Une enquête de R’Gul Poireau

 In Littérature

R’Gul Poireau venait à peine de poser son petit vaisseau de plaisance sur la piste du spatioport qu’il sentit le froid caractéristique d’un tentacule soyeux lui effleurer le dos. Une pseudopieuvre musicienne de Stone V, évidemment. Il soupira. Il jouissait d’une réputation inégalée chez les céphalopodes de la galaxie depuis qu’il avait résolu le mystère du kimono poulpe, deux ans auparavant. Une popularité dont il se serait bien passé.
— Madame, s’inclina-t-il sans se retourner.
Il eût été contraire aux convenances de regarder une pseudopieuvre en face avant de connaître son nom et ses intentions. Surtout une pseudopieuvre musicienne, dont la sensibilité n’avait d’égale que la susceptibilité. Et R’Gul avait un grand respect des convenances – sans compter qu’il tenait à la vie.
— Monsieur Poireau, fit la diva tout en faisant glisser son tentacule sur son épaule.
R’Gul sentit son sang se figer dans ses veines en constatant les anneaux bleus qui palpitaient sur le bras antérieur de la jeune musicienne. Une maculosa, avec un niveau de neurotoxine capable de tuer n’importe quel humanoïde. Heureusement, ses anneaux ne semblaient pas phosphorescents, ce qui signifiait qu’elle était stressée et en colère, mais pas contre lui. Et qu’elle tenait à ce qu’il le sache.
—  Que puis-je faire pour vous ? demanda-t-il poliment, en s’efforçant de garder une voix neutre.
—  Connaissez-vous les pratiques sexuelles des pseudopieuvres, Monsieur Poireau ?
R’Gul ne put s’empêcher de tressaillir. Une telle question, à une telle heure du jour ?
Inconvenance pour inconvenance, il se retourna et fixa son interlocutrice d’un air interrogateur. La jeune diva avait l’œil hagard et sa couleur oscillait du beige au gris, comme si elle résistait à l’envie de se fondre dans le décor du spatioport et ne restait visible que par pure politesse à son égard.
— Je m’appelle Suara Emas Solois, fit précipitamment l’octopode. Soliste du Chant Ondoyant. Peut-être avez-vous entendu parler de moi.
R’Gul hocha la tête en déglutissant nerveusement. Peut-être ? Par toutes les petites cellules grises, cette pseudopieuvre était sans doute la chanteuse la plus connue de la galaxie. On ne pouvait l’approcher sans passer par une véritable armée de collaborateurs qui la protégeaient de son propre succès. Et elle venait ici en personne ? Et seule ?
— C’est trop d’honneur, murmura-t-il.
Elle prit une posture de dénégation et ses anneaux bleus se mirent à luire faiblement. R’Gul se figea. La plupart des gens qui voyaient un tel spectacle ne survivaient pas assez longtemps pour en témoigner.
— Pardonnez-moi, monsieur Poireau, soupira-t-elle en s’assombrissant aussitôt. Je suis à moitié folle de détresse et de rage. Il m’a fallu user de toutes mes… ressources pour m’échapper. Je ne suis pas entraînée pour ça. J’ai du mal à… retomber.
Elle prit une grande inspiration et ses anneaux s’estompèrent un peu, au grand soulagement du petit détective.
— Je réitère ma question, monsieur Poireau : que savez-vous des pratiques sexuelles des pseudopieuvres ?
— Pas grand-chose, je dois l’avouer, répondit R’Gul, perplexe. Je sais que les pieuvres d’antan se sacrifiaient pour leurs petits, qui se retrouvaient ainsi orphelins dès la naissance, mais j’ignore si les Faiseurs ont changé la donne génétique. Nous autres pseudogo…
— Oui oui, le coupa impatiemment la diva. Bien entendu, tout cela a changé. Nous ne donnons plus notre vie pour enfanter des milliers de petits orphelins. Nous donnons… notre voix. Les solistes comme moi sont condamnées à une vie de célibat, ou à un contrôle contraceptif quotidien, de peur d’être fécondées par mégarde et de devoir renoncer à leur carrière.
— Intéressant, murmura R’Gul, dont les petites cellules grises commençaient à façonner des hypothèses. Loués soient les Faiseurs.
— Loués soient-ils, ironisa Suara Emas Solois. Venez, monsieur Poireau. Nous ne sommes plus des animaux de l’onde, mais je me dessèche un peu sur cette piste surchauffée. J’ai repéré une fontaine plus loin, pendant que je vous attendais. Voudrez-vous… ?
— Avec joie, répondit R’Gul en s’inclinant légèrement.
Ils marchèrent en silence jusqu’à la fontaine de l’estroport, elle glissant élégamment sur le sol lisse, lui mettant un point d’honneur à rester droit malgré l’impulsion atavique qui le courbait en avant dans des moments de stress. Les Faiseurs n’étaient pas parfaits, et l’élévation de l’esprit leur importait plus que celle du corps. Pour cela, se rengorgea Intérieurement R’Gul, ils avaient fait du bon boulot.
Suara Emas prit place dans la fontaine avec un soupir de contentement, tandis qu’il s’asseyait sur la margelle en s’efforçant de tirer la moindre information de son comportement.
— Pour une pseudopieuvre ou un pseudopoulpe, la musique est la vie, monsieur Poireau, poursuivit rêveusement la musicienne. Littéralement. Les Faiseurs ont voulu que nous incarnions la mémoire des baleines, ce mammifère disparu qui peuplait les mers d’Antan. Pour une raison connue d’eux seuls, ils ont utilisé notre organisme pour que nous puissions produire les sons les plus purs de la galaxie. Chacun de mes tentacules (elle les leva l’une après l’autre pour illustrer ses dires) est un instrument à part entière, et mon bec permet de les jouer tout en chantant. Saviez-vous que nous étions incapables de digérer la moindre substance solide sans musique ?
— Je l’ignorais.
— Rares sont les pseudopieuvres qui choisissent d’enfanter, monsieur Poireau. Cela signifie ne plus pouvoir s’alimenter sans une source extérieure de musique. Et pas n’importe laquelle. Un compagnon. Ou un de ces musitek que l’on fabrique spécialement pour nous. Qui coûtent la rançon d’un empereur. Bien entendu, louée soit la sagesse des Faiseurs : sans cela, la galaxie s’effondrerait sous le poids des pseudopieuvres. Nous vivons longtemps et nos enfançons sont légion.
Elle s’interrompit et poussa un profond soupir, en faisant vibrer ses pseudopodes sans sembler en être consciente.
— C’est une vie qui peut plaire, je suppose, poursuivit-elle enfin. Entendre sa progéniture s’éveiller à la beauté du chant, les écouter s’essayer au chœur siblain. Mais aucun pseudoPé ne l’envisage sans frémir. Perdre sa voix… C’est une perspective si impensable…
R’Gul la regarda avec attention. L’envisageait-elle, et avait-elle été la proie des menaces de son entourage, elle dont la voix enchantait la galaxie depuis au moins sept décennies ? Avait-elle commis une imprudence et avait-elle été « fécondée par mégarde » ? Mais dans un cas comme dans l’autre, pourquoi faire appel à lui ?
— Pardon de prendre mon temps, Monsieur Poireau. Je vous sais un pseudoGé très occupé. Mais Tout ceci est tellement inouï…
— Je vous en prie, Miss. J’ai prévenu l’Unité Psy de ma résidence que j’étais retenu par une affaire. Car il s’agit de cela, n’est-ce pas ?
La diva soupira de nouveau. Ses anneaux prirent une teinte bleutée, trahissant son stress.
— Je suis une féminine très sage, monsieur Poireau. Je ne bois pas, je ne me drogue pas, je ne m’expose pas au chant cosmique. Je n’ai aucune maladie mémorielle. Et pourtant, les signes ne trompent pas : j’ai été… vous comprenez. Et je suis terrifiée.
R’Gul avança la main pour tapoter le tentacule crispé posé sur la margelle, puis se ravisa. Il ne savait rien des signaux sociaux des pseudoPés et de voulait pas passer pour un malappris.
— Bien sûr, je pourrais juste abandonner la grappe lorsque j’aurai pondu mes œufs, hasarda Suara Emas. Mais le processus ne serait pas inversé, il serait simplement stoppé. Et ma voix ne serait de toute façon plus à la hauteur de mes engagements.
— Mais suffisante pour une vie ordinaire ?
— Oui, sans aucun doute, monsieur Poireau. Meilleure, certainement, que beaucoup de mes congénères, ceci dit sans me vanter. Mais puis-je vraiment abandonner des petits, même si je ne les ai pas voulus ? Comprenez bien : les pseudoPés ne peuvent pas envisager l’adoption. Le processus de transfert qui s’enclenche à la naissance est totalement unique. La portance détermine l’incubation et la survie des embryons. Même si je trouvais une consœur qui avait perdu sa grappe ovifère, son chant serait différent du mien et elle ne pourrait pas porter mes œufs à terme. Jadis, mes ancêtres mouraient d’une mort programmée, empoisonnées par les sécrétions de leur glande optique. Maintenant, la maternité désaccorde nos chants. Je ne sais pas ce qui est le pire.
— Vous avez des soupçons ?
La musicienne haussa ses huit tentacules dans un mouvement ondoyant qui fascina R’Gul.
— Dans mon milieu, monsieur Poireau, n’importe qui peut être jaloux au point d’être prêt à détruire une voix – et une vie. J’avais songé à me retirer l’an dernier sous la pression des tabloïds qui affirmaient que j’occupais depuis trop longtemps le devant de la scène, mais j’ai renoncé après avoir reçu des menaces de mort de mes fans. Coincée entre deux feux. Des soupçons ? Je ne sais pas. Une concurrente avide de succès ? Un fan considérant que je ne me renouvelle plus assez ? Ou désireux de mêler ses gènes aux miens pour produire la future génération d’octosolistes ? Un fanatique hostile aux pseudoPés ? Ou au contraire une pseudoPé qui me reproche mon universalisme ? Les possibilités ne manquent pas.
— Vous avez joué récemment un OctoChant pour le RUSE, n’est-ce pas ?
— Oh, vous m’avez entendue, monsieur Poireau ? J’en suis ravie. Oui, cela a pu déplaire. Le Réseau Universel n’a pas la cote, en ce moment. On m’a souvent reproché mes amitiés pseudoMamm, dans le milieu, vous savez ? D’ailleurs, je devais repartir en tournée pour la cause universaliste, et mon impresario a tout fait pour m’en dissuader. Nous autres pseudoPés sommes censés mépriser les quadropuss.
— Quadropuss ? J’ai déjà entendu ce terme, mais je n’en connais pas le sens.
— Un méchant clin d’œil à un vieux terme désignant certains ancêtres des pseudoPés : octopus. Quadropuss est un semi-acronyme. QuatroPUSS : Quatre Pattes, Un Seul Son. Sans compter un vilain jeu de mots sur le « cadre aux puces », pour évoquer vos parasites.
— Je vois, renifla le détective, en retenant de justesse l’envie irrationnelle de se gratter.
— C’est pour cela que je fais appel à vous. Une enquête officielle… hé bien disons que je suis à peu près sûre de qui serait aussitôt la cible des soupçons. On vous dit impartial. Fier d’être un pseudoGé, mais pas primcentriste. Acceptez-vous, à titre officieux ?
— Cela ne vous rendra pas votre voix…
— Non, mais j’ai besoin de savoir pour prendre une décision. Suis-je prête à éveiller une grappe au chœur siblain si l’idée même d’un monde fraternel est vouée à l’échec ? Qui que soit leur géniteur ? Quelle que soit la raison de mon imprégnation ? Je ne cherche pas la vengeance, monsieur Poireau. Seulement des réponses. Et je n’ai guère de temps. L’IVI n’est acceptée qu’avant la ponte et nous ne portons les œufs que dix-sept jours environ. Heureusement, chez une pseudopieuvre, les modifications physiologiques commencent dès l’insémination. J’ai deviné tout de suite. Peut-être un jour après. Deux maximum. Cela m’a été confirmé par mon médecin.
— Quand l’avez-vous vu ?
— Il y a un peu moins d’une septaine. Il m’a fallu cinq jours pour convaincre ma camériste de cacher mon escapade. Elle m’est totalement dévouée. Je lui ai dit que j’avais besoin de réconfort et nous avons fait croire à un petit virus, avec l’aide de mon infirmière. Heureusement, je savais où vous étiez grâce aux journaux et je n’ai pas attendu ici longtemps.
— Huit jours, donc, calcula Poireau.
— Plutôt sept. Je suis quasiment sûre d’avoir repéré les tout premiers signes. Mais à supposer que je décide d’avorter, cela ne se fera pas en un claquement de doigts. Et si je les garde, il faudra que j’organise l’incubation. Au mieux, il me reste six jours. Peut-être une septaine.
R’Gul hocha la tête.
— Vous désirez que j’enquête discrètement, je suppose ? Cela risque de poser un problème. Je suis connu chez les pseudoPés.
— N’y voyez pas d’offense, monsieur Poireau, mais pour des yeux de pseudoPés, tous les prims se ressemblent. Vous êtes connu, mais on ne vous reconnaîtra pas. Et les pseudoMamm de mon staff connaissent plus votre… vesture que votre visage. Si vous acceptiez de…
Le détective toucha machinalement son chapeau avec une grimace de regret. Que de sacrifices la vérité exigeait-elle !
— Qui serai-je ? demanda-t-il simplement.
La diva stridula en polyphonie pour marquer son soulagement. Il était étrange d’entendre plusieurs lignes mélodiques tissées par un même bec.
— J’ai un ami pseudoGé absolument insoupçonnable qui vous ressemble un peu. Il vit à l’autre bout de la galaxie et ne sort de sa retraite que très rarement. Un harpiste instrumental. Avec sa complicité, j’ai déjà fait courir le bruit que je souhaitais l’intégrer à mon prochain spectacle. Une prestation surprise, donc répétitions hautement privées !
— Vous avez visiblement pensé à tout, marmonna R’Gul. Mon accord était-il donc si évident ?
— Je ne vous imaginais pas dire non à la détresse d’une sentiente, monsieur Poireau.
Le petit pseudoGé hésitait entre se rengorger et se sentir vexé. Il n’aimait pas être aussi transparent, mais la réputation de défenseur de la Sentience n’était pas pour lui déplaire.

***

— Et donc, Mademoiselle Plume, vous accompagnez Madame Solois depuis longtemps ? Aucun espoir que je vous arrache à son service pour m’assurer vos petits soins ?
La pseudopapegeai gloussa.
— Aucune chance, Monsieur le Harpiste !
— Appelez-moi V’Gast, Mademoiselle Plume.
— Hé bien, Maître V’Gast, si vous ne flirtez pas inconsidérément et désirez vraiment les services d’une pseudoPap, j’ai des amies qui seraient ravies de vous obliger. Mais quant à moi, je suis la camériste de Suara Emas depuis ma prime jeunesse. Et son amie. Comme ma mère avant moi. Elle m’a littéralement élevée lorsque ma mère est morte, avant de me prendre à son service. Autant essayer de déboulonner une poutrelle d’astrolift !
— Vous m’en voyez fort marri. Même si je suis heureux de voir mon amie si bien servie.
La jeune féminine rougit et les plumes de sa tête s’ébouriffèrent. Elle détourna le regard et s’éloigna pour remettre en ordre une loge qui n’en avait nul besoin.
Pas de primcentrisme. Elle est en colère, pas embarrassée.
Il s’assit sur une chaise destinée aux visiteurs pseudoPrims et sourit à la jeune féminine pour l’apaiser. Elle revint se percher près de lui en grinçant du bec.
Satisfaction. Plaisir. Que j’aie compris ?
— Désolée, Maître V’Gast. Je… Vous êtes le grand ami de Suara Emas, je ne devrais pas me méfier de vous. Mais nous avons connu quelques… Ah, par le Premier Parleur, Plume, tais-toi donc ! Bavards, bavards, bavards. Tel est le principal défaut des pseudoPaps !
R’Gul gloussa devant les mimiques outrancières de la camériste. L’humour de cette jeune féminine avait l’effet d’un baume rafraîchissant dans le panier de crabes dans lequel il se débattait depuis quelques jours.
— N’ayez crainte, miss. Comme vous le disiez, Suara et moi sommes grands amis. Je sais tout de sa… délicate situation.
La pseudopapegeai sembla surprise.
— Oh. Hé bien, vous comprenez pourquoi je ne quitte plus la loge que la nuit, Maître V’Gast. Je ne suis pas une écervelée et je connais les travers de mon espèce. Comme le disait ma mère : « le meilleur moyen de garder un secret, c’est de ne parler à personne ! ».
R’Gul rit poliment. La camériste s’illumina. C’était l’occasion.
— Je n’arrive pas à croire qu’elle n’utilisait pas de… hé bien, je ne sais pas comment l’on appelle ça pour les pseudoPé, mais disons : un dispositif de contraception. Quand on risque sa voix…
La huppe de la camériste se leva et s’abaissa brusquement.
— Oui, vous imaginez ça, un peu ? J’avoue que j’ai été sidérée quand je l’ai appris. Pas de stérilet ? Une soliste comme elle ? Mais en même temps, cela ne m’étonne pas vraiment. Tellement sage, tellement confiante, notre Suara Emas ! On ne lui a jamais connu aucune relation. Et puis franchement, Maître V’Gast, comment aurait-elle pu soupçonner une telle atrocité ?
— Vous avez raison, miss. Je me demande bien qui a pu faire une telle chose, et pourquoi. J’imagine que nous ne le saurons jamais.
La jeune féminine soupira en acquiesçant du chef. R’Gul laissa le silence faire son œuvre. Cette jeune féminine ne semblait guère le supporter longtemps, et elle vivait recluse ici depuis plusieurs jours, sans voir personne d’autre que son éplorée patronne. Elle se maîtrisait assez pour ne pas parler la première, mais il ne faudrait pas beaucoup l’inciter.
— Aiderons-nous notre amie ? demanda-t-il enfin.
Elle pencha la tête pour le fixer d’un œil rond. Sa pupille palpitait sous l’effet de la curiosité.
— Comment pourrions-nous l’aider, Maître V’Gast ?
— Vous et moi descendons des espèces que les Faiseurs considéraient comme les plus aptes à la réflexion logique, mademoiselle Plume. Le saviez-vous ? Pourquoi ne mettrions-nous pas nos petites cellules grises en commun pour tenter de démasquer l’odieux complot ?
Je vais trop vite. Elle va avoir des soupçons.

– Je suis incorrigible ! s’esclaffa-t-il. Voilà que je me prends pour ce grand détective qui fait l’honneur de mon espèce, ce R’Gul Poireau ! Vous parliez des travers des papegeais, mademoiselle Plume ? Hé bien, voilà celui des pseudogoriIles ! Il y avait une expression, chez les Faiseurs… comment était-ce, déjà ? Ah oui, « curieux comme un singe » ! Ou était-ce « malin » ?
— Un singe ?
— Les singes sont des ancêtres des prims. Des primates. Ils nous ont transmis cette maudite curiosité. Je renifle un mystère ? Il faut que je le résolve ! L’atavisme, miss Plume. Une chose terrible. Vos ancêtres devaient être plus sages que les miens.
La crète de la camériste retomba en position de calme et sa pupille se dilata d’amusement.
— Mes ancêtres perroquets avaient la même réputation, je le crains, Maître V’Gast. Toujours à fourrer leur bec dans les affaires des autres. Depuis ce terrible jour où Suara Emas a consulté le docteur Almagar, je cherche à comprendre ce qui a bien pu se passer. Elle s’est jetée dans mes bras, vous savez ? Elle a pleuré tellement fort ! Ses anneaux palpitaient tellement que j’ai cru qu’elle allait… Mais non, elle a réussi à se contrôler juste à temps. Ils étaient jaunes, vous savez ? Ses anneaux. Jamais je ne l’avais vue comme ça. Elle aurait pu me tuer. Elle a encore pleuré, en me demandant pardon. Encore et encore. J’ignore totalement à quelle heure elle s’est finalement calmée. J’étais épuisée, physiquement et nerveusement. La fin, c’est elle qui a dû me soutenir, la pauvre âme. Elle m’a dit de prendre un calmant, et que, de toute façon, vues les circonstances, c’était plus prudent qu’elle dorme chez l’infirmière. J’aurais dû l’accompagner, bien sûr, mais le mal était déjà fait, n’est-ce pas ?
— C’est affreux. Pauvre Suara.
— Affreux et incompréhensible, Maître V’Gast ! Suara n’est jamais seule, jamais ! Sa voix vaut… sa voix valait une telle fortune. Quand elle n’était pas avec ses collaborateurs, elle était avec moi. Mon contrat stipule que je ne dois jamais dormir en sa présence. Si je sens que je m’assoupis, je traverse le couloir pour prévenir son infirmière, qui prend le relais à son chevet. Il y a des rondes dans le couloir, pour nous surveiller, nous. Dans la journée, elle est protégée par deux gardes du corps choisis pour leur intégrité et leur dévouement fanatique à sa cause. Même quand elle procède à ses ablutions ou à son hygiène intime, il y a toujours quelqu’un à sa porte !
— Il a donc fallu une complicité interne ?
— C’est ce qu’elle m’a dit. Que c’est pour cela que je devais garder le secret absolu. Rester dans la loge. Qu’elle verrait bien si quelqu’un changeait d’attitude face à elle. « Pas toi », elle a dit, « pas toi ».
La camériste étouffa un sanglot. R’Gul se mordit les lèvres. Il détestait cette enquête qui n’avouait pas son nom. Tout aurait été tellement plus simple s’il avait pu directement interroger les suspects.
Elle vous a fait part de ces… observations ?
— Nous partageons tout, Maître V’Gast. Tout. Jadis, j’aurais dit que c’était mon honneur et ma joie, mais le fardeau me semble bien lourd, maintenant…
— Le porterons-nous à deux, miss Plume ? J’étais à trois systèmes solaires d’ici. Je suis objectivement insoupçonnable. Je vous le demande de nouveau : aiderons-nous notre amie ?
— Mais je suis coincée ici, dans la loge, Maître V’Gast. Que puis-je faire que vous ne feriez pas aussi bien sans moi ?
— Me parler de ses proches, de ses collaborateurs. Me donner les éléments nécessaires pour pouvoir parler à chacun sans que l’on me soupçonne d’enquêter. Me confier les petits secrets que vous autres caméristes devez sans doute échanger sur vos employeurs. M’aider à comprendre.
Elle tendit vers lui une main duveteuse aux griffes acérées. La poignée de main des Faiseurs était le serment le plus sacré que l’on puisse échanger d’un individu à un autre.
— Maître V’Gast, vous devez avoir quelques gènes communs avec votre congénère. Si vous étiez plus grand et plus jeune, on pourrait vous prendre pour le grand R’Gul Poireau !
Le petit détective contint à grand-peine un grand éclat de rire.

***

R’Gul consultait ses notes, les foudroyant du regard comme si cela pouvait en faire surgir la vérité. L’agenda de l’octochanteuse confirmait les dires de sa camériste : le seul moment où elle avait dû se retrouver seule ces quinze derniers jours, c’était dans l’intimité du cabinet médical, quand sa condition avait été confirmée. Or, même en étant parano au point de douter de la probité du très célèbre docteur Almagar, le mal était déjà fait. Il n’avait malheureusement pas pu interroger le gynécologue, qui avait été appelé outre planète pour accoucher quelque célébrité. Et d’ailleurs, comment aurait-il pu lui parler sans perdre aussitôt sa couverture ? Il devait avouer que ladite couverture lui avait facilité la tâche pour s’entretenir avec les collaborateurs et les fans de la diva. À vrai dire, il n’avait même pas eu vraiment besoin des potins de la camériste, même s’il en avait tiré une multitude d’informations précieuses. V’Gast le harpiste semblait auréolé d’une aura de mystère qui les attirait comme des mouches. Au point qu’il se demandait parfois qui enquêtait sur qui.
La porte s’ouvrit. La diva venait aux nouvelles. Elle tourna le verrou de la phono-isolation et ondula jusqu’au divan aquatique.
— Hé bien, monsieur Poireau. Avançons-nous ?
— Nous avançons, madame Solois. J’ai pu éliminer l’essentiel des suspects. Il ne me reste que trois complices possibles. Une fois le coupable démasqué, il nous suffira de le convaincre de s’expliquer.
— Excellent. Excellent. Mais nous n’avons plus que trois ou quatre jours. Peut-être cinq. Je ne peux pas me permettre de révéler ma condition au monde entier avant de pouvoir prouver qu’il y a eu complot ! Nous ne voudrions pas que le public me pense frivole, n’est-ce pas ? Quelle humiliation ce serait !
— Nous ne pouvons accélérer les choses sans lever le secret, madame Solois. Je dois organiser une confrontation entre les suspects. Et je ne peux faire cela si je garde l’identité de Maître V’Gast. Il me faut redevenir R’Gul Poireau…
— Et révéler ma disgrâce ?
— Pas nécessairement. Pour le moment, nous cherchons celui ou celle qui a laissé les vrais coupables accéder à votre personne. Nul besoin d’évoquer le pourquoi. Si j’en crois ce que m’en a dit votre jeune camériste, cela seul constitue un délit majeur dans le milieu.
— Oh, très subtil, monsieur Poireau. Vous voulez dire que j’aurais pu être abordée pour un autre motif, comme un chantage ou un vol ?
— J’y ai pensé. Certains commencent à s’étonner de ne pas vous entendre répéter. L’idée d’une représentation mystère avec Maître V’Gast était une idée brillante, mais on nous voit un peu trop séparément pour que cela reste longtemps crédible. Y a-t-il des virus ou des bactéries qui puissent affecter la voix des pseudoPés, comme la laryngite chez les prims ?
La musicienne lui lança un regard admiratif.
— Nous n’avons aucune maladie qui nous rende vraiment aphones, mais la becculite nous rend incapables d’harmoniser les lignes mélodiques de nos tentacules. J’en ai été affligée il y a quelques années et j’avais dû mettre un terme à ma tournée et à toutes mes répétitions. Quel scandale cela avait causé ! Voulez-vous que je commence à en simuler les symptômes ?
R’Gul acquiesça. Suera Emas Solois glissait de long en large dans la petite pièce, visiblement perturbée.
— Mais tout le monde sait que je porte un filtre gastrique depuis cette époque, monsieur Poireau. Les assurances l’ont imposé. Une extinction de voix leur coûte beaucoup trop cher. Elles doivent rembourser les billets, indemniser les victimes… elles s’assurent que je ne puisse pas leur faire défaut. Vous n’imaginez pas tous les contrôles médicaux auxquels je dois régulièrement me soumettre !
— Un filtre gastrique ?
— La becculite est une maladie bactérienne assez particulière, monsieur Poireau. Elle suppose de la nourriture avariée, mais pas seulement. Je ne vais pas vous expliquer la complexité interne de notre organisme, mais disons pour simplifier que nous ne l’attrapons pas à l’ingestion, mais à la digestion. Je porte donc en moi une sorte de petit disque qui empêche les… mauvaises bactéries de remonter jusqu’aux organes de la phonation. Même si l’on me faisait avaler de force des proies contaminées, je ne pourrais pas contracter la maladie.
— C’est encore mieux. Je ne pense pas me tromper en pensant que ce filtre peut être retiré ?
— Un peu comme un stérilet, oui. Cela suppose une intervention médicale quelque peu délicate, toutefois. Seul un médic ou un paramédic spécialisé en pseudoPés saurait s’y prendre.
— Vous ne pouvez donc avoir attrapé cette… becculite, c’est ça ? que si on vous l’a inoculée de force.
La diva battit des ventouses avant avec ravissement.
— Nous avons donc notre plan ! Laissez-moi deviner. J’ai été droguée, sans doute pendant mon sommeil, enlevée avec une complicité intérieure, pour me rendre incapable d’effectuer ma prochaine tournée. Ce qui explique mon silence de ces derniers jours, ainsi que votre enquête. Vous êtes un génie, monsieur Poireau.
Le pseudoGé se rengorgea.
—  Faisons cela officiellement. Allez voir votre infirmière. Et Plume. Elles sont déjà au courant de votre condition et ne vous trahiront pas.
— Vous ne les soupçonnez pas ?
— Non. D’aucune manière. Elles n’ont jamais été seules avec vous sans une escorte de gardes pour surveiller les couloirs. Et rien ne laisse penser à un complot d’une telle ampleur. Vos gardes sont des masculins et des féminines aguerris, provenant de six espèces différentes, et tous absolument subjugués par  votre talent. N’importe lequel mourrait joyeusement pour protéger votre voix.
— Tout le monde a un prix, Monsieur Poireau…
R’Gul retint à grand-peine une exclamation agacée. Il n’aimait pas qu’on lui fasse la leçon.
— Bien entendu. Et je n’exclus aucune piste. Mais trouver le prix d’individus aussi différents aurait laissé des traces. Et s’il y avait eu des traces, je les aurais trouvées. R’Gul Poireau n’a rien d’un amateur.
Le trille d’excuses de Suara Emas s’acheva dans un gargouillis indistinct. La chanteuse bleuit d’embarras. Visiblement, le processus s’accélérait en fin de portance.
— Bien, fit R’Gul, comme si de rien n’était. Allez voir vos deux amies, expliquez-leur qui je suis vraiment. Mademoiselle Plume risque de m’en vouloir, je le crains, mais je m’en remettrai. Ensuite, mettez-les au courant de notre plan. Quelle est la durée… pardonnez-moi du terme… la durée d’incubation de cette maladie ?
La diva hocha la tête, un sourire triste au coin du bec.
— Fâcheuse polysémie, Monsieur Poireau, qui considère nos œufs comme une maladie. Mais les Faiseurs étaient des mammifères et la langue commune garde la trace de leur ostracisme. Peu importe. Nous ne sommes pas là pour parler sémantique. Pour répondre à votre question, il faut environ une semaine pour que les premiers symptômes apparaissent. Et encore deux pour qu’ils deviennent impossibles à cacher.
Poireau fit la moue. Neuf jours. Il en aurait plutôt fallu douze. Mais un seul des trois suspects était un pseudoPé. Et il n’était pas médecin. Cela pouvait passer.
— Pendant que vous serez là-bas, je vais convoquer mes trois suspects, ainsi que quelques autres que j’ai éliminés, pour donner le change. Il faudra que votre infirmière joue le jeu. Je vais vous expliquer plus précisément ce que j’ai en tête…
La pseudopieuvre joignit ses bras antérieurs sous son bec, pleine d’anticipation joyeuse.

***

— C’est ridicule, Suara, fulminait le gros pseudo-Pé en passant par toutes les couleurs de son espèce. Une enquête secrète, vraiment ? Il aurait suffi de nous informer de la situation et les assurances en auraient diligenté une en bonne et due forme ! Mais faire appel à ce… ce… (il fit un geste indigné des bras dorsaux, le corps tout hérissé de papilles). Un pseudoGé, franchement ! Vos amitiés inclasses vont finir par nous poser problème, vous savez ?
— Calmez-vous, Dorgan Sui. Monsieur Poireau est respecté dans toute la communauté pseudoGé. Et mes amitiés interclasses, comme vous dites, nous assurent un public varié. Vous devriez en être ravi.
L’impresario grommela indistinctement. À côté de lui, une féminine visiblement angoissée lui murmura quelque chose à l’oreille. La diva fulminait. Plume le fixait avec un air de stupeur incrédule. L’infirmière pseudoMarsp semblait impassible, ses grands yeux globuleux néanmoins attentifs à tout ce qui se passait autour d’elle. Les deux autres suspects échangeaient des regards interrogateurs. Un des gardes du corps de la diva passait d’un sabot sur l’autre, la main cherchant inconsciemment l’arme qui lui avait été confisquée.
— Tout le monde se calme. Vous connaissez tous la situation. Madame Solois m’a demandé de préciser qu’elle n’engagerait aucune poursuite contre le coupable. Elle veut juste comprendre qui a voulu la faire taire. Et pourquoi. Quiconque aura été complice sera discrètement éloigné de son équipe et envoyé outre planète avec sa famille, et une dot suffisante pour reconstruire sa vie.
— Pas de poursuites ? éructa l’impresario. Je voudrais bien voir ça ! Croyez-vous que les assurances en resteront là ? Votre indisposition va leur coûter la rançon d’un système !
— C’est de moi qu’il s’agit, Dorgan Sui, pas de vos foutues assurances ! Je ne veux pas que mes fans s’en prennent à un simple complice, qui n’a peut-être agi que sous la contrainte ! Je veux que le complot soit révélé ! Que l’on sache que je n’ai pas péché par imprudence, mais que…
— Depuis quand n’aviez-vous pas fait réviser votre filtre ? Est-ce qu’il n’était pas tout simplement engorgé, avec votre manie de vouloir goûter n’importe quelle schlaqckw exotique ? Un complot, non, vraiment ! Vous êtes totalement ridicule !
— Vous connaissez mon agenda aussi bien que moi, Dorgan ! J’ai fait mon check up médical il y a moins d’une douzaine ! Médecin, becculiste, gynécologue ! Vous croyez vraiment que j’aurais négligé mon filtre ? Pour qui me prenez-vous ? Pour qui vous prenez-vous ?
— Je me prends pour quelqu’un qui se voit convoqué dans une enquête officieuse par un pseudoGé pouilleux parce qu’une diva aux ventouses enflées vire à la paranoïa ! Je ne crois pas une seconde à votre histoire de complot ! J’en ai assez ! Je refuse d’annuler la tournée ! Vous n’êtes pas la seule octochanteuse de talent dans l’univers ! Dès que cette farce sera terminée, j’appelle mes contacts et j’organise votre remplacement.
Plume poussa un cri indigné et voulut se précipiter vers le pseudoPé, retenue de justesse par un jeune masculin à qui elle ne semblait pas indifférente. Un des gardes, celui qui s’arrangeait souvent pour être de faction en même temps que ses veilles nocturnes. Intéressant.
R’Gul se racla vigoureusement la gorge pour attirer l’attention de l’équipe, qui se crêpait maintenant le chignon, la huppe, la crête ou équivalent avec une férocité qui témoignait des tensions du milieu octomusical.
— Nous avons entendu votre point de vue, Monsieur Volari, merci. Il en sera tenu compte dans mon enquête. Tous, ici, vous auriez eu l’occasion de droguer Mme Volois pour la livrer aux voyous qui l’ont privé de sa voix. Oui, vous y compris, Monsieur Volari : Madame Solois a passé une nuit dans votre propriété il y a de cela dix jours. Les dates correspondent.
L’impresario se pétrifia, ses anneaux palpitant d’un rouge malsain. Il ouvrit le bec pour répondre, mais R’Gul le coupa d’un geste impérieux et se tourna vers l’infirmière et la camériste, qui se tenaient par la taille, couvées du regard par le jeune garde.
— Vous, Alrok’nik, et vous, mesdames, vous n’avez pas non plus manqué d’occasions. Miss Plume et Maîtresse Kutjurra, vous êtes responsables de la sécurité de madame Solois quand elle dort dans ses appartements ou se repose dans sa loge. Et comme par hasard, jeune Alrok’nik, c’est vous qui êtes chargé d’organiser les rondes lorsque ce cas se produit. Une étrange coïncidence, ne trouvez-vous pas ?
Le garde ouvrit des yeux hagards et sa collerette s’épanouit tout autour de son cou, le faisant paraître plus grand que nature. Les deux féminines esquissèrent simultanément un geste apaisant, qu’il repoussa avec fierté. Collerette toujours dressée, il s’avança vers le petit détective avec une arrogance mêlée de crainte.
— Nous formons un trio binaire, monsieur. C’est pour cela. Je n’ai rien fait de mal.
Un bruit dégoûté le fit se retourner vers Dorgan Sui Volari.
— Nous savons bien ce que vous en pensez, Volari, vous et les autres classistes ! Un trio pap-marsp-saur, quelle horreur, n’est-ce pas ? Vous voyez, monsieur Poireau, on organise des grands concerts transclasses à travers la galaxie, mais on a l’étroitesse d’esprit d’un exclusiviste. Si la musique adoucit les mœurs, ça ne concerne que ceux qui l’écoutent, pas ceux qui en vivent.
— Mais pourquoi vous retrouver lorsque Madame Solois est présente, et non pas en temps normal ?
Le masculin pencha la tête pour fixer R’Gul de sa pupille verticale. Les deux féminines s’étaient lâché la taille pour lui prendre chacun une main, solidaires.
— Quel motif aurait un capitaine de la garde à arpenter des couloirs où aucune célébrité ne réside, monsieur Poireau ? Et comment Plume et Kutjurra auraient-elles pu me rejoindre dans la caserne ? Nous n’avions guère le choix. Être au service de Madame Solois revient à être assigné à résidence.
Il regarda la soliste avec amertume. Elle lui retourna son regard, vibrante d’indignation.
— Vous étiez donc prêts à compromettre ma sécurité pour… batifoler entre vous ?
Une exclamation indignée. Unanime.
— Jamais, Madame ! protesta l’infirmière, ses grands yeux de pseudomarsupiale clignotant d’angoisse. Nous sommes un trio binaire. Nous sommes tous liés amoureusement, mais par couples. Plume et moi, Plume et Alrok’nik. Alrok’nik et moi. Jamais nous trois ensemble. Nous ne vous avons jamais quitté des yeux un instant, et nous portions tous une alarme pour avertir les deux autres en cas de problème. Notre relation a garanti votre sécurité plus souvent que vous ne le pensez.
Plume hocha la tête : – Elle dit vrai, Madame. Alrok’nik nous a entraînées au combat rapproché, Kutjurra nous a appris les gestes de premier secours et moi, je leur ai montré comment s’occuper de vous au quotidien. Vous avez toujours été notre priorité. Quoi que vous puissiez penser. Nous vous aimons.
— Je vais pleurer, ironisa l’impresario. Ou vomir, je ne sais pas encore.
— Fermez-la, Dorgan. Je suis troublée par ce que j’apprends, mais je les crois. Je suis loin d’éprouver la même confiance à votre égard. Et vos autres suspects, monsieur Poireau ?
— Vos gardes du corps, évidemment. Ils vous suivent dans la moindre de vos activités journalières.
Le neutre et la féminine échangèrent le même regard interrogateur que quand R’Gul les avait convoquées. Comme s’ielles se consultaient.
— Je pense que je m’en serais rendu compte, s’ils m’avaient droguée durant mes moments de veille, vous ne croyez pas, monsieur Poireau ? Je n’ai aucun trou de mémoire, comme je vous l’avais dit. Et puis quel mobile auraient-ils ?
— Ils ont commis de nombreuses indélicatesses par le passé, n’est-ce pas, Gullaow ? Woltnad ? Lequel de vous deux veut répondre ?
Le neutre racla nerveusement du sabot. Sa consœur baissait la tête, ses cornes vestigiales luisantes de transpiration. L’une et l’autre ouvraient et fermaient convulsivement la bouche, comme s’ielles  se retenaient de parler. Ou comme si elles suffoquaient.
— Je vais parler pour vous, alors, renifla R’Gul. Arrêtez-moi si je me trompe. Avant d’être reconnu neutre, Gullaow, vous avez eu un enfant, n’est-ce pas ?
— Une petite féminine, oui. Mais je le savais en l’engageant ! Qu’est-ce que cela a à voir avec notre affaire, par le sang des Faiseurs ?
— Laissez-moi parler, Madame, s’il vous plaît. Votre enfante a été enlevée, n’est-ce pas, Gullaow ? On vous fait chanter ? Et votre compagne vous aide à assurer la survie de la petite ? En usant de votre position auprès de votre patronne ?
— Ils veulent de l’argent. Des bagues, des robes, rien de plus. Elle en a tant qu’elle ne s’en aperçoit pas. Parfois une signature sur un papier. Mais nous ne ferions rien contre la Dame. Jamais. C’est une bonne patronne. Juste. Et la petite aime trop ses chants.
Iel avait baissé la tête, les yeux rivés sur ses sabots. Les bras dorsaux de la pseudoPé s’agitaient en tous sens. Visiblement, elle ne savait rien de cette histoire, que Poireau lui-même avait découverte en surprenant par hasard une conversation, et en en déduisant le reste.
— Dès que j’aurai résolu cette affaire, je m’occuperai de la vôtre, promit-il. Je suppose qu’ils ont menacé de la tuer si vous disiez quoi que ce soit ?
Les deux pseudoBulls acquiescèrent d’un hochement de tête simultané.
— Des signatures ? Par les Faiseurs, à quoi mon nom a-t-il été mêlé ? Monsieur Poireau, il y avait donc bien complot ?
La diva était hors d’elle-même. Ses anneaux pulsèrent d’un bleu mortel tandis qu’elle avançait rageusement vers ses gardes du corps. Excédé, Dorgan Sui Volari la plaqua contre le mur avec l’audace que conférait l’immunité et se mit à hurler de plusieurs voix.
— Ça suffit, maintenant, Suara Emas ! La plaisanterie a assez duré.
— La plaisanterie ? La PLAISANTERIE ?
— Vous êtes hystérique, reprenez-vous !
— Ils ont imité ma signature pour je ne sais quelles malversations !
— Oui, et vos employés s’envoient en l’air pendant que vous dormez. Et vous criaillez en contre-ut comme une crustacière ivre ! Vous nous faites honte à tous ! Je récuse votre contrat ! C’est décidé ! Je refuse que vous continuiez à incarner l’octochant aux yeux de la Sentience, même si votre voix revenait ! Je trouverais bien quelqu’un pour vous remplacer, et avec plus de dignité !
R’Gul Poireau toussota.
— Votre jeune amante avide de succès, par exemple, qui commence à ronger son frein ?
— Pardon ?
L’impresario avait lâché la diva et ses yeux passaient fébrilement du petit détective à la jeune féminine qui avait tenté plusieurs fois de calmer sa fureur. C’était à son tour de sembler au bord de l’explosion.
— On chuchote dans les loges, Monsieur Volari. Comment s’appelle-t-elle, déjà ? Oh, vous ne le saviez pas, miss ?
— Je ne vous permets pas…
— Elle commence à s’impatienter, n’est-ce pas ? Elle s’imaginait qu’en vous offrant ses faveurs, elle obtiendrait plus vite un statut de soliste interplanétaire ? C’est fou, les ragots que l’on confie à un vieux maître harpiste complaisant. Vous seriez surpris…
— Mais je… Jamais je n’aurais…
R’Gul regarda dédaigneusement l’impresario, tétanisé par la stupeur. Sa secrétaire lui tournait le dos. Personne ne pipait mot, à l’exception de la chanteuse, qui poussait des petits cris d’indignation désaccordés. Dans un sens, son état était une bénédiction : jamais ceux-là n’auraient pu continuer à travailler ensemble.
— Je préférais quand vous étiez Maître V’Gast, murmura Plume. Un gentil vieux monsieur attentif aux autres. Ne pouviez-vous pas nous interroger en privé, au lieu de nous forcer à étaler nos secrets devant tout le monde ?
— Je suis désolée, mademoiselle Plume, mais R’Gul Poireau ne sert que la vérité. Je sais maintenant tout ce qu’il y avait à savoir. Qui a fait quoi. Et pourquoi. Il faudra bien sûr que je vous voie séparément pour vérifier quelques détails. Je ne suis pas le monstre que vous croyez, miss, et je me suis bien gardé de vous demander certaines précisions intimes. Je devrai aussi interroger une dernière personne pour confirmer mon hypothèse. Mais elle ne fait guère de doute. Maintenant, nous devons décider quelles suites nous donnerons à cette histoire, et comment l’annoncer au public.

Qu’a donc compris R’Gul Poireau ?

Et qu’est-ce qui lui a permis d’en arriver à cette conclusion ?

Vous trouverez la solution dans notre numéro consacré à la science-fiction et aux littératures de l’imaginaire.

Illustration : kotonemondwatchter