« Come Sorrow », « Flow my teares »… Venez, Malheur, coulez, mes larmes…

 In Scénopathie

Près de votre oreille cisèle les musiques élisabéthaines pour le Festival baroque de Tarentaise

L’église Saint-Martin de Villargerel – village situé entre Albertville et Moûtiers, au-dessus d’Aigueblanche – a été achevée en 1685. Son retable majeur, qui épouse la forme polygonale du chœur, a été réalisé une vingtaine d’années plus tard par Jacques Clérant. Ses trois parties sont délimitées par des colonnes torses richement ornées de pampres. De part et d’autre du tableau central représentant la crucifixion figurent les statues de saint Martin et sainte Catherine d’Alexandrie. Autre pièce d’exception de l’édifice, le retable sculpté du Rosaire, qui n’est autre que le retable majeur originel réalisé par François Cuénot au milieu du XVIIe et réutilisé en 1712 par Clérant qui avait substitué sa propre réalisation à celle de son prédécesseur quelques années auparavant. Son tableau central, représentant la Vierge à l’enfant offrant le Rosaire à saint Dominique et sainte Catherine de Sienne, est encadré par les statues de saint Dominique et sainte Thérèse d’Avila. Des colonnes torses aux enroulements de rosiers à fleurs rouges et bleues rythment la composition, rehaussée par le tabernacle originel de l’église, autre œuvre du même François Cuénot.

C’est dans cet écrin attachant, dont l’intimité est accentuée par son plan centré en croix grecque, seul exemple parmi les églises de Tarentaise, que se déroulait le concert proposé par l’ensemble Près de votre oreille. Le programme, qui entrelaçait mélodies et pièces instrumentales, convoquait cinq compositeurs anglais actifs entre la Renaissance tardive et le début du baroque. Tous sont interprètes autant que compositeurs – Alfonso Ferrabosco II et Tobias Hume sont violistes (le second est aussi soldat), John Dowland et Robert Jones (le moins connu des cinq) sont luthistes, Anthony Holborne est un joueur de cistre – et leurs choix d’instrumentistes influencent leurs compositions. Celles-ci sont parfois de délicates mélodies accompagnées simplement ou témoignent d’un travail contrapuntique plus élaboré, héritier des polyphonistes franco-flamands qui ont imprimé leur goût et leur savoir-faire dans l’Europe de la Renaissance.

Les danses, tour à tour lentes (pavane, allemande) et rapides (gaillarde, courante), alternent avec les chansons dans une conception unitaire accentuée par des enchaînements de tonalités propices à une heureuse continuité dans le discours. La frontière entre les genres est parfois ténue, certaines des pièces instrumentales possédant parfois des titres comme la pavane « Last will and testament » d’Anthony Holborne. Les chansons, quant à elles, disent l’amour sous toutes ses formes. Il est parfois teinté de mélancolie (« Come Sorrow », « What Greater grief », « Flow my tears »), s’interroge (« Now what is love », « Did ever man thus love as I »), dit la peine (« O How my thoughts », « Love wing’d my hopes »), apostrophe Cupidon avec un certain humour (« Loves God is a boy »). Un poème enjoint même l’amoureux à la patience (« Fie fie »). Enfin « The Souldiers Song » et la « Souldiers Gaillard » rappellent à l’auditeur que Tobias Hume était autant soldat que musicien.

Musicalement, la variété est de mise, parfois même à l’intérieur d’une même composition dont les sections successives alternent ton populaire et contrepoint recherché, incluant parfois des effets descriptifs vocaux ou instrumentaux. Dans « The Souldiers Song », les onomatopées énoncées par le chanteur et le jeu avec le bois de l’archet sur la viole suggèrent ainsi les roulements de tambours des champs de bataille que Hume connaissait bien. Certaines chansons sont particulièrement imagées et figuratives, proposant une adéquation parfaite entre leur contenu poétique et leur mise en musique. Ainsi les interrogations successives du poète dans « Now what is love » s’enchaînent-elles en multiples sections, déroulant autant d’atmosphères contrastées que les musiciens parviennent à exprimer à merveille malgré leur extrême brièveté, jusqu’à une fin amusante et amusée : l’amour est divers, décidément, « a thing for one, a thing for moe » (« une chose pour l’un, une chose pour moi »).

Les ornements sont littéralement savourés, sans précipitation aucune, de même que le texte remarquablement articulé (le choix d’une prononciation « moderne » du moyen anglais aide d’ailleurs grandement à sa compréhension), sculpté mais sans affectation ; les voix cherchent (et parviennent) à se relayer, jouant sur leurs propres résonances – on reste émerveillé, dans « O How my thoughts », de la manière dont la voix d’Anaïs Bertrand vient chercher l’origine de son chant dans celui de son comparse Nicolas Brooymans, rendant imperceptible la frontière entre leurs deux timbres.

Les pièces instrumentales solistes livrent un son gourmand, sensuel : même « suspendu », le timbre des violes (deux magnifiques basses à six cordes dont une lyra-viol fabriquée spécialement pour ce projet) reste rond ; on suit parfaitement les polyphonies cachées (notamment dans la superbe allemande de Ferrabosco) ; la virtuosité parfois extrême des diminutions donne une impression de facilité confondante, chez le violiste comme chez le luthiste (The Frog Galliard). Pour tous les quatre, la recherche paraît le maître mot : recherche du son pur – les chanteurs vibrent peu, les voix sont parfaitement soutenues et maîtrisées, jouant sur la tension extrême des lignes mélodiques (« Did ever man thus love as I ») –, recherche du phrasé juste et de la nuance extrême – jusqu’au silence dans certaines fins de phrases dont la résonance va chercher jusqu’à l’extinction –, recherche de la délicatesse absolue des lignes et de l’expressivité du texte poétique. À l’évidence, les musiciens s’amusent : ils s’écoutent toujours parfaitement, sourient, prennent un visible plaisir à partager la musique avec émotion et générosité. Ils jouent entre eux, certes, mais aussi pour leur public, proposant même quelques mots fort bienvenus sur le programme et les instruments utilisés. En général – et en bonne (?) musicologue – je déteste cela, mais cette fois c’était simple et pas pédant pour deux sous, et la musicologie n’était pas brandie comme arme absolue nécessaire à l’éducation d’un public nécessairement idiot.

Le public, justement, ne s’y est pas trompé, et sa réponse était à la mesure des propositions musicales, respectant la continuité du programme avec une qualité de silence peu commune – déjà remarquée lors de précédents concerts – et qui change heureusement de certains publics de grandes salles de concert puis, l’ultime résonance disparue, ovationnant les jeunes artistes. Pas moins de deux bis pour poursuivre cet échange, dont « Crépuscule » des Alcools d’Apollinaire mis en musique par Robin Pharo pour trois voix et guitare acoustique. Autre registre mais toujours émouvant comme une évidence décidément, délicatement Près de [n]otre oreille.

Et pour ceux qui auraient envie d’écouter – ou de réécouter – ce programme, « Come Sorrow » a fait l’objet d’un enregistrement que je ne saurais trop recommander, sorti en mars 2019 chez Paraty.

« Come Sorrow » : Près de votre oreille en concert

Anaïs Bertrand, mezzo-soprano
Nicolas Brooymans, basse
Thibaut Roussel, luth renaissance
Robin Pharo, violes de gambe et direction

Dimanche 11 août 2019 | 21h Église Saint-Martin | Villargerel
Festival baroque de Tarentaise


Photographies : @ Festival de Tarentaise | Bruno Berthier

 

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