aussi, parfois, souvent. Peu joué, il reste peu connu des institutions comme du public : « il faudra bien que l’on s’aperçoive que j’écris de la musique » confie-t-il à Benoît Duteurtre (lettre du 23 juillet 1992, p. 181). Il s’interroge sur la musique, celle des autres et la sienne. Sur la première, il est parfois abrupt mais justifie toujours ses prises de position, interroge même parfois « l’historiquement informé » (en une vision curieusement assez dure, p. 81, 8 octobre 1976) ou la « fabrique de l’histoire de la musique » (p. 467, 23 août 1999). Sur la seconde, il livre, outre quelques textes de présentation, quelques clés. « La musique dans sa forme présente ne [l]’intéresse pas », affirme-t-il p. 154 (27 mai 1986). Sa justification première est, doit être, l’émotion : la musique d’Olivier Greif vient du cœur. « Je crois en une musique qui exprime tout l’éventail des émotions humaines » écrit-il à Leonard Bernstein, le 31 mars 1978 (p. 100). De la même manière, l’œuvre d’art est un « acte d’amour » (p. 125, 17 octobre 1979). « Créer, c’est faire place nette, c’est refaire le monde » (p. 244 ; 24 mai 1994). Quant à l’interprétation, elle est assimilée à une « identification », une « possession », même (p. 85, 30 avril 1977).

Aussi – surtout ? après tout, il s’agit d’un « journal » – Olivier « s’écrit » lui-même (je n’aime pas beaucoup le terme « se raconter »). Il dit son parcours d’enfant, de fils, d’élève-musicien, de pianiste, de compositeur, d’être. Spirituel, mystique même (jusque dans l’appréhension de la musique sérielle, pour lui « athée » [p. 54]), il évoque sa quête d’absolu, des premières séances de spiritisme de 1974 à la longue période d’engagement – plus de vingt ans – auprès de « Guru » (Sri Chinmoy) qui l’a éloigné de la scène compositionnelle « savante » (il a composé de nombreuses musiques pour les Song-Waves, chanteurs disciples du gourou avec lesquels il a effectué plusieurs tournées) et durant laquelle il est « Haridas », « serviteur de Dieu ». Il parle de lui à ses maîtres, à ses amis – une lettre entre nombre d’autres, m’a particulièrement émue, écrite à Agathe Audoux le 30 juillet 1999 (pp. 457-461) –, à ceux qui jouent sa musique. Il rend compte de ses lectures – Celan, Joyce, Schopenhauer, Dylan Thomas, et bien d’autres encore. Et il ose dire son émotion.

Au détour de ces pages, remarquablement présentées, enrichies de notes précieuses et d’un non moins précieux index nominum (on regrette, minuscule bémol, l’absence d’un index des œuvres), on croise des morts et des vivants, des producteurs, des artistes, des compositeurs, des musiques, des films, des œuvres d’art, des livres. La spiritualité y saute aux yeux et à l’âme. On y prend une conscience documentaire (dans le bon sens du terme) de la vie intellectuelle et artistique – surtout française mais aussi américaine – des trente dernières années du XXe siècle. On y découvre un homme, avec ses cheminements, ses questionnements, ses contradictions, qu’il exprime dans un style toujours magnifique et subtil, émouvant, drôle même souvent. Et cet homme ne laisse pas indifférent. Sa diversité parle du cœur au cœur : « je me vois comme la réunion des inverses » dit-il à Étienne Yver le 5 décembre 1994 (p. 267). Aussi après avoir lu ce chemin du cœur et de l’âme, réécoute-t-on sa musique autrement. Ou l’écoute-t-on simplement, pour voir (pour entendre). On s’aperçoit alors très vite que cela ne suffit pas et on brûle de lire d’autres témoignages, d’entendre d’autres voix. On visite le site internet qui lui est dédié par l’association du même nom, on se plonge dans le magnifique ouvrage collectif réalisé sous la direction de Brigitte François-Sappey et Jean-Michel Nectoux et on y trouve des regards autres. Divers, différents, éclairants. Et, encore une fois, on (ré)écoute la musique d’Olivier Greif. Et d’elle non plus on ne sort pas tout à fait le même qu’on y est entré. Mais ceci est une autre histoire que je ne saurais trop, non plus, conseiller.


Olivier Greif, Journal, édité par Jean-Jacques Greif, Éditions Aedam Musicae, Château-Gontier, 2019, 525 p.

[1] Le début du « journal » à proprement parler date du 11 janvier 1971. Les années précédentes ont été ajoutées a posteriori par le compositeur, dit-il dans la préface.

[2] Olivier Greif est mort le lendemain. À l’exclusion de quelques pages – non éditées, nous prévient la préface –, trois années manquent au journal : 1987, 1988 et 1989 (voir p. 156).

> Sur Olivier Greif, outre la recension de l’ouvrage collectif Olivier Greif. Le rêve du monde, on pourra se replonger dans l’article de Robin Girard pour notre premier numéro thématique, intitulé « Olivier Greif et la nouveauté musicale ».

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